Le roman familial

Exposition L’intime au Musée des arts décoratifs, Paris, Octobre 2024

Quelle n’a pas été ma joie de découvrir dans le titre de l’ouvrage de Laure Murat la notion de « Roman familial » (1), très présente en sociologie clinique, mais aussi en psychanalyse. Elisabeth Roudinesco définit ainsi cette notion (2) : « Le roman familial est l’expression créée par Freud et Rank pour désigner la manière dont un sujet, dans une construction inconsciente, modifie ses liens généalogiques en s’inventant, par un récit ou un fantasme, une autre famille que la sienne. Tout enfant, à un moment donné, s’interroge sur ses origines. Et comme il croit que ses parents ne l’aiment pas comme il voudrait, il imagine qu’ils ne sont pas ses vrais parents et il s’en invente de nouveaux, plus valorisants. »

Cette définition insiste sur l’importance de la complexité des relations au sein de la famille, cristallisées par les aventures du héros grec Oedipe, dans la construction de l’identité individuelle, pour laquelle la mise au jour d’un roman familial par l’analyse est fondamentale.

On se rapproche ici de l’identité narrative, chère à Paul Ricoeur : « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte sur lui-même » (Ricoeur, 1985). « L’identité narrative n’a rien de stable. Elle évolue et peut faire l’objet de multiples versions, complémentaires ou même opposées, qui se construisent entre l’histoire factuelle, celle des historiens, et la fiction, celle qui se construit sur le modèle du roman familial. Le récit est une construction qui permet d’échapper au manque, du côté du fantasme, de restaurer une histoire marquée par le malheur ou la maltraitance, ou encore d’inventer des médiations face aux contradictions qui la traversent » (3).

L’ouvrage de Laure Murat est remarquable dans la description de sa famille et de ses origines aristocratriques. Un monde aux antipodes du mien, mais son analyse presque « clinique » est captivante, et l’on peut s’y intéresser lorsque l’on est curieux d’une manière générale, et en particulier d’un habitus si marqué socialement. Elle semble décrire un monde disparu aux codes étranges : « la puissance muette du code », « un savoir immémorial sur l’art de la performance sociale », « l’invisibilité est la clé de voûte », « un monde vide, de pure formes », « un impérieux silence », « toute passion dissimulée », « toute souffrance tue », « s’abstenir de penser », « avoir l’air, affecter, feindre », « avoir de l’esprit ».

Laure Murat, historienne, professeure de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles, rapproche sa vie passée de l’oeuvre de Proust, dont elle est une grande spécialiste : « Les gens qui m’entouraient étaient, stricto sensu, des personnages de Proust ».

Extrait : « Dans le climat de confusion entre la littérature et la vie où j’avais baigné, je m’étonnais à peine de lire que Robert de Saint-Loup fût l’ami de mon arrière-grand-oncle, le duc d’Uzès, à qui il avait servi de témoin lors d’un duel (A l’ombre des jeunes filles en fleurs),ou que le Prince de Borodino, son supérieur à Doncières, allât dîner chez les Murat (Le côté de Guermantes), ou encore que Charlus comparât les Guermantes aux Luynes (La Prisonnière). »

Claire Murat nous rappelle qu’étymologiquement, « aristocratie signifie le pouvoir des meilleurs. Admettre que la noblesse avait perdu son prestige et ne constituait plus l’élite, c’eût été céder à l’inimaginable : l’aveu d’un déclassement. Il ne suffisait donc pas de se tenir, il fallait désormais maintenir coûte que coûte un univers, un décor, un mode d’existence devenus étrangers aux réalités contemporaines et sans rapport avec le siècle ».

Elle se demande à juste titre pourquoi la lecture de l’oeuvre de Proust suscite un tel trouble identitaire et « ontologique » chez elle ? Réponse : « La Recherche n’est pas un roman historique. Proust convoque les transparents, les oisifs sans relief, dont le titre était la seule distinction et l’unique chance de postérité. Il instrumentalise des noms titrés à valeur de signes. C’est bien la fiction qui donnait tout son éclat à la réalité des noms inscrits de tout temps dans ma mémoire et qui, assoupis dans la poussière du bottin mondain et des albums de famille, étaient devenus incolores. Guermantes rehaussait Uzès, Borodino ravivait Murat ». Elle complète : « Ce fut un choc. Car, pour la première fois, la forme proustienne, donnait du sens à la vacuité de la forme aristocratique. Le roman prenait en charge le néant et la futilité d’un monde qui croyait posséder la clé de son royaume. »

La littérature soigne, exemple encore une fois s’il en était nécessaire, Claire Murat a été délivrée des faux-semblants attachés à l’aristocratie de ses origines par la lecture de la Recherche : « Elle m’a instaurée en tant que sujet en dépliant le sens des mises en scène attachées à l’homosexualité, et plus que tout, m’a ouverte au réel. Elle m’a aussi instituée professeure. Car c’est Proust, bien sûr, que j’ai choisi pour mon premier séminaire à l’Université de Californie. »

Pour notre plus grand bonheur, Claire Murat a accepté l’injonction paternelle : « Alors, raconte ! », obsédé qu’était son père par la narration, savoir s’exprimer, raconter une histoire étant son premier commandement. Je vous souhaite une belle découverte de cette histoire de vie singulière, émancipatrice, consolatrice, et merveilleusement bien documentée et écrite.

(1) Proust, roman familial, Editions Robert Laffont, 2023.

(2) Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, Editions Plon / Le Seuil, 2017.

(3) Vocabulaire de psychosociologie, Editions érès, 2013.

Identité et âges

Musée Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye.

Avez-vous ressenti comme moi cette sorte de confusion des âges ? Avec la sensation d’une plénitude aujourd’hui, que je ne vivais pas quand j’avais 20 ans, soi-disant le bel âge, alors qu’il était tourmenté, je me cherchais, je me cognais …

Confusion des âges encore, avec des jeunes qui se vieillissent volontairement et des vieux qui ne veulent pas faire leur âge … Des jeunes angoissés par leur avenir et des vieux, proches de la maladie ou de la mort, pratiquant un humour décapant et ne voulant plus se laisser imposer des choix qui ne sont pas les leurs.

