Héritage familial et métamorphose de l’identité

Dessins d'un arbre stylisé avec des feuilles, sur un fond beige.

La linguiste et directrice de recherche émérite au CNRS Irène Fenoglio présente son livre Tout héritage est une métamorphose, aux Editions Albin Michel : elle explore comment les héritages familiaux, les récits et les lectures transforment notre identité. Elle rejette la notion d’origine fixe au profit d’une vision dynamique, inspirée de Bergson, où le passé se réinvente continuellement vers l’avenir.

Invitée par Charles Pépin dans son émission Sous le soleil de platon, ils interrogent toutes les manières dont le passé passe en nous pour faire de nous ce que nous devenons.

Irène Fenoglio voulait rendre hommage à ses parents, l’écriture de ce livre lui a paru le meilleur moyen de revenir sur l’héritage qu’ils lui ont laissé. Elle s’interroge : « Nous sommes constitués de quoi ? De ce que nous recevons, de ce que nous allons chercher tout au long de la vie, ce que nous allons chercher chez nos ancêtres, chez nos parents, ou dans les lectures, dans les rencontres avec les personnes. Donc tout ça se métamorphose et c’est un héritage. Nous sommes constitués de cet héritage immatériel. »

Charles Pépin lit un extrait du livre : « Nous héritons de copeaux. Nous sommes façonnés de copeaux inégaux, venus de tailles et rabotages inconnues. Seuls certains plus récents nous apparaissent pour ce qu’ils sont, parce qu’ils laissent des échardes. Tous ces copeaux s’accumulent, se recouvrent diversement, se compactent, puis forment notre figure. »

Commentaire d’Irène Fenoglio : « J’ai vu mon père travailler le bois. C’était très important pour moi de le regarder travailler, qu’il fasse quelque chose qui aboutisse et dont il soit fier. Par ailleurs, moi, je fais aussi de la sculpture. Je taille le bois, je taille la pierre. »

Ses parents étaient immigrés italiens. Son père coiffeur d’abord, métier dont il avait honte, puis maçon. Sa mère, pantalonière, a travaillé chez les tailleurs dès l’âge de 13 ans.

Charles Pépin : « Vous héritez de gestes et de non-dits, et surtout de petites phrases qui pourraient sembler n’être pas importantes, et vous montrez que dans l’héritage que vous avez reçu, elles ont joué un rôle central. Par exemple, ne coupe pas les cheveux en quatre ! »

Réponse : « J’étais curieuse… je m’intéressais à tout ce qui se disait, j’avais une attention à ce qui se disait, j’entendais, j’écoutais, ça produisait des interrogations en moi, et donc je posais des questions, je posais tout le temps des questions, et ma mère, qui avait bien autre chose à faire que répondre à toutes mes questions, me disait, il faut toujours que tu coupes les cheveux en quatre, arrête, on dit ça, c’est ça, point final. »

Charles Pépin : « Qu’est-ce que le rapport de vos parents au travail manuel a laissé comme trace que vous avez fait fructifier en étant chercheuse en linguistique ? »

Irène Fenoglio : « Le fait de ne pas lâcher la chose tant qu’on ne l’a pas terminée. L’insistance. La méticulosité. Par exemple, quand mon père a voulu construire sa maison, à partir du moment où il a acheté le terrain, tous les dimanches, tous les dimanches, il travaillait à ça. »

Charles Pépin revient sur la thèse centrale du livre : « Vous critiquez beaucoup la notion d’origine, qui serait trop localisée, qui serait trop déterministe. Et vous dites qu’il n’y a pas une origine, il y a des sources qui coulent, qui digressent, se dispersent, s’alimentent ou se séparent. »

Réponse : « Oui, je pense profondément que si on cherche une origine, d’abord on ne la trouve pas. Je critique cette métaphore des racines que j’emploie moi aussi à mon corps défendant, mais qui à mon avis désigne quelque chose de faux pour ce qui est de l’humain. Parce que les racines sont là pour immobiliser l’arbre, selon les aléas du climat, pour qu’il puisse puiser sa nourriture. Il faut qu’il reste en quelque sorte immobile. Et les humains, ce qui les caractérise, maintenant on le sait, c’est la bipédie. Donc si vous voulez, cette métaphore d’avoir une origine, des racines… Ça nous fait entrer dans un système qui nous assigne un lieu dont il ne faudrait pas s’éloigner. La source, l’eau, emmène toujours quelque chose avec elle et le dépose là, il emporte autre chose, et ça se transforme, et ça devient une métamorphose. »

Charles Pépin : « Bergson a une jolie expression, il parle de récapitulation créatrice. Pour lui, aller de l’avant, c’est toujours récapituler ses héritages, mais de manière créatrice. Mais ça veut quand même dire qu’il y a une base et qu’on peut les ressaisir dans le mouvement par lequel on va de l’avant. »

Dans la chanson de Benjamin Biolay sur l’héritage, Irène Fenoglio relève : « Ce n’est pas ta faute ». « Il n’y a pas de faute, je veux dire, dans l’héritage et dans la façon dont nous poursuivons notre vie. Il n’y a pas de jugement moral à porter. Il y a chacun qui va puiser quelque chose. Je ne peux jamais me placer sur le plan de la morale sociale ou du jugement. »

Charles Pépin : « Oui, mais il y a une éthique. C’est-à-dire qu’il y a le souci de faire quelque chose de toutes les traces que les anciens ont laissées en moi. Et ça c’est présent dans le livre. »

Irène Fenoglio :  » J’en suis consciente, j’ai voulu même l’écrire, c’est qu’on n’est jamais responsable de ce qu’ont fait nos parents, nos ancêtres, nos précédents, mais on est absolument responsable de la façon dont on le considère, dont on en fait quelque chose ou pas, mais dans la façon dont on ne l’ignore pas. »

« Une personne, dit Bergson, c’est une manière de recevoir son passé et de l’emmener vers demain.« 

Charles Pépin et Irène Fenoglio reviennent sur le merveilleux livre de Romain Gary, La promesse de l’aube, et l’hommage que l’écrivain a rendu à sa mère russe amoureuse de la France. Ce livre nous dit que l’on hérite du récit : « Oui, on ne se passe pas dans la vie de récits. Je ne veux pas dire tout est récit, mais une grande partie de ce qu’on fait, de ce qu’on pense, de ce dont on hérite, ce sont des récits. »

Charles Pépin : « Oui, d’ailleurs, sur cette question d’identité, tellement compliquée en philosophie, puisqu’on voit bien que l’identité au sens fixe est une illusion, un leurre. Comme vous le dites très bien, on est mélangé, on parle de tous ces copeaux, ces choses hétéroclites. Et aussi, on est en mouvement. Il y a une proposition qui a un peu réconcilié tout le monde, c’était celle de Paul Ricoeur, qui affirme que l’identité est narrative. Je suis au moins le JE qui me donne à moi-même mon histoire. »

Irène Fenoglio : « Je dirais encore qu’on n’a pas une seule identité, un seul récit. Le récit, on le recommence tous les jours. On lit un livre, on rencontre une personne. Et le récit se renouvelle, se métamorphose. On n’a pas une identité qui ne bouge pas. »

En conclusion, elle poursuit sur cette notion intéressante à approfondir : « L’héritage, il faut aller le chercher. Ce n’est pas un événement, l’héritage. Ce n’est pas un testament, un papier qui dit voilà ce que je t’ai transmis et voilà ce que tu reçois. Cela se fait avec l’argent. Alors que l’héritage est vraiment une composition mystérieuse, intime. Je dirais que c’est une alternance ou un carrefour entre un savoir puisé et interprété et une intimité complètement mystérieuse faite de conscient et d’inconscient qui fait que les choses se transforment à nous pour construire notre récit, notre fil de vie et nous faire avancer. »

Mohamed Mbougar Sarr : « Le passé a du temps, il attend toujours avec patience au carrefour de l’avenir. »

Photo de l’article tirée d’une très belle exposition sur Matisse (été 2026) au Grand Palais.