Dans Philosophie des âges de la vie, Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot* brossent le contexte : « l’exigence d’être soi-même a pris le pas sur l’impératif de faire son âge, au point que le fil naturel de l’existence semble être subverti ; il faut devenir mature toujours plus tôt et rester jeune toujours plus tard. La quête effrénée de l’accomplissement s’est associée au refus hyperbolique de l’achèvement : être soi-même, mais sans jamais s’en contenter au risque de se figer ».

Pour eux, et je vous conseille vivement leur livre, « le brouillage des âges concerne moins la manière dont nous vivons les étapes de l’existence, que la manière dont nous nous les représentons aujourd’hui. Pour le dire autrement : nous vivons toujours les âges, mais nous ne savons pas encore très bien comment penser la nouvelle façon dont nous les vivons ».

Marc Augé dans son essai Une ethnologie de soi, le temps sans âge** affirme : « Chacun est amené un jour ou l’autre à s’interroger sur son âge, d’un point de vue ou d’un autre, et à devenir ainsi l’ethnologue de sa propre vie.**

Pour Simone de Beauvoir, l’observation du temps est avant tout l’instrument d’une enquête sur soi ; la mention de l’âge n’est qu’un repère dans l’observation de soi.**

Marc Augé : « Source de savoir ou cumul d’expériences, la vieillesse n’existe pas. Pour se rendre compte que la vieillesse n’existe pas, il suffit d’y parvenir. » Il ajoute : « Je vieillis, donc je vis. J’ai vieilli, donc je suis ».** Belle transition avec la notion d’identité …

Identité

Peut-on être soi (qui suis-je, que suis-je) au fil des âges de la vie ? Y a t’il permanence de son identité, ou impermanence ? Qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui évolue ? Quels bouleversements accompagner/anticiper/subir sur sa construction de soi au fil des âges de la vie ?

Marc Augé, toujours, nous apporte une réponse : Les âges de la vie se succèdent comme les saisons. « C’est là ce que suggère l’expression. Son pluriel invite, certes, à considérer le vieillissement comme inéluctable, mais la métaphore des saisons a des résonances particulières : le printemps succède à l’hiver, on le sait. Elle suggère donc qu’une partie de celui qui disparaît revient, soit que de nouvelles générations prennent la relève des précédentes. Il y a donc dans l’emploi pluriel du mot « âge » un fond d’optimisme en fort contraste avec son emploi au singulier, qui l’apparente à une fatalité, à un destin sans avenir. Suggérer que les générations se succèdent comme les saisons, c’est sous-entendre qu’elles ont en commun l’appartenance au genre humain, affirmer un humanisme de l’héritage qui peut s’affranchir de toute référence à l’hérédité, pour peu qu’on ne lui assigne pas comme limite le cadre étroit de la famille et de la reproduction biologique. Entre ce singulier et ce pluriel, entre l’âge et les âges, il y a au fond une différence absolue et une intime complémentarité. Les âges de la vie peuvent être évoqués indépendamment de l’enchaînement que suppose l’avancée en âge, par le biais de l’anticipation qui esquisse l’avenir ou du souvenir qui recrée le passé, dans tous les cas en laissant l’imagination jouer avec le temps ».**

Pour Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot*, la crise identitaire que nous traversons au présent est loin d’être anecdotique. A la question « qui suis-je ? », la généalogie n’englobant plus toutes les dimensions de l’identité, la réponse nous mène dans une impasse : « soit le dogmatisme du moi, indispensable, mais vide (c’est au moment où l’exigence d’être soi-même devient démesurée que les moyens d’y obéir s’obscurcissent), soit le scepticisme du moi (« je est un autre » selon la célèbre formule de Nietzsche), théoriquement imparable, mais pratiquement injouable, puisque c’est toujours un moi qui décide de renoncer au moi ! ». Selon eux, la solution aussi élégante que profonde à cette impasse est l’identité narrative de Paul Ricoeur, dont j’ai déjà parlé sur mon site. Avec une formule simple qui l’explique : « Je suis ce que je raconte ». Le récit donne de l’unité aux différentes facettes de l’identité. « C’est en se racontant que l’on se fait, parce que, par la vertu du récit, les traces mémorielles subjectives, en se rassemblant dans une trame, acquièrent une signification. » Quand dans une situation de transition professionnelle, nous nous interrogeons sur notre véritable vocation, c’est encore le récit qui nous réinscrit dans un projet cohérent d’existence. « Et lorsque la disparition des être chers et âgés se profile, que cherche-t-on à conserver sinon une trace de leur mémoire pour maintenir ou renouer le lien affectif ? ».

Il est incontestable que les âges de la vie ont cessé d’être les catégories objectives de sens qu’ils étaient jadis. « Néanmoins, ils persistent comme les catégories fondamentales de l‘identité narrative. Les âges de la vie désignent les chapitres obligés du cours d’une vie, les étapes nécessaires à la fabrication d’un individu. Ils servent ainsi à penser sa vie, et, peut-être, à vivre sa pensée ».*

Au fait, on est vieux à quel âge ?

L’âge, c’est un peu comme la météo : il y a la météo effective et la météo ressentie. Il y a l’âge réel, l’âge ressenti, et l’âge que les autres nous donnent. Des études très sérieuses se penchent sur la distinction jugée plus ou moins pertinente entre âge biologique et âge social.