#Episode 26 Podcast avec Catherine Champeyrol

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Catherine Champeyrol multiplie les activités et les « casquettes » : conseil en entreprises, formatrice, facilitatrice, conceptrice de jeux, artiste … J’ai eu l’occasion d’évoquer dans un précédent article son livre, Les dessous de la créativité, gagner en confiance créative et relever les défis. Cette rencontre va nous permettre de mieux la connaître, et d’approfondir grâce à elle la notion de créativité dans toutes ses dimensions (champs, modèles, outils, études, leviers, posture, repères historiques ou géographiques, carnets et exercices pratiques, ce qui motive l’élan de la créativité, les pièges, les alliés, les nouveaux codes …). Catherine, au-delà de son expérience qu’elle partage avec générosité, se livre sur ses loyautés émancipatrices et son identité qu’elle veut plurielle et en mouvement permanent. Pour elle, la créativité s’incarne aussi dans son corps, ses émotions, ses ressentis, les couleurs, les images, la peinture ou l’observation contemplative. Et nous nous interrogeons ensemble sur le pouvoir créatif du questionnement, si essentiel en coaching bien sûr, et dans tant d’autres domaines.

#Episode 25 Podcast avec Violaine Fournier

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Portrait d'une femme souriante portant une combinaison en jean, assise avec les bras croisés, sur fond gris.

J’ai rencontré Violaine Fournier lors d’un atelier où l’on a chanté en groupe, sans savoir chanter, et le résultat m’a donné des frissons, comme quoi, Violaine peut faire des miracles … Elle était venue nous présenter son livre Faire entendre sa voix. 21 jours pour transformer mon rapport à la parole, chez Interéditions. Lisez-le, et vous n’entendrez plus votre voix de la même façon. Ce n’est pas un livre sur la prise de parole en public, mais il est truffé de conseils et d’exercices pour apprivoiser sa voix, son souffle, son corps, sa posture, et surtout mieux comprendre sa relation à la parole. Quelle belle et utile introspection pour celles et ceux qui veulent être entendus ! Chanteuse lyrique, metteuse en scène, créatrice de la compagnie Minute Papillon, formatrice et coach, Violaine nous parle de créativité, d’imagination, d’histoire de vie, d’identité, du vivant et de joie, quel bien elle nous fait !

Réflexions philosophiques sur l’argent

Une femme plongée dans ses pensées, illuminée par une lumière douce, évoquant une ambiance de silence et d'introspection.
Très belle exposition au musée Jacquemart-André

J’ai eu la chance d’assister à une table ronde à l’invitation de l’association Finances et pédagogie, partenaire de l’association Philosophia, et d’écouter les philosophes Laurence Devillairs et Jean-Marc Mouillie répondre à ces questions : quelle est notre relation à l’argent ? Quel lien entre valeur et argent ? De quoi l’argent est-il la métaphore ? Pour eux, l’argent est un tabou devenu une force autonome. Face à la fin du progrès, les intervenants appellent à sauver les relations humaines de sa logique.

Morceaux choisis nous permettant d’entrer dans la compréhension progressive de leurs argumentations, qui nous emmènent loin du seul sujet matériel de l’argent, vers l’argent en tant que représentation – en mouvement – de notre société.

En introduction au débat, il est fait référence à Michael Sandel, auteur de l’ouvrage « L’argent peut-il tout acheter ? ». Oui, répond Michael Sandel : l’éducation, la santé, la sécurité, le gain de temps … Les parents monnayent même selon lui la lecture voire les révisions de leurs cours pour que leurs enfants apprennent. Cela en dit long sur la marchandisation actuelle de la société (Michael Sandel différencie économie de marché, qui régule efficacement, et société de marché où tout s’achète et se vend).

Laurence Devillairs : « L’argent est à la fois tabou et partout. Partout, parce qu’il circule en permanence. Tabou, parce que même notre représentation à l’argent est taboue. Ce qui l’est également en France : la richesse. Et je pense que cette dissociation entre les mots « richesse » et « riche » est liée au fait que nous sommes arrivés au bout de notre croyance dans le progrès. Jusqu’à présent, la conception de l’argent était liée au progrès, car l’argent pouvait amener des richesses et donc du progrès, il y avait une forme de légitimation de gagner de l’argent.

Comme philosophe, j’aurais tendance à tenir un discours assurant qu’il y a plein de choses que l’argent ne peut pas acheter. Par exemple, la grâce. Au 17e siècle, il y eut débat dans les salons. Les uns soutenant que la grâce divine venait récompenser une action ou un comportement, un peu comme un salaire, et elle pouvait donc s’acheter. Les autres, que non, la grâce ne doit s’appuyer sur rien.

Autre exemple, le bonheur. Aristote a dit : « l’argent ne fait pas le bonheur. » Mais il ajoute : « être heureux quand on n’a pas de famille, quand on est disgracié par la nature, quand les amis ne sont pas fiables et qu’on n’a pas d’argent, c’est beaucoup plus difficile. » Le bonheur se heurte donc au réel. Et l’argent, c’est de la valeur ! On utilise le mot « valeurs » dans le domaine financier. De quoi s’agit-il ? Des choses qu’on cote, qu’on décote, qu’on valorise ou qu’on dévalorise. Donc on y met un prix. C’est la raison pour laquelle je préfère parler de « principe » plutôt que de « valeur » lorsque je veux évoquer un discours ou une mission ou un sens donné à une entreprise ou un individu.

Je crois que l’argent naît d’un besoin anthropologique, métaphysique ou philosophique, un besoin profond ou essentiel, de mettre le prix aux choses, d’évaluer. J’ajouterais que l’argent donne accès au réel. Tout en étant symbolique. C’est son tour de force. Ce qui est intéressant, c’est que l’argent, comme la morale, requiert une preuve, c’est-à-dire me demande de m’interroger sur la relation que j’ai à l’argent. La relation, y compris celle que nous avons à l’argent, échappe à l’argent. Parce que c’est un choix. Et le choix, c’est quoi ? C’est la liberté.

Ce que je proposerais en conclusion : plutôt que de se demander ce que l’argent achète ou n’achète pas, il faudrait se demander ce qu’on peut sauver. Et la question du salut, ce n’est pas la question de l’achat, ni même du rachat. »

Les intervenants ont montré comment la société contemporaine étend progressivement la logique marchande à des sphères autrefois préservées (lieux de cultes, temples, institutions…), jusqu’à faire de l’argent une forme de nouveau sacré (cf. Jean-Marc Mouillie). Dans ce mouvement, l’argent ne se contente plus de faciliter les échanges : il devient aussi un instrument de pouvoir, capable d’orienter les décisions, de hiérarchiser les voix et de redéfinir les rapports de domination, souvent de manière invisible.

Là où dominaient la gratuité, le don ou la transmission, s’imposent désormais des logiques de calcul, d’incitation ou de performance. Cette évolution n’est pas anodine : elle transforme en profondeur notre rapport aux autres comme à nous-mêmes, et brouille la distinction entre ce qui relève de l’échange économique et ce qui appartient à la relation humaine.

Cette difficulté à penser l’argent s’inscrit dans une histoire longue que les intervenants ont citée. Freud mettait en lumière son ancrage dans des logiques archaïques de rétention et de contrôle ; Pascal dénonçait sa capacité à détourner l’homme de l’essentiel par le divertissement et l’illusion ; Kant rappelait le danger moral d’un usage de l’argent qui réduit les personnes à de simples moyens ; Keynes, enfin, voyait dans l’obsession de l’accumulation une pathologie transitoire, appelée à disparaître une fois les besoins fondamentaux satisfaits. Cette traversée trouvait un point culminant dans la figure de “la vente du Christ” par Judas pour quelques pièces (cf. Jean-Marc Mouillie) où l’argent devient le prix de la trahison et révèle sa puissance de corruption du lien, de la confiance et du sacré. Loin d’être un simple outil économique, l’argent apparaît ainsi comme un révélateur de nos rapports au désir, à la valeur et à la morale.

De cette analyse s’est dégagée une idée centrale : l’enjeu n’est pas l’argent en lui-même, mais la relation que chacun entretient avec lui. Cette relation est singulière et engage une responsabilité personnelle qui ne peut être entièrement normée ni déléguée. Comme en matière éthique, elle appelle discernement et choix.

L’étude du tableau Le changeur et sa femme de Quentin Metsys est venue illustrer cette tension de manière saisissante. L’argent y capte le regard, détourne l’attention, y compris en présence du sacré. Il occupe l’espace intérieur et oriente silencieusement les priorités. La question devient alors moins économique que spirituelle au sens large : qu’est-ce qui mérite véritablement notre attention ?

La conférence s’est conclue sur une note d’ouverture et d’espérance, notamment à travers l’exemple de Babette’s Feast. Lorsque l’argent est mis au service du lien, du partage et de la réparation d’une communauté, il cesse d’être une fin pour redevenir un moyen (cf. Laurence Devillairs). Ce qui est donné n’est plus un équivalent monétaire, mais une expérience commune, un geste de générosité, une relation restaurée.

En invitant à distinguer ce que l’argent peut mesurer de ce qu’il ne doit jamais réduire à un prix, cette conférence a proposé bien plus qu’une réflexion économique : une invitation à une vigilance intérieure. Dans un monde où l’argent tend à s’ériger en valeur ultime, elle a rappelé que la véritable richesse se joue peut-être ailleurs, dans la qualité des relations, l’attention à ce qui ne s’achète pas, et la liberté de ne pas tout soumettre à la logique marchande.

Merci encore à l’équipe de Finances & pédagogie et à l’association Philosophia de nous avoir permis cette prise de recul salutaire.

Pour aller plus loin : https://nathalieprevostconseil.com/2017/04/30/ce-que-largent-dit-de-nous/

Les futurs du travail

Une œuvre d'art moderne composée de diverses formes et couleurs, incluant des cercles noirs, des éléments colorés comme une main verte et un visage stylisé, sur un fond blanc avec des bordures noires et blanches.
Merci à Niki de Saint Phalle ! Très belle expo au Grand Palais.

J’ai eu la chance d’assister à la présentation par l’Apec, l’Association pour l’emploi des cadres, d’une réflexion prospective sur les quatre grandes mutations du monde du travail à l’horizon 2030, intitulées « chocs numérique, démographique, écologique et travail transformé »

Voici pour vous le BOOK de l’Apec qui synthétise ces grandes mutations, ainsi que les études, les événements participatifs et les débats à l’origine de ce travail prospectif.

Extraits qui vous donneront envie, je l’espère, de vous plonger dans ce livret passionnant :

Le travail occupe toujours une place centrale dans nos vies et nos sociétés, mais il est coeur de transformations quasi anthropologiques, d’injonctions contradictoires, qui engagent à le re-définir : entre recherche de sens, bien-être, individualisme, que pourrait être le travail dans les prochaines années ? Et s’il fallait tout changer ? Et s’il fallait radicalement repenser l’organisation du travail, telle qu’elle existe aujourd’hui au sein des collectifs de travail ? Quelles nouvelles approches conviendrait-il de mettre en œuvre ?

À l’horizon 2030, la perspective sur le travail et sa place dans nos vies pourrait se transformer en mettant en lumière la nécessité de repenser la valeur attribuée aux différentes formes de contribution au sein de la société. Cette évolution s’inscrit dans une dynamique où la centralité de l’emploi traditionnel est questionnée au profit d’une reconnaissance plus large des activités socialement utiles.

Les entreprises se trouveraient au cœur de cette révolution du travail, non seulement en tant que créatrices de richesse économique, mais aussi en tant que vecteurs d’impact social et environnemental. Elles sont de plus en plus appelées à intégrer dans leur modèle d’affaires des pratiques qui valorisent l’utilité sociale et le bien-être des communautés. Cela implique un engagement envers des politiques de travail flexibles, le soutien à l’engagement des employés dans des activités bénévoles ou associatives et la promotion d’une culture d’entreprise qui reconnaît la valeur du temps consacré à des activités extérieures au cadre professionnel traditionnel.

Travail transformé : salarié/indépendant, vers quelle hybridation ?

Selon Onepoint, cabinet de conseil en transformation numérique, auteur d’une étude prospective en 2022 (Future of Work : comment travaillera-t-on en 2035 ?) : « Le modèle de la multiactivité et de la formation tout au long de la vie, particulièrement adapté à l’activité freelance, est même appelé à s’imposer au cours des quinze prochaines années au détriment des parcours plus traditionnels et linéaires qui dominent encore aujourd’hui le monde du travail. » L’INRS, dans son étude Travailler
en 2040, aboutit à la même conclusion et prévoit l’émergence de l’hybridation des statuts d’indépendant et de salarié et le développement de la pluriactivité.

Travail transformé : travail hybride et temps choisi, une nouvelle organisation en marche

Il était donc possible de travailler autrement. Après une massification entre 2020 et 2021, la part des actifs télétravaillant a régulièrement doublé entre ces deux dates, passant de 20 à 43 %. Le recours au télétravail est durablement adopté, bien que son intensité soit plus modérée. Le télétravail a profondément influencé les pratiques professionnelles en France. Le travail est désormais hybride, partagé entre présence dans les locaux de l’entreprise et domicile. En France, en moyenne, deux jours par semaine sont travaillés en dehors du bureau.

Et dans le futur ? Quatre scenarii se détachent : Dans un premier scénario, on assiste, dans un
monde du travail équitable, à une augmentation de la part du travail hybride. Un autre scénario de prospective envisage une augmentation sélective du télétravail et du travail hybride de manière inégale entre les États membres, favorisant principalement les employés hautement qualifiés dans certains secteurs. Le scénario 3 prévoit la réduction et la polarisation du télétravail et du travail hybride. Cette troisième possibilité prédit une diminution globale du télétravail et du travail hybride. Enfin, le scénario 4 imagine un désengagement du télétravail et du travail hybride dans une société où les crises économiques et énergétiques, aggravées par des conflits armés, orientent les priorités vers
le maintien de l’emploi plutôt que vers l’innovation dans les modes de travail. Les entreprises, opérant
en mode survie, ne verraient pas l’intérêt d’investir dans le télétravail.