Selon l’étude Alternego***, on est senior en entreprise à partir de 50 ans. Cette étude montre que les salariés en seconde partie de carrière sont en forme, motivés et demandeurs d’être accompagnés, reconnus et mis en avant concernant leur expérience et leur expertise. Avec l’allongement de la durée des carrières, les entreprises ont donc tout intérêt à miser sur ces classes d’âge pour faciliter la transmission et la richesse que représente la diversité générationnelle. La mise en place d’actions pour maintenir leur niveau de qualification, favoriser les transmissions et pour stimuler leur engagement est donc plus que nécessaire.

En revanche, ils déclarent que leur travail est mal reconnu et que les perspectives proposées par leur entreprise sont insatisfaisantes. Ils ne sont que 40 % à penser que leurs contributions professionnelles sont reconnues à leur juste valeur et seulement 25 % pensent que les opportunités d’évolutions de carrière que leur propose leur entreprise sont satisfaisantes.

Avec l’âge, les salariés en seconde partie de carrière sont de plus en plus nombreux à ressentir un certain jeunisme et déclarent être victimes de discrimination du fait de leur âge. Ce sentiment concerne les opportunités professionnelles mais aussi les stéréotypes ou les blagues. 52 % des plus de 60 ans considèrent que certains postes ne leur sont plus accessibles (contre 28 % des 45-49 ans), 25% disent faire l’objet de mauvaises blagues et de stéréotypes (contre 12 % des 45-49 ans) et 27% considèrent avoir déjà été victimes de discrimination (contre 9 % des 45-49 ans).

Les dérives : l’âgisme, quel gaspillage inutile !

« Le racisme anti-vieux existe et cela s’appelle l’âgisme, la discrimination selon l’âge. C’est en tout cas ainsi que l’a appelé le gérontologue Robert Butler en 1969. Est-ce parce que cet Américain, né pendant la grande dépression, a été élevé par ses grands-parents qu’il a su poser un œil neuf et positif sur l’âge ? Il affirme en tout cas que sa grand-mère a su lui montrer la force et l’endurance des plus âgés. Ce chercheur a fait de l’âge et du regard qu’on porte sur les aînés le combat de sa vie. Il fut le premier à défendre l’idée que les performances physiques et mentales d’un individu ne devaient pas être corrélées à la « façade » constituant son âge chronologique. Il considère comme anormal que les individus se voient refuser un travail, un accès à l’assurance, au crédit ou même au logement au seul motif de l’âge. Il va jusqu’à qualifier l’âgisme de « maladie psychosociale ». Et cela a des conséquences : une étude menée en 2000 par l’OMS chiffre à 63 milliards de dollars les dépenses de santé spécifiquement liées à l’âgisme chaque année ». ****

Le Figaro en 2018 titre : « L’âge est la première crainte de discrimination dans l’entreprise ». Le ministère du travail confirme : « l’âgisme est bel et bien une discrimination au travail plus importante encore que le sexisme, l’origine non française et le handicap. Les deux tiers des ruptures de contrat de travail provoqués en 2020 par des plans sociaux concernaient des séniors ». ****

Double peine : sexisme et âgisme

« Les représentations posent des normes et forgent une vision de la réalité acceptée par le plus grand nombre. Elles influent sur la société en général, mais aussi sur chacune d’entre nous. Pour construire notre identité, nos valeurs, notre façon de penser, nous nous appuyons sur ces représentations. Si le discours général est, image à l’appui, qu’à moins d’être Sharon Stone ou un mannequin de 15 ans, nous ne valons pas la peine d’être mise en avant, cela finit par pénétrer nos esprits. Nous n’apparaissons nulle part ? C’est donc que nous n’avons plus de rôle dans ce monde. Cette négation de notre identité est non seulement violente mais dangereuse. Moins les femmes de plus de 50 ans sont montrées, moins elles se sentent montrables. Plus on leur dénie de la valeur à cause de leur âge, plus elles se mettent en retrait du pouvoir, du travail, de la séduction. » ****

« Les sociologues Liam Foster et Alan Walker ont étudié les taux d’emploi des séniors (55-64 ans) dans toute l’Europe. Résultat : oui, c’est dur pour tout le monde mais surtout pour le femmes. En Estonie et Lituanie, la différence de revenus entre hommes et femmes de cet âge-là atteint même les 50 %. Si l’écart est moindre dans les autres pays, il se fait toujours en défaveur des femmes, que ce soit en Espagne, en Grèce, en Irlande. » ****

« Les femmes qui entament la deuxième partie de leur carrière ont de précieuses qualités dans le monde du travail. Elles combinent celles des femmes et des séniors. Les études américaines leur prêtent de l’expérience, du savoir-faire, et l’envie de transmettre. Libres, riches d’une pensée créative, elles sont généreuses et prennent soi des autres. Leur loyauté est célébrée par les chercheurs. Ayant souvent eu la charge d’une famille, elles sont habituées au transgénérationnel. Elles savent gérer plusieurs dossiers à la fois, et comme leurs enfants se sont envolés vers d’autres aventures, sont souvent heureuses d’opérer un transfert de leur énergie vers les enjeux de l’entreprise ». Bibiane Godefroid, présidente de Newen, filiale fiction de TF1. ****

Pour finir, restons sur une note optimiste : « la confusion des âges n’est pas une fatalité » selon Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. « L’individu hypermoderne a plus de ressources que l’on ne pense habituellement pour y faire face et penser l’unité de sa vie du berceau à la tombe. Qu’est-ce qu’un enfant ? Un être qui veut grandir. Pourquoi grandir ? Pour devenir adulte. Qu’est-ce qu’un adulte ? Un être qui entre dans l’univers de l’expérience, de la responsabilité, et de l’authenticité. Pourquoi vieillir ? Pour tenter d’approfondir ces trois tâches infinies. Les âges de la vie continuent de faire leur office, même s’ils sont coupés de toute espèce de repères extérieurs à l’homme ».

*Philosophie des âges de la vie, Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, Fayard Pluriel, 2011.

**Une ethnologie de soi, Le temps sans âge, Marc Augé, Editions du Seuil, Points, 2014.

***Etude Alternego Seconde partie de carrière, Sentiment d’appartenance, image de soi, engagement, équité, attentes. Mai 2023.