Travail transformé : la plateformisation du travail, talent economy vs gig economy

L’avènement du numérique a engendré une révolution dans le monde du travail, créant un paysage où la flexibilité et la connectivité redéfinissent les contours de l’activité professionnelle. Ces nouveaux paradigmes du travail, alimentés par des plateformes diverses, reflètent la demande croissante de formes de travail plus autonomes et adaptables. Ces plateformes peuvent être classées en
plusieurs catégories distinctes, chacune répondant à des besoins et des modèles économiques spécifiques. Mais, au-delà de leur modèle, ces plateformes préfigurent-elles une nouvelle manière de travailler dans les années à venir ?

D’après le rapport d’information de 2021 de Pascal Savoldelli déposé au Sénat, Plateformisation du
travail : agir contre la dépendance économique et sociale
,  » la plateformisation va de pair avec la
structuration d’une talent economy dans le cadre de laquelle des travailleurs très qualifiés, ayant
conscience de leur potentiel sur le marché et de la valeur de leurs qualifications, font le choix du statut d’indépendant, qui leur permet de fixer eux-mêmes leurs conditions de travail (horaires et jours de travail, prix de la prestation, spécialisation, choix de la mission) ». Cette ubérisation de l’économie est-elle généralisable au-delà des secteurs qui l’ont adoptée jusqu’à présent ? En d’autres termes, sommes-nous à l’aube d’une révolution du travail d’une ampleur comparable à celle qui a vu l’invention du contrat
de travail et du management moderne à la fin du XIXe siècle ?

Au cours des dernières années, de nombreuses études ont souligné la rapide propagation du « management algorithmique », défini comme « la gestion des comportements humains et des relations professionnelles au moyen d’instructions encapsulées dans des logiciels » (Dominique Méda :  » Les outils d’intelligence artificielle peuvent désormais surveiller et analyser les performances physiques au travail « , Le Monde, 23 octobre 2023).

Albert Meige, entrepreneur belge et directeur académique à HEC, prédit que le marché du travail actuel
devrait disparaître d’ici à une vingtaine d’années, et laisser place à « l’ère du transfert » – un « marché des tâches » mondialisé, fondé sur l’échange marchand de compétences via « d’immenses plateformes d’intermédiation ». Le microtravail pourrait représenter une opportunité pour des économies peu développées, des pays en difficulté, ou comme levier d’insertion sociale. Sur l’autre versant, les possibles dérives demeurent avec l’aliénation à la machine (l’ordinateur, l’algorithme) et la dépendance aux plateformes, qui représentent un risque et supposent une politique de régulation et de protection sociale pour ces nouveaux travailleurs.

D’après Antonio Cassili,professeur de sociologie à Télécom Paris et codirigeant de l’équipe de recherche DiPLab : « Depuis plusieurs années, la frontière s’estomperait avec les sites de freelance classique. Certaines plateformes de microtravail recherchent des compétences assez avancées sur des missions mieux payées, autour de 15 dollars de l’heure. Parallèlement, on voit des plateformes de freelance se mettre à proposer des microtâches, comme taguer des images »
(Catherine Quignon, « L’intelligence artificielle favorise l’accélération du microtravail », Le Monde, 21 novembre 2021).

L’Apec a aussi présenté les résultats d’une enquête en ligne menée auprès de 2 000 cadres en juin 2025 et d’une enquête téléphonique auprès de 1 000 entreprises employant au moins un cadre en juin 2025, en voici quelques enseignements :

  • Les cadres comme les entreprises estiment que le monde du travail est en pleine mutation : 84 % des cadres considèrent qu’il a connu des transformations importantes ces dix dernières années, et 77 % anticipent qu’il en sera de même dans les dix prochaines. Une perspective partagée par 2/3 des entreprises (66 %).
  • Côté cadres, la transformation numérique arrive en tête des facteurs de changement (90 %), suivie par l’évolution du rapport au travail (83 %), et le vieillissement de la population (81 %). La transition écologique arrive en queue de peloton (72 %).
  • Pour les entreprises, les trois facteurs pressentis pour avoir le plus d’impact sur le monde du travail sont le rapport au travail, la transition numérique et la transition écologique. Le vieillissement de la population est moins souvent cité.
  • Les cadres et les entreprises s’accordent à considérer la généralisation du télétravail comme une source importante du changement du rapport au travail. Le télétravail régulier concerne désormais 2/3 des cadres interrogés. L’organisation spatiale des bureaux a également évolué pour 19 % des cadres (flex-office). 80 % des cadres estiment que les pratiques managériales ont évolué ces dernières années, et une majorité pense que cela va continuer (57 %). Plus de la moitié des cadres jugent que le travail occupe une place très importante dans leur vie.
  • Pour les cadres, les transformations doivent se préparer à la fois individuellement et collectivement. 65 % se déclarent sereins vis-à-vis des changements à venir. Une sérénité en partie due à leur expérience des transformations déjà vécues : 63 % jugent que leur métier a changé ces dernières années, et 61 % anticipent des changements à venir. En somme, les cadres s’estiment déjà au coeur des mutations du monde du travail et souhaitent se préparer aux transformations à venir.

A lire :

#Episode 23 Podcast avec Charlotte Montpezat

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Ce qui frappe lorsque l’on écoute Charlotte Montpezat, psychanalyste et coach, c’est sa soif d’apprendre, sa curiosité, et son goût de la transmission. Son livre, Les Flamboyantes, paru aux Editions des Equateurs en 2023, en est la preuve : elle l’a dédié à sa fille pour qu’elle n’ait jamais peur de vieillir. Documenté sur les stéréotypes qui enferment les femmes de plus de 50 ans, dans leur vie personnelle comme dans le milieu du travail, ce livre-manifeste et incarné nous éclaire sur les différentes façons de lutter contre le genre-âge et (re)donne confiance aux femmes dans leur pouvoir d’agir. Charlotte nous encourage à nous ouvrir au monde et à ses transformations, son énergie est contagieuse !

Identité et mémoire

Musée d’Orsay, Paris

Le dernier ouvrage de Charles Pépin, Vivre avec son passé, Allary Editions, 2023, et non pas dans son passé comme il me l’a dédicacé, aborde de manière très approfondie la notion de mémoire. En le lisant, j’ai appris grâce à lui que nous avions cinq mémoires, trois principales et deux subsidiaires (page 27) :

  • la mémoire épisodique (ou mémoire autobiographique) : le souvenir des épisodes de notre vie
  • la mémoire sémantique (ou mémoire des mots et des notions) : en elle, s’inscrit notre connaissance du monde
  • la mémoire procédurale (rattachée à nos réflexes et habitudes, qui se rapproche de la « mémoire habitude » de Bergson) : la mémoire des habiletés
  • la mémoire de court terme, de travail, et sensorielle

La mémoire épisodique est le siège de notre histoire : « un souvenir n’est pas une donnée inscrite dans notre cerveau » (page 32). Le souvenir est comme une sorte de réseau : le cerveau lors d’un épisode vécu met en relation différentes régions de celui-ci. Ainsi, notre cerveau est transformé par notre vécu. « Notre cerveau se définit par sa plasticité, sa capacité à évoluer sans cesse, tel un dense réseau rhizomique en perpétuelle reconfiguration » (page 35).

La mémoire sémantique contient l’ensemble des connaissances, idées et jugements que nous avons : « Nos interprétations ancrées dans notre mémoire sémantique implicite ne sont pas seulement personnelles, elles passent aussi par le spectre d’un héritage familial et sociologique. Nos « vérités » sont en partie influencées, voire déterminées, par notre milieu social. Notre mémoire sémantique implicite porte des représentations du monde et de la société, elle véhicule des règles de vie, des valeurs et des croyances qui procèdent autant de notre vécu personnel que de l’héritage de notre classe sociale ». (page 43). Cette affirmation rejoint tous mes écrits précédents sur la sociologie clinique, que mes lecteurs fidèles reconnaîtront. Intéressant de constater que les neurosciences rejoignent les travaux des sociologues cliniciens.

« Nous n’avons pas besoin d’être d’accord avec notre héritage pour qu’il se perpétue à travers nous. Nous pouvons mettre du temps à comprendre ce que nous portons en nous, en plus de notre passé individuel, le passé de nos aïeux et de notre classe sociale. Notre passé ne commence pas à notre naissance, mais trouve son origine bien avant, dans la vie, les croyances, les souffrances et les joies de ceux qui nous ont précédés, et dont nous héritons parfois sans le savoir » (page 45). Charles Pépin rejoint quand à lui la réflexion de la philosophe Claire Marin, que j’ai développée dans un article intitulé Commencer, sur la notion de temps : elle y cite dans son ouvrage Paul Ricoeur et le roman familial, cher aux psychanalystes et sociologues cliniciens.

Les neurosciences nous montrent ainsi que, au présent, nous entretenons une relation constante et complexe avec notre passé. Un exemple parmi d’autres évoqué par Charles Pépin : une perception, une odeur par exemple, est imprégnée d’un souvenir (cf. Bergson). Il existe « un lien intime tissé entre nos perceptions et la mémoire du passé. Cette fameuse Madeleine de Proust a depuis donné son nom à toute réminiscence déclenchée par une sensation. (page 72) Mais pour cela, il nous faut être « disponibles, réceptifs, pour pouvoir lever le voile du passé et ressentir la félicité des douces réminiscences. Il nous faut être pleinement présents dans l’instant, s’y abandonner, capables d’accueillir ce qui surgit pour libérer l’accès à notre passé » (page 74).

L’art de bien hériter (page 161). J’aime bien cette formulation, elle rejoint la fameuse phrase de Jean-Paul Sartre : « La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui« , que j’ai mise en exergue dans ma brochure professionnelle. Charles Pépin nous conseille de nous approprier notre héritage en accueillant ce qui nous a constitués, de telle manière qu’il nous conduise à l’expression de notre singularité. Beau (et parfois difficile) programme. Que je propose à mes clients en coaching, ou même en bilan de compétences, quand des questions de fond surgissent sur le choix d’un métier par exemple : choix dicté par la loyauté ? Choix vraiment libre, hors de toute détermination sociale ? Le temps que l’on s’autorise, celui de l’introspection à l’occasion d’un accompagnement (de type coaching ou bilan de compétences) est précieux pour faire ce pas de côté nous aidant à répondre à ces questions.

Conclusion optimiste, que je partage : « Notre passé ne nous enferme ni dans une essence ni dans une identité, encore moins dans un affect. Nous pouvons le réinterpréter, le revisiter, et même le transformer, revenir sur nos mauvais souvenirs et les revivre autrement. Nous pouvons récapituler notre passé de manière créative, transformer un héritage non choisi en fondement de notre liberté, comprendre ce que notre passé a fait de nous et décider d’en faire quelque chose de nouveau. Il faut parfois aussi savoir s’alléger, oublier pour continuer à avancer » (page 272).

Le bateau de Thésée

En lisant l’un des derniers numéros du magazine Sciences humaines, j’ai découvert le motif du bateau de Thésée autour de la notion d’identité que je ne connaissais pas, et dont le nom a été repris dans un manga d’ailleurs. Il est parfaitement en phase avec le contenu du livre de Charles Pépin, vous le constaterez vous-même.

Extrait : « Imaginez un navire tellement vieux que toutes les pièces finiraient par être remplacées : chaque planche, chaque clou, chaque morceau de bois ou de tissu… Plus rien ne serait d’origine ! Est-ce toujours le même bateau ? Cette question obsède les philosophes depuis l’Antiquité. Certains pensent qu’il conserverait tout de même son identité, d’autres qu’il en changerait à force d’être modifié, résume Plutarque dans sa Vie de Thésée (1er siècle). Aujourd’hui encore, le motif du bateau de Thésée est mobilisé pour réfléchir à ce qui nous définit, par des philosophes comme David Lewis, Derek Parfit et Richard Swinburne dans Identité et survie (Ithaque, 2015). Comme tous les êtres vivants, nous ne cessons de changer au fil du temps. Nos cheveux tombent et d’autres repoussent ; les cellules de notre peau ou de nos organes meurent et sont remplacées ; notre corps, constitué d’environ deux tiers d’eau, se déshydrate et se réhydrate constamment, etc. Sommes-nous vraiment la même personne à 5 ans, à 25 ans et à 75 ans ? Traditionnellement, de nombreux philosophes considèrent que l’identité est fondée sur la mémoire : contrairement au bateau de Thésée, nous restons la même personne parce que nous avons conscience de nos états passés, présents, et du lien entre les deux. C’est notamment la thèse de John Locke dans ses Essais sur l’entendement humain (1689). Le problème, c’est que les recherches en psychologie ont depuis montré que nos souvenirs étaient souvent faux. Nous réinventons régulièrement notre passé en fonction de ce que nous sommes aujourd’hui… » Sciences humaines n ° 374, janvier 2025.

Pour approfondir, lire mes articles précédents sur la mémoire :

#Episode 18 podcast avec Colette Tostivint

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Rencontre avec Colette Tostivint, slasheuse comme elle se définit elle-même, à la fois agente d’artistes, experte en identité numérique, co-fondatrice de l’association Eklore, et révélatrice de talents. Sa promesse : « s’inspirer du réel, pour inspirer le réel ». Citoyenne du monde, habitant au Népal, son énergie est communicative et son audace encourage les femmes qui l’écoutent.

Le courage

Avez-vous vu le film A plein temps avec Laure Calamy qui court de sa banlieue de l’Essonne vers le palace parisien où elle travaille comme cheffe de rang pendant des grèves monstres des transports parisiens, tout en élevant seule ses enfants ?

Un film social filmé comme un thriller haletant par le réalisateur Eric Gravel qui m’a beaucoup touchée. En apnée pendant tout le film, je me demandais à chaque minute : « Mais comment fait-elle pour tenir ? ». Pour moi, c’est ça le courage. Et pour vous ?

On a chacun, chacune, sa définition ou sa représentation, héritée de son histoire personnelle bien sûr, de son vécu, des personnes inspirantes de son entourage, mais aussi de son imaginaire littéraire, cinématographique, artistique …

Il est intéressant de revenir à l’étymologie du mot courage : « coeur, siège des sentiments ». Pour Blanche de Richemont que j’ai eu la chance d’écouter parler de son livre Allez courage ! paru aux Presses de la cité, « avoir du courage, c’est avoir du coeur à l’ouvrage, donc de l’ardeur. C’est répondre à l’appel de ce qui nous grandit et de ce qui grandit les autres. » Son conseil pour nous aider à avoir du courage : « accrocher son regard à une étoile, quelque chose qui nous élève, nous anime. Se frotter à la beauté du monde. Et rire ».