****Les flamboyantes, Charlotte Montpezat, Editions des Equateurs, 2023.

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Pourquoi devient-on qui l’on est ?

Arbre de vie, une installation de l’artiste Joana Vasconcelos dans la chapelle royale de Vincennes

Toujours dans ma quête de connaissances sur la notion d’identité, je suis heureuse de partager avec vous les réflexions de Gérald Bronner, sociologue des croyances, Professeur à la Sorbonne, auteur de l’essai Les origines, pourquoi devient-on qui l’on est ?, aux Editions Les grands mots Autrement, 2023. Il vient apporter un éclairage qui complète ceux de Vincent de Gaulejac, Chantal Jaquet, André Comte-Sponville, Boris Cyrulnik... dont j’ai déjà tiré quelques enseignements sur mon site dans des articles portant notamment sur la mobilité sociale et les transclasses.

Voyage à travers les fictions de nous-mêmes

Le postulat de Gérald Bronner m’a intriguée : « la personnalité est déterminée par quelques traumatismes initiaux – et souvent lovés dans l’histoire familiale – qu’il nous est devenu aussi naturel que l’air que nous respirons. Il nous est difficile de trouver une fiction contemporaine où les tourments des personnages ne sont pas renvoyés en dernière instance aux traumas de l’enfance. » Il ne met pas en doute l’importance du passé, notamment de l’histoire familiale, dans la construction de l’identité, mais il en appelle à la vigilance :  » attention à ces récits qui sont devenus envahissants et sont un peu trop commodes. Ceux-ci peuvent même conduire au dolorisme, c’est-à-dire une conception qui exalte la douleur et confère, par voie de conséquence, une valeur morale supérieure à celui qui souffre. »

Il complète : « le passé nous sert aussi souvent à nous exonérer de beaucoup de nos responsabilités. Ce schéma narratif favorise ce que les psychologues ont nommé le biais d’autocomplaisance, c’est-à-dire la tendance de notre esprit à attribuer nos succès à nos qualités et nos défaites à la malveillance des autres », ou à des facteurs exogènes.

« Les transclasses occupent une position particulière et passionnante parce que, nomades sociaux, ils sont en droit de se demander : Pourquoi mon parcours m’a-t-il mené là où je suis ? Lorsqu’ils s’expriment publiquement, ils manifestent souvent une forme de dolorisme qui interroge. Dans certains cas, ils renient leur milieu d’origine ; dans d’autres, ils craignent de l’avoir trahi et, très souvent, ils expriment un sentiment de honte ».

Chantal Jaquet lui répond dans Télérama (n° 3812, 01/02/2023) : « Cette critique, qui témoigne d’un refus d’enfermement des transclasses dans une figure de honte, peut être salutaire. Mais l’accusation de dolorisme comporte toutefois un jugement de valeur qui peut apparaître comme une tentative de moralisation et de censure préjudiciable à l’expression de la parole et à son pouvoir de libération cathartique. L’affect de honte n’est pas honteux, et il faut du courage pour oser parler, passer de la honte tue à la honte sue et vue ».

J’ai été très marquée par les récits d’Annie Ernaux ou Edouard Louis, les travaux sur la honte sociale, et ce point de vue dissonant de Gérald Bronner vient bousculer mes convictions. Je vous conseille son livre, très complet sur la recherche de nos origines : sur quelles narrations se bâtissent-elles ? Quels sont les biais qui peuvent entraver la perception de notre histoire personnelle ?

Et il nuance, ce à quoi je suis sensible, le débat autour de la construction de l’identité : « On pourrait croire résoudre l’énigme en affirmant que ce que nous appelons notre personnalité est simplement la figure émergente des nombreuses déterminations (biologiques, socialisantes par la famille, par les pairs …) qui l’ont forgée. Immédiatement, pourtant, viendrait l’impression que les injonctions qui s’exercent sur nous sont souvent contradictoires et qu’il faut bien que quelque chose en nous arbitre entre les chemins qu’elles nous enjoignent de prendre. Il demeure un mystère insoluble dans la question Pourquoi je suis qui je suis ? Et c’est à cet insoluble que puisent tous nos récits. C’est lui qui autorise leur prolifération. Nous fantasmons nos origines, nous exagérons certains traits : en un mot, nous nous donnons tous des mythes fondateurs ». Il corrobore par là-même la notion de « roman familial » chère à Eugène Enriquez et Vincent de Gaulejac.

Tisser les fils narratifs

Ce que je retiens aussi des propos de Gérald Bronner, c’est l’importance trop souvent négligée de l’influence des pairs, amis, enseignants … ou de rencontres inattendues, qui jouent un rôle marquant dans une trajectoire de vie, parfois aussi marquant que l’influence parentale, notamment parce qu’ils constituent d’autres modèles auxquels s’identifier. Cela rejoint d’ailleurs l’une des questions que je pose avec l’arbre de vie sur les personnes ressources sur lesquelles s’appuyer.

Et ce qui m’a émue enfin, c’est son allusion à la dignité : dignité de ses origines, qu’il ne renie pas, valeur de dignité dont il a hérité, dignité intellectuelle, dans ses travaux sociologiques. Il conclut son ouvrage ainsi : « Tenter de rester disponible à la complexité du monde est le plus bel hommage que je puisse rendre à l’héritage de mes origines ».

Autres histoires de vies à découvrir chez Marie-Hélène Lafon dans Les sources paru en 2023 aux Editions Buchet-Chastel et chez Claire Baglin dans En salle, aux Editions Minuit, 2023 : toutes les deux déclarent éprouver de la tendresse pour leurs origines familiales, et ne pas être traversées par la honte, tout comme Gérald Bronner.