Le courage est la capacité d’affronter le danger dans un but légitime, en prenant la mesure des risques encourus. Il est la version contemporaine, moins spectaculaire et visible, de l’héroïsme, plutôt centrée sur la persévérance ou l’endurance, et la notion de responsabilité. Nous retrouvons le personnage joué par Laure Calamy dans cette définition.

Si je prends ma caquette d’accompagnante, j’ajouterais : pour l’éthique du coach, et sa responsabilité dans la relation nouée avec ses clients, je propose ici quelques réflexions à mener pour nous guider dans l’exercice de notre métier. Je m’arrêterais notamment sur la notion de fragilité ou de vulnérabilité qui peut paraître contre-intuitive dans la représentation que l’on se fait du coach.

« L’éthique du soin et du souci de l’autre se déploie dans l’invisibilité, c’est-à-dire dans un contexte qui n’a plus rien de public. On peut l’illustrer par l’activité des métiers du soin ou des travailleurs sociaux, par exemple, ou par le dévouement en général. A la lumière de Marcel Mauss, la vérité secrète qui guide de tels comportements est que la forme de don de soi qui s’y pratique s’attache précisément à se faire discrète et aussi légère que possible, afin de ne pas imposer à ses bénéficiaires l’obligation de rendre quoi que ce soit à leurs bienfaiteurs. Le souci des seconds est de ne pas mettre en dette les premiers. A travers leur incognito, on perçoit que le courage peut se trouver en étroite proximité avec l’humilité. Si cette forme de grandeur ne s’affiche pas, elle ne semble pas moins vertueuse que le courage à l’antique. Combinée avec le constat de la modernité de la persévérance de Pénélope, une telle observation conduit à relativiser encore la distinction entre les deux formes de courage. Il suffit pour cela de mettre en lumière la composante relationnelle de la vertu antique et, symétriquement, la grandeur cachée de l’endurance moderne, celle d’un héroïsme quotidien » (page 151, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)

« Cette approche met sur la voie d’un courage par sollicitude, à travers le fait de s’exposer aux attentes de l’autre en difficulté, qui compte sur moi pour l’aider. Sa fragilité en appelle à ma capacité de lui répondre, c’est-à-dire, répétons-le, à ma responsabilité. La fragilité nous oblige. Comme l’observe Ricoeur, quand un enfant naît, « du seul fait qu’il est là, il oblige. Nous sommes rendus responsables par le fragile ». Le courage puise à une source relationnelle. C’est l’autre qui me rend courageux pour lui venir en aide. C’est lui qui me permet d’être persévérant, car il compte sur moi pour tenir ma promesse. Il me donne la force d’intervenir par la confiance qu’il me porte. Le courage consiste à assumer ma propre fragilité, celle que je partage avec l’autre, comme avec tous les autres. » (page 152, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)

« Le courage est l’art de commencer, ainsi que le souligne Vladimir Jankélévitch. Il constitue une valeur non thésaurisable, car elle ne se conjugue qu’au présent : on n’est courageux qu’en situation. Ce n’est donc pas tant une compétence qu’une capacité à réagir et à se risquer. Elle suppose moins une sorte d’expérience accumulée dans le passé qu’un certain état de disponibilité au présent, un humeur éveillée, une curiosité attentive et entreprenante, une réceptivité au fait même de vivre, qui pousse à intervenir. » (page 155, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)

« Il faut du courage pour vivre et travailler ». Trois sortes de courage sont requises de nous, et j’y vois encore une fois un guide pour la pratique du coach :

  • Le courage de s’engager (commencer, prendre des responsabilités, entrer dans l’échange, assumer, approuver ce que l’on fait) pour dire oui à la vie, malgré ses incertitudes. Le courage de s’engager s’enracine dans la capacité à se recevoir soi-même, avec ses compétences et ses faiblesses, ses qualités et ses défauts, dans cette existence, aussi contingente soit-elle.
  • Le courage de continuer et de persévérer dans l’échange. Dans le milieu professionnel, la difficulté consiste à pratiquer la grande loi de réciprocité dans l’échange, en combinant à la fois une exigence d’égalité entre les personnes et de respect des différences, entre les statuts, les métiers, les âges et les sexes.
  • Le courage de terminer et de sortir de l’échange. Une propension spontanée nous porterait à poursuivre notre activité sans relâche, dans une logique de rétribution (ou de don/contre-don). Le courage de terminer est celui de pardonner. Il est d’une grande utilité dans les conflits, les relations de travail en général ou la conduite des entretiens d’évaluation en particulier. » (page 157, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)

Le courage en management. Notamment en misant sur l‘autorité plutôt que sur le pouvoir d’imposer, comme je l’ai écrit dans un autre article. « La dose de courage requis se trouve allégée par une autre énergie, à l’oeuvre en sous-main : la gratitude. Une autre forme de courage réside dans la capacité à suspendre son geste et à ne pas agir. Attendre et aviser, ne pas céder à l’urgence et patienter. Pour réfléchir, échanger, prendre du recul. Avant tout ne pas nuire, conformément au précepte attribué à Hippocrate. » (page 160, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)

L’ultime courage ne consiste t-il pas à apprendre à vivre avec la peur et la mort ? Les humains, cette drôle d’espèce qui a la certitude de sa finitude dès le début de son existence… « Nous nous efforçons d’apprendre ce que nous oublierons, nous aimons ceux qui disparaîtront, nous soignons ceux qui s’effacent. Nous sommes des êtres endurants. Cette contradiction essentielle – commencer ou recommencer ce qui s’achèvera – se rejoue à chaque instant ». Nos actions les plus essentielles ne portent-elles pas la marque de cette résistance au désespoir ? (page 175, Les débuts, Claire Marin, Editions Autrement, 2023).

Et pour finir, je citerais Nancy Houston : « La vie des primates sur la planète Terre est remplie de dangers et de menaces. Tous les primates tentent de s’en protéger en s’envoyant des signaux. Nous seuls fantasmons, extrapolons, tricotons des histoires pour survivre ; et croyons dur comme fer à nos histoires. » (page 11, Sois fort, Sois belle, Nancy Houston, éditions Parole, 2016).

Autorité et pouvoir

Sfera n. 5, 1965, d’Arnaldo Pomodoro, exposition au Museo del Novecento, Milan

Cet article me donne l’occasion de faire le point sur deux dimensions qui apparaissent en coaching d’entreprise, l’autorité et le pouvoir, et qui sont des axes de travail possibles pour les managers et les collaborateurs. En sociologie clinique, dont je tire mon référentiel d’intervention, il est proposé d’analyser les représentations que nous avons de l’autorité et du pouvoir, en lien avec notre milieu social et notre éducation par exemple, qui peuvent avoir un impact sur notre relation à la hiérarchie, voire notre évolution professionnelle en entreprise.

Selon André Comte-Sponville dans son Dictionnaire philosophique, éditions puf, 2001, l’autorité se définit ainsi : « Le pouvoir légitime ou reconnu, ainsi que la vertu qui sert à l’exercer. C’est le droit de commander et l’art de se faire obéir ». Il établit ainsi un lien direct avec le pouvoir : « pouvoir, c’est pouvoir faire. Encore faut-il distinguer le pouvoir de, qu’on appellerait puissance (pouvoir marcher, parler, acheter, faire l’amour …), et le pouvoir sur, qui porte sur les êtres humains et qui est le pouvoir au sens strict. C’est le secret du pouvoir : il s’exerce même quand il n’agit pas ; il gouverne même quand il n’ordonne pas. »

Autre relation mise en évidence dans le Vocabulaire de psychosociologie* par Jacques Ardoino (page 63) : autorité et autorisation, car il y a un lien de « subordination ou de dépendance, d’un rapport hiérarchique entre celui ou ceux qui donne(nt) l’autorisation et celui ou ceux qui la sollicite(nt) et la reçoive(nt) ». Il ajoute : « L’autorité sera définie comme le pouvoir de se faire respecter, obéir, celui de commander, de décider ».

J’ai remarqué que les personnes qui entreprennent une démarche de coaching viennent souvent rechercher de l’autorisation, consciemment ou non (par elle-même ou par le coach).

Jacqueline Barus-Michel et Eugène Enriquez définissent quant à eux dans le même ouvrage la notion de pouvoir : « Le pouvoir est indissociable de la relation et de la coopération. Il est associé à la vie, mais a partie liée avec la mort. Il est à la fois convoité et subi, assimilé à la répression ou à la liberté, objet privilégié de toutes les ambivalences. Le pouvoir n’est pas du côté du nombre : une poignée d’hommes au pouvoir peut gouverner des multitudes. Le besoin de sécurité, de stabilité, d’amour, de directives sont de sûrs alliés du pouvoir, qui correspond à une attente et à une demande autant qu’il peut engendrer frustration, haine et révolte ». (page 221)

Toujours selon Eugène Enriquez, mais dans un autre ouvrage**, « Les entreprises s’adonnent à un jeu dangereux : celui du pouvoir et du désir ».

Il s’interroge : comment croire que l’entreprise n’est pas traversée comme tout groupe humain par des processus identificatoires, où les pulsions et les projections s’expriment ?

« L’imaginaire structure les sociétés humaines, nous apprennent les historiens. Le symbolique nous place dans des rapports médiatisés et forge notre identité, nous rappellent les psychanalystes et les sociologues. Le culturel nous fournit les valeurs qui orientent nos conduites, nous enseignent les ethnologues. L’imaginaire, le symbolique et le culturel scandent la vie de toutes les organisations. » (page 9)

Pour aller plus loin, je vous livre quelques extraits qui donnent à réflexion, tirés de l’ouvrage de Pierre-Olivier Monteil, philosophe, La fabrique des mondes communs, aux éditions Erès, 2023.

« Les racines étymologiques du mot « hiérarchie » : gouvernement des choses sacrées (de hieros, sacré, et archein, commander). Il se trouve que le grec a deux mots distincts pour le mot « agir » : archein, qui signifie initialement commencer, guider et seulement en un troisième sens commander ; et prattein, qui signifie d’abord traverser, aller jusqu’au bout, achever. En entreprise, l’affirmation progressive du principe hiérarchique prit du temps et des précautions (progressivement au cours du XIXe siècle au fil du développement de la concurrence des marchés). » page 183

« En entreprise, un pouvoir auquel il est possible de consentir est celui qui est reconnu comme légitime. Il n’a dès lors pas à recourir à la contrainte ou à la manipulation pour être crédible et obéi. On dit alors qu’il fait autorité. S’attache à lui une part de crédit, de confiance, qui comble l’écart entre un pouvoir simplement légal et un pouvoir reconnu. L’autorité se distingue du pouvoir en ce qu’elle propose – tandis que le pouvoir impose – car elle vise à transmettre quelque chose qu’elle a reçu. L’autorité révèle qu’on ne peut véritablement obéir que si on a la possibilité de s’y refuser. Dans la posture qui est la sienne, l’autorité n’est pas la propriété de celui qui agit, mais celle d’un simple détenteur qui transmet. » page 185

« L’autorité, c’est la faculté des commencements, comme le résume Myriam Revault d’Allonnes (Le Seuil, 2006). L’autorité s’attache à transmettre ce qui grandit. Il existe une hiérarchie entre ce qui rabaisse ou élève, entre ce qui fait régresser ou progresser, entre ce qui infantilise ou émancipe.

Ce que permet l’autorité, c’est d’accroître l’autonomie de l’interlocuteur. Lequel, dès lors, ne peut qu’y consentir et obéir. » page 187

« L’autorité ne saurait être auto-proclamée, car il n’est d’autorité que reconnue. »

Pierre-Olivier Monteil distingue le pouvoir vertical dissimulé par les dispositifs, et le pouvoir horizontal, invisible, de la coopération, définie comme le fait de travailler à plusieurs à une même chose (Franck Fischbach, Lux éditeur, 2015). page 201

Il insiste sur l’importance du management, indispensable pour se coordonner et faire face aux conflits internes en entreprise. « Supprimer la hiérarchie, c’est enlever l’intermédiaire régulateur » souligne Erhard Friedberg (Le Monde, 27 octobre 2015). page 239

« Il faut que l’individu – dirigeant, manager, collaborateur – soit susceptible de percevoir le sens de la hiérarchie au sein même d’une relation dans laquelle est présente une dimension égalitaire. L’autonomie permet de dialoguer et de coopérer, aussi bien entre pairs qu’en contexte hiérarchique. Elle rend capable de discerner de la supériorité dans les situations égalitaires, de l’égalité dans les situations hiérarchiques, et la coexistence d’identité et d’altérité dans toute relation intersubjective. » page 242

Selon Pierre-Olivier Monteil, il est possible de concevoir des modalités concrètes d’articulation entre pouvoir vertical et pouvoir horizontal qui participent d’un management se voulant le vecteur d’une pédagogie de l’autonomie. page 242

En résumé et pour avancer des propositions afin de faire évoluer le management en entreprise (page 261) :

  • Un pouvoir hiérarchique s’exerçant sans contrepoids ne tarde pas à dériver en « césarisme d’entreprise » : une pathologie de l’unanimité
  • Un pouvoir horizontal sans hiérarchie ne tarde pas à dériver en un régime de la loi du plus fort : une pathologie de la diversité, qui s’inverse en son contraire
  • Pour remédier à ces deux dérives, il est possible d’articuler pouvoir vertical et pouvoir horizontal, hiérarchie et coopération. Peuvent y contribuer la posture d’autorité, les espaces de discussion sur le travail, la remontée de propositions d’amélioration des règles …
  • Le préalable est de bien clarifier la différence entre qui distingue l’autonomie de l’indépendance.
  • La reconnaissance des deux pouvoirs a pour conséquence institutionnelle que les investisseurs en travail que sont les collaborateurs soient représentés au conseil d’administration au même titre que les apporteurs de capitaux que sont les actionnaires.
  • L’articulation entre les deux pouvoirs s’effectue par des médiations qui sont nécessairement fragiles, parce qu’elles doivent être flexibles pour remplir leur office. Mais la fragilité est aussi le remède au climat d’indifférence qui règne souvent dans le monde du travail. En effet, la fragilité en appelle à l’engagement des personnes, au-delà de leur fonction.