« Ce livre-là – et toute l’écriture peut-être – a pour source le lieu, le milieu, le moment, le corps de pays, nous avons commencé d’être et pris conscience que nous étions au monde, c’est la source inépuisable. C’est le titre de ce livre mais ce pourrait être le titre de tous mes livres. Comme il est dit dans la dernière partie du roman, « elle », Claire, la fille, préfère le mot sources au mot racines. Et il m’a fallu du temps pour me rendre compte que la fluidité, le mouvement, la dynamique, l’énergie et la douceur, la luminosité aussi, du mot sources épousait d’avantage le mouvement d’écriture qui est le mien depuis vingt-cinq ans que le mot racines. Je ne renie pas le mot racines, pour les arbres, la grâce des arbres. » Marie-Hélène Lafon sur France culture.

Bienveillance et confiance

two person riding boat on body of water
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Le mot de « bienveillance » a perdu de sa force, il est repris à tort et à travers, il suscite même la méfiance, car il masque parfois un certain manque de courage. J’ai tenu à aborder cette notion aujourd’hui, car je l’ai souvent entendue comme qualificatif de mon style d’accompagnement, que ce soit en coaching ou en mentoring. C’est un compliment me direz-vous, une reconnaissance, et pourtant il sonne étrangement à mes oreilles … J’ai du mal à le prendre au sérieux. J’ai donc voulu aller y voir plus profondément.

Pour ce faire, je me suis appuyée sur une conférence donnée par Olivier Truong, que je remercie : j’ai pu lire son ouvrage intitulé « La bienveillance en entreprise », utopie ou réalité ? » aux Editions Eyrolles, 2017, écrit avec Paul-Marie Chavanne. Je vous le recommande, il permet de mieux cerner en quoi la bienveillance n’est pas si facile à pratiquer, à recevoir, à installer dans une culture d’entreprise. Elle amène à s’intéresser au management, aux organisations en entreprise, aux besoins humains fondamentaux, à l’identité et à la confiance.

Première étape : la définition. « La bienveillance, c’est davantage que la gentillesse et l’attention portée à l’autre. Elle est une forme de volonté permanente que chacun puisse se réaliser, prendre des initiatives, trouver une voie pour rencontrer son destin, développer son potentiel et devenir soi  » (page 15). Tout un programme.

Une attitude bienveillante est une attitude qui privilégie volontairement le positif sur le négatif, les potentiels sur les manques, dans le plus grand respect des personnes.

Etre bienveillant ne signifie pas pour autant être conciliant en toutes occasions, voire même tolérant. L’excès de conciliation et de tolérance conduit à une forme d’indifférence, qui est à l’opposé de la bienveillance (page 16).

La bienveillance est-elle possible en entreprise ? Le livre de Paul-Marie Chavanne et Olivier Truong s’attache à y répondre. Leur souhait ? Que leur ouvrage fasse émerger une prise de conscience collective : nous sommes toutes.tous acteurs de bienveillance et nous pouvons toutes.tous participer même modestement à l’émergence d’un monde meilleur.

De nombreuses études ont montré que la bienveillance crée un environnement favorable à la motivation individuelle, à l’engagement, et au final au fonctionnement des petits groupes. Elles n’ont pas (encore) réussi à démontrer qu’elle est source de création de valeur pour les entreprises. Pour quelle raison selon les auteurs ? Parce que la performance d’une organisation est le résultat d’une multitude de causes, que « l’on ne peut réduire à la seule dimension du leadership, des relations humaines ou de la considération de la personne » (page 17).

A contrario, dans les petites équipes, le sentiment de sécurité, de lien social, de protection réciproque, de joie et d’expérimentation amène un engagement fort dans le travail.

Selon les auteurs, les managers ont un rôle essentiel à jouer pour que chacun trouve sa place et se sente utile, en étant conscients des besoins fondamentaux de leurs collaborateurs, et de leurs propres besoins pour être au clair avec leur mission : « la peur d’être mangé, la peur d’être abandonné, le besoin d’être aimé, le désir d’être reconnu comme unique, le désir de sens. »

Arrêtons-nous sur le sens, par lequel je travaille en tant qu’accompagnatrice Shynlei. En page 63, il est fait référence à Viktor Frankl, psychiatre et philosophe autrichien, né en 1905, mort en 1997, et à l’origine de la logothérapie : l’humain doit rechercher le sens profond de son existence, car le logos (la parole en grec ancien) est un vrai moteur qui donne goût à la vie. Déporté dans un camp de concentration en 1942 avec sa famille, il a constaté que les personnes les plus résistantes sont celles qui ont réussi à développer une vie intérieure propice à garder l’espoir et à questionner le sens des événements et l’absurdité dans laquelle ils se trouvaient. Au-delà des frustrations et des complexes des patients qu’il a ensuite soignés, leur vide existentiel expliquait en grande partie leurs névroses. La quête spirituelle est au coeur de la démarche de Frankl.

A la recherche de l’entreprise bienveillante

Aucune organisation ne garantit en soi la culture de la bienveillance, mais certains principes la favorisent plus que d’autres : la subsidiarité (le principe selon lequel il ne faut jamais faire remonter au niveau supérieur une décision qui peut être prise au niveau inférieur) et la responsabilité (le respect des compétences et de la capacité de jugement, l’identification des personnes en charge), la clarté des territoires d’action et la gestion de l’émulation collective.