*Vocabulaire de psychosociologie, sous la direction de Jacqueline Barus-Michel, Eugène Enriquez et André Lévy, éditions Erès, 2013.

**Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Eugène Enriquez, aux Editions Desclée de Brouwer, Collection Sociologie clinique, 1997.

A écouter, une interview de Michel Serres, qui m’a été suggérée sur LinkedIn par une personne qui a lu mon article, qu’elle en soit remerciée !

#Episode 16 podcast avec Muriel Simeon

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Je vous recommande l’ouvrage que Muriel Simeon vient de publier sur un sujet qui nous concerne tous, la vieillesse et le grand âge, intitulé La vie trépidante de Marguerite, aux éditions Les Trois Colonnes : Muriel sait l’aborder avec un humour décapant, dans une fiction délicate qui permet de prendre de la distance, tout en s’attachant aux personnages. Dans cette conversation, elle nous emmène vers d’autres rivages, comme l’amitié féminine, l’amour, sa construction de femme, ainsi que la question du genre, sur lequel Muriel nous partage son histoire personnelle et son analyse sociologique.

Pourquoi devient-on qui l’on est ?

Arbre de vie, une installation de l’artiste Joana Vasconcelos dans la chapelle royale de Vincennes

Toujours dans ma quête de connaissances sur la notion d’identité, je suis heureuse de partager avec vous les réflexions de Gérald Bronner, sociologue des croyances, Professeur à la Sorbonne, auteur de l’essai Les origines, pourquoi devient-on qui l’on est ?, aux Editions Les grands mots Autrement, 2023. Il vient apporter un éclairage qui complète ceux de Vincent de Gaulejac, Chantal Jaquet, André Comte-Sponville, Boris Cyrulnik... dont j’ai déjà tiré quelques enseignements sur mon site dans des articles portant notamment sur la mobilité sociale et les transclasses.

Voyage à travers les fictions de nous-mêmes

Le postulat de Gérald Bronner m’a intriguée : « la personnalité est déterminée par quelques traumatismes initiaux – et souvent lovés dans l’histoire familiale – qu’il nous est devenu aussi naturel que l’air que nous respirons. Il nous est difficile de trouver une fiction contemporaine où les tourments des personnages ne sont pas renvoyés en dernière instance aux traumas de l’enfance. » Il ne met pas en doute l’importance du passé, notamment de l’histoire familiale, dans la construction de l’identité, mais il en appelle à la vigilance :  » attention à ces récits qui sont devenus envahissants et sont un peu trop commodes. Ceux-ci peuvent même conduire au dolorisme, c’est-à-dire une conception qui exalte la douleur et confère, par voie de conséquence, une valeur morale supérieure à celui qui souffre. »

Il complète : « le passé nous sert aussi souvent à nous exonérer de beaucoup de nos responsabilités. Ce schéma narratif favorise ce que les psychologues ont nommé le biais d’autocomplaisance, c’est-à-dire la tendance de notre esprit à attribuer nos succès à nos qualités et nos défaites à la malveillance des autres », ou à des facteurs exogènes.

« Les transclasses occupent une position particulière et passionnante parce que, nomades sociaux, ils sont en droit de se demander : Pourquoi mon parcours m’a-t-il mené là où je suis ? Lorsqu’ils s’expriment publiquement, ils manifestent souvent une forme de dolorisme qui interroge. Dans certains cas, ils renient leur milieu d’origine ; dans d’autres, ils craignent de l’avoir trahi et, très souvent, ils expriment un sentiment de honte ».

Chantal Jaquet lui répond dans Télérama (n° 3812, 01/02/2023) : « Cette critique, qui témoigne d’un refus d’enfermement des transclasses dans une figure de honte, peut être salutaire. Mais l’accusation de dolorisme comporte toutefois un jugement de valeur qui peut apparaître comme une tentative de moralisation et de censure préjudiciable à l’expression de la parole et à son pouvoir de libération cathartique. L’affect de honte n’est pas honteux, et il faut du courage pour oser parler, passer de la honte tue à la honte sue et vue ».

J’ai été très marquée par les récits d’Annie Ernaux ou Edouard Louis, les travaux sur la honte sociale, et ce point de vue dissonant de Gérald Bronner vient bousculer mes convictions. Je vous conseille son livre, très complet sur la recherche de nos origines : sur quelles narrations se bâtissent-elles ? Quels sont les biais qui peuvent entraver la perception de notre histoire personnelle ?

Et il nuance, ce à quoi je suis sensible, le débat autour de la construction de l’identité : « On pourrait croire résoudre l’énigme en affirmant que ce que nous appelons notre personnalité est simplement la figure émergente des nombreuses déterminations (biologiques, socialisantes par la famille, par les pairs …) qui l’ont forgée. Immédiatement, pourtant, viendrait l’impression que les injonctions qui s’exercent sur nous sont souvent contradictoires et qu’il faut bien que quelque chose en nous arbitre entre les chemins qu’elles nous enjoignent de prendre. Il demeure un mystère insoluble dans la question Pourquoi je suis qui je suis ? Et c’est à cet insoluble que puisent tous nos récits. C’est lui qui autorise leur prolifération. Nous fantasmons nos origines, nous exagérons certains traits : en un mot, nous nous donnons tous des mythes fondateurs ». Il corrobore par là-même la notion de « roman familial » chère à Eugène Enriquez et Vincent de Gaulejac.

Tisser les fils narratifs

Ce que je retiens aussi des propos de Gérald Bronner, c’est l’importance trop souvent négligée de l’influence des pairs, amis, enseignants … ou de rencontres inattendues, qui jouent un rôle marquant dans une trajectoire de vie, parfois aussi marquant que l’influence parentale, notamment parce qu’ils constituent d’autres modèles auxquels s’identifier. Cela rejoint d’ailleurs l’une des questions que je pose avec l’arbre de vie sur les personnes ressources sur lesquelles s’appuyer.

Et ce qui m’a émue enfin, c’est son allusion à la dignité : dignité de ses origines, qu’il ne renie pas, valeur de dignité dont il a hérité, dignité intellectuelle, dans ses travaux sociologiques. Il conclut son ouvrage ainsi : « Tenter de rester disponible à la complexité du monde est le plus bel hommage que je puisse rendre à l’héritage de mes origines ».

Autres histoires de vies à découvrir chez Marie-Hélène Lafon dans Les sources paru en 2023 aux Editions Buchet-Chastel et chez Claire Baglin dans En salle, aux Editions Minuit, 2023 : toutes les deux déclarent éprouver de la tendresse pour leurs origines familiales, et ne pas être traversées par la honte, tout comme Gérald Bronner.

« Ce livre-là – et toute l’écriture peut-être – a pour source le lieu, le milieu, le moment, le corps de pays, nous avons commencé d’être et pris conscience que nous étions au monde, c’est la source inépuisable. C’est le titre de ce livre mais ce pourrait être le titre de tous mes livres. Comme il est dit dans la dernière partie du roman, « elle », Claire, la fille, préfère le mot sources au mot racines. Et il m’a fallu du temps pour me rendre compte que la fluidité, le mouvement, la dynamique, l’énergie et la douceur, la luminosité aussi, du mot sources épousait d’avantage le mouvement d’écriture qui est le mien depuis vingt-cinq ans que le mot racines. Je ne renie pas le mot racines, pour les arbres, la grâce des arbres. » Marie-Hélène Lafon sur France culture.