Bienveillance, confiance et identité

Selon le Pr. Bernard Ramanantsoa, directeur honoraire d’HEC Paris et auteur d’Apprendre et oser, de nombreux auteurs ont montré que la bienveillance était un des trois piliers de la confiance (page 134). Dans une approche plus générale, Paul Ricoeur va plus loin, considérant que la bienveillance se caractérise par un dépassement de la réciprocité et de la règle : « la sagesse pratique consiste à inventer les conduites qui satisferont le plus à l’exception que demande la sollicitude en trahissant le moins possible la règle » (Ricoeur P. Soi-même comme un autre, Seuil, 1990). « On peut proposer avec Paul Ricoeur une articulation entre bienveillance et pouvoir. Dans toute entreprise, il existe une structure hiérarchique, et c’est à ceux qui exercent le pouvoir de construire le système qui permettra la bienveillance et la confiance. C’est ici que nous sera utile le concept d’identité narrative. Les organisations, les entreprises ont une identité. Celle-ci n’est pas, comme le prétend la vulgate managériale, un simple empilement de valeurs plus ou moins partagées. Sa nature est celle d’un récit, dont les épisodes sont fournis par l’action quotidienne réelle et par ce que les dirigeants en disent pour lui donner une cohérence, une spécificité et une continuité temporelle. Le réel étant toujours plus riche et contradictoire que le discours que l’on tient sur lui, le leader devra sans cesse reformuler la narration pour la réinterpréter. Cette narration élaborée et dite par celui qui a le pouvoir se doit d’avoir une dimension essentielle pour notre propos : l’altérité, aurait dit Ricoeur, c’est-à-dire le souci de l’autre, la bienveillance. Pour dire l’identité collective, elle doit en effet répondre à la question suivante : qui sommes-nous collectivement ?

Cette narration sur l’identité collective est indispensable, mais si l’on revient à la question de départ – la bienveillance – la réponse tient en deux dimensions : il faut d’abord que le leader réussisse à être le garant de sa propre action. C’est là son défi : comment être à la fois le narrateur de l’identité collective rêvée, celui qui détient le pouvoir, et celui qui garantit équité et justice, bienveillance, dans le réel de l’action ? Comment convaincre qu’on n’abusera pas de sa position en étant juge et partie ? Il faut pour cela qu’il parvienne à construire une reconnaissance mutuelle par un processus de don/contre-don. Il faut qu’il reconnaisse fondamentalement les droits et les capacités de ceux qu’il dirige. Il a certes la capacité d’agir et de dire l’identité collective, mais cette distinction le lie aux autres. Il doit apparaître, au-delà des mots, comme étant au service de quelque chose qui le dépasse et s’impose à lui comme aux autres.

Peut-être peut-on essayer de synthétiser cette réflexion sur le lien entre bienveillance et pouvoir en revenant à Paul Ricoeur : la règle d’or serait sans cesse tirée dans le sens d’une maxime utilitaire dont la formule serait « je donne pour que tu donnes ». La règle : « donne parce qu’il t’a été donné », corrige le « afin que » de la maxime utilitaire et sauve la règle d’or d’une interprétation perverse, toujours possible (Ricoeur P. Amour et Justice, Seuil, 2008). » (page 136)

Ce que n’est pas l’identité

    Je suis tombée par hasard sur ce podcast avec pour invitée sur France culture Nathalie Heinich sociologue au CNRS, auteure de l’Elite artiste puis du Paradigme de l’art contemporain. Après Des Valeurs, Prix Pétrarque l’an dernier, Ce que n’est pas l’identité, son nouvel essai, paraît chez Gallimard, dans la collection Le Débat. Nathalie Heinich a choisi de définir l’identité au travers de ce qu’elle n’est pas. Délestée, allégée de toutes connotations superflues, l’identité se définit dans la perception qu’on a de nous-mêmes et dans le regard des autres.

    Morceaux choisis, qui viennent corroborer et enrichir ce que j’écris sur mon site depuis plusieurs années, sous un angle différent :

    L’identité c’est d’abord une représentation mentale de ce que nous sommes, de ce que sont les autres, de ce que sont des identités abstraites telles qu’un pays par exemple. Les représentations sont difficiles à se figurer. Elles sont arrimées à des objets, à des institutions. Une carte d’identité par exemple est un bon objet, des visages, car nous sommes aussi défini.e.s par notre corps, des vêtements, notre apparence… Pour le pays auquel nous appartenons, le drapeau est un symbole d’identité, le fronton de l’Assemblée nationale etc.

    L’identité n’est pas une identité objective qui serait là une bonne fois pour toute. Elle se construit, se fabrique, se négocie, se raconte, et même temps, elle n’est pas non plus totalement mouvante, et pouvant se modifier à sa guise.

    Une représentation mentale collective partagée est ancrée dans des objets, dans des institutions, et on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Pour exemple, l’identité sexuée : beaucoup voudraient sortir d’une assignation à un genre, et on voit bien que cela ne va pas de soi. Il y a une plasticité identitaire, mais elle n’est pas infinie.

    Il est intéressant de voir que des constructions identitaires peuvent se faire soit sur l’affirmation d’une différence « je suis qui je suis et je ne ressemble à personne d’autre », soit sur l’affirmation de ressemblances, « j’appartiens à tel collectif, à ma famille, mon village, ma religion, mon pays etc. » Ce qui est extraordinaire, c’est que l’identité est les deux à la fois. Ce sont des définitions contradictoires, qui construisent l’une et l’autre notre rapport à l’identité. Nous pouvons selon les moments, selon les contextes, nous définir en tant que personne irréductible à toute autre, ou bien comme individu appartenant à un collectif. C’est heureusement la grande liberté que nous avons.

    Je complèterai cette approche suite à la lecture d’un article lu dans Télérama (n °3799 du 02/11/2022) intitulé « Je ne suis pas que ça » sur les dangers de s’enfermer dans une identité unique et univoque (de race, de genre, de religion …), par ces temps incertains où le manque de repère peut amener à ce rétrécissement de soi. « Non seulement, nous sommes pluriels, mais nous évoluons tous. Il faut assumer le fait que l’identité est par nature composite. Et même troublée » affirme ainsi Myriam Revault d’Allonnes, chercheuse associée au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences po. Elle complète : « La confusion grandit entre deux notions : semblable et identique. Pourtant, ce ne sont pas des synonymes : mon semblable, c’est celui qui appartient à l’espèce humaine … or il n’est jamais le même que moi ! ». Sous le glissement sémantique se joue donc une certaine conception de l’altérité. Dephine Horvilleur, rabbine et écrivaine, renchérit : « Appauvrir nos définitions identitaires incite non seulement à n’entrer en contact qu’avec ses clones, mais cela pousse à considérer les autres comme des ennemis. Si vous pensez qu’une seule chose vous définit, et que l’individu d’en face ne la partage pas, alors vous n’avez plus rien en commun. L’obsession identitaire crée des assignations, des sédentarisations mentales et religieuses, des obsessions d’authenticité et de pureté, qui de mon point de vue, sont toujours le premier pas vers une forme de fanatisme ».  Elle poursuit : « Aucun de nous n’est uniquement sa naissance, et aucun n’est uniquement ce qu’il a décidé. Nous sommes ce que nous faisons, à la fois de notre naissance et du chemin que nous empruntons pour aller vers un ailleurs », propos qui rejoignent ceux des penseurs de la sociologie clinique à laquelle j’ai été formée (cf. la définition de l’identité par le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac). 

    A découvrir, les ateliers que j’anime sur l’expression de son identité professionnelle.

      L’interprétation sociologique des rêves

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      J’aimerais partager avec vous quelques extraits d’une interview lue dans Télérama (1) qui a apporté de l’eau à mon moulin sur les rêves et la notion d’identité qui m’est chère.

      Il ne s’agit pas ici des rêves ou aspirations tels que je les aborde dans les accompagnements Shynleï que je pratique depuis quelques mois. Il s’agit de nos rêves nocturnes, analysés sous un angle particulier par Bernard Lahire (2), qui signe un nouvel essai, L’interprétation sociologique des rêves, que je vais m’empresser d’aller acheter à ma librairie préférée.

      Son ambition : renouveler de fond en comble la théorie freudienne du rêve, dont Didier Anzieu (3) affirmait : « Nul psychanalyste ne l’a mise en question et aucun des chercheurs des disciplines voisines (sociologie, ethnologie, psychiatrie, neuropsychologie, psychologie expérimentale et cognitive) n’a depuis près d’un siècle proposé avec succès une nouvelle conception du rêve. »

      « A priori, rien n’est plus éloigné de la sociologie que le rêve, qui semble être un objet strictement individuel, une production imaginaire involontaire survenue durant le sommeil – donc durant un temps où le rêveur s’est retiré du flux des interactions sociales ordinaires, des sollicitations de son entourage extérieur. Incohérent en apparence, toujours mystérieux, le rêve incarne même ce qu’il y a de plus bizarre au sein du fonctionnement individuel… Bref, il représente un objet peu tangible pour la sociologie, qui préfère se tourner vers les groupes ou les institutions.

      Pour Freud, le travail du rêve consiste toujours à transformer, déguiser un contenu latent inconscient en un contenu manifeste qui vient détourner la censure… Je ne crois pas, pour ma part, que l’inconscient soit le refoulé ni que la censure joue un rôle aussi important dans le rêve, je crois au contraire que le rêveur, qui est un narrateur omniscient, communique avec lui-même de façon très implicite. Si nous rêvons avant tout avec des images, le récit de rêve reste le seul accès possible au contenu de ce qui a été rêvé durant le sommeil. Objet complexe, le rêve est donc le mélange du produit de l’activité psychique à l’état endormi (le rêve vécu), de la remémoration (le souvenir du rêve) et de la formulation verbale à l’état éveillé de ce qui a été rêvé durant les périodes de sommeil (le récit de rêve).

      Alors que pour Freud, le rêve est toujours la réalisation (déguisée) d’un désir (inassouvi), il est plutôt à mes yeux l’expression d’un problème en cours, non encore résolu par l’individu. Le rêve est donc tout sauf la mise en scène de situations désirées ; sans être toujours un cauchemar, le rêve est le lieu de tous les soucis, de tous les conflits, de toutes les préoccupations.

      Comprendre de quoi nous rêvons, pourquoi nous rêvons sous cette forme-là et ce que cela dit de nos vies dans la société nécessite d’entrer dans la biographie sociologique du rêveur, qui consiste à reconstruire les expériences socialisatrices successives (familiales, scolaires, professionnelles, sentimentales, politiques, religieuses, culturelles) à travers lesquelles chacun s’est constitué.

      Chaque entretien mené depuis deux ans, conduit à partir des récits écrits par les rêveurs, est singulier. Il procède à des explications-précisions, à des associations et à des questionnements biographiques en lien avec les différents éléments du rêve, en vue de révéler les problèmes liés à l’histoire personnelle des rêveurs qui structurent leur vie sociale.

      Je ne les considère pas comme des patients, mais bien comme des enquêtés. Ce qui m’importe, c’est plutôt de ramener la psychanalyse dans le champ des sciences sociales et humaines. Je fais partie des quelques sociologues qui croient que la recherche en sciences sociales peut aujourd’hui progresser. Pour comprendre, il faut  unifier les efforts de connaissance émanant de chercheurs et de disciplines trop souvent séparés, voire concurrents. Le rêve est un objet parfait pour traverser les frontières disciplinaires et rassembler les savoirs dispersés. »

      (1) Télérama 3550 du 24/01/2018

      (2) Bernard Lahire, Professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon (Centre Max Weber) et membre senior de l’Institut universitaire de France.

      (3) Didier Anzieu, psychanalyste. Il a laissé une ouvre importante en psychanalyse, développant le concept de moi-peau, et ayant beaucoup travaillé sur les groupes, s’appuyant notamment sur les travaux de Wilfred Ruprecht Bion. A partir de l’influence d’autres psychanalystes comme Mélanie Klein et Heins Kohut, il a tenté avec beaucoup de finesse, d’analyser non pas les ouvres d’Art mais le processus créatif, la création. Sa réflexion sur l’ouvre de Samuel Beckett montre à la fois la particularité de l’auteur dans les liens avec la création mais aussi une tentative de modélisation d’une topologie propres aux créateurs.

      Se renseigner sur les ateliers que j’anime sur l’identité professionnelle.

      En savoir plus sur l’accompagnement Shynleï.

      Comment passer des rêves à l’action

      J’ai complété mon offre d’accompagnement en bilan de compétences avec la démarche Shynleï, que j’ai d’abord testée à titre personnel, et à laquelle je m’associe, parce que je la trouve pertinente.

      Shynleï, le réseau de l’âme : faire émerger le sens par les rêves.

      Pertinente pour :

      • les personnes en questionnement,
      • qui souhaitent changer leur vie – personnelle et/ou professionnelle –,
      • en recherche de sens,
      • voulant entreprendre,
      • devant faire face à des difficultés,
      • en tournant de vie…

      Cette évolution dans mon offre est aussi le fruit d’une belle rencontre avec Pierre Clavel et Bruno Pagès, à la tête d’une start up pleine de promesses.

      La singularité de l’approche que j’apprécie :

      L’écriture de la parole dans une structure : l’outil Shynleï permet la clarté, la lucidité au fil de la progression, la mémoire dans le temps et l’interaction avec les autres.

      La méthode se met en œuvre en deux grandes périodes :

      • Ecouter ses rêves  : en deux mois, trouver son parcours pour savoir ce que l’on veut et construire un regard positif sur le monde.
      • Inventer son futur : dans la durée, mettre en œuvre son parcours pour réaliser ses rêves et réussir sa transformation (c’est poursuivre sa compréhension de soi, réaliser son premier rêve, créer son projet d’entrepreneur, développer son réseau etc.).

      Si je devais résumer l’approche avec mes mots : voir mon interview vidéo.

      Il s’agit d’un accompagnement individuel encadré qui permet d’enclencher une dynamique de transformation professionnelle, telle qu’abordé en bilan de compétences.

      Cette démarche de transformation passe par la prise de conscience et l’expression de ses rêves, puis leur mise en application concrète.

      Vous vous posez sans doute la question : qu’est-ce que cette expérience m’a apportée pour souhaiter la proposer ainsi à mes clients ?

      Shynlei m’a permis de prendre conscience et d’écrire ce qui fait ma singularité, ma recherche depuis toujours. Le sens de ma vie, c’est son fil conducteur. Cela demande un effort pour aller au fond de soi, mais quelle énergie reçue après avoir traduit en mots ce que l’on ressent au fond de soi depuis toujours sans avoir réussi à l’exprimer aussi clairement.

      La notion de don est très forte : qu’est-ce que je donne aux autres ? Quelle est ma force que je transmets aux autres ? Quelle est ma faiblesse que je transforme en force ? L’idée d’assumer sa faiblesse est déculpabilisante, car c’est elle qui permet d’entrer en relation intime avec l’autre.

      Shynlei pour moi, c’est un chemin vers l’authenticité et le dialogue d’âme à âme.

      J’y ai vu un rapprochement avec la sociologie clinique, où par le fil de la narration et du récit écrit, l’individu revient sur ses racines, ce qui lui a été légué, tout en éclairant ses choix et son parcours de vie, dans une démarche d’émancipation et de libération. C’est le point commun que je vois avec Shynlei, les deux démarches étant complémentaires.

      L’approche Shynlei s’adresse aussi bien aux particuliers, qu’aux entreprises, avec plusieurs offres d’accompagnement : Shynlei solo, explo, pro, match …

      L’école Shynlei permet aussi de se former à cette approche originale afin de devenir accompagnatrice/accompagnateur comme moi.

      A découvrir, le libre blanc publié par l’équipe Shynlei, intitulé Rêver pour avancer, à lire ICI.

      Financement de ce bilan de compétences en CPF possible, me contacter.

      Identité : significations 2/2

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      Suite de l’épisode 1 : vous avez été nombreux à consulter la première partie, voici la seconde ! Si vous avez des questions, vous souhaitez en savoir plus ou me consulter pour l’atelier identité professionnelle que j’anime, envoyez-moi un mail à contact@nathalieprevostconseil.com.

      Par Vincent de Gaulejac (page 176), dans Le vocabulaire de psychosociologie, positions et références. Auteurs : Jacqueline Barus-Michel, Eugène Enriquez et André Lévy, Editions érès, 2013.

      Extraits

      Le sentiment de continuité du Moi s’enracine dans la mémoire. Lorsque celle-là fait défaut, la démence n’est pas loin et seule l’identité sociale subsiste comme élément stable pour désigner la permanence de la personne. Répondre de façon approfondie à la question « qui suis-je » ? conduit à raconter l’histoire d’une vie (Arendt, 1958). « C’est dire que l’identité du qui est une identité narrative« . Pour Paul Ricoeur, l’identité narrative est constitutive de l’ipséité, de l’émergence du sujet qui apparaît simultanément comme lecteur et auteur de sa propre vie. « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte sur lui-même » (Ricoeur, 1985).

      La notion d’identité narrative s’applique à l’individu, mais également aux communautés, que ce soit la famille, le clan, le peuple ou la nation. Comme dans la psychanalyse, l’identité narrative d’une communauté est « issue de la rectification sans fin d’un récit antérieur par un récit ultérieur et de la chaîne de refigurations qui en résulte. » L’identité narrative n’a rien de stable. Elle évolue et peut faire l’objet de multiples versions, complémentaires ou même opposées, qui se constituent entre l’histoire factuelle, celle des historiens, et la fiction, celle qui se construit sur le modèle du roman familial.

      Dans les différentes versions de son histoire, la personne cherche un sens, une issue aux conflits identitaires qu’elle peut rencontrer dans son existence. Le récit est une construction qui lui permet d’échapper au manque, du côté du fantasme, de restaurer une histoire marquée par le malheur ou la maltraitance, ou encore d’inventer des médiations face aux contradictions qui la traversent.

      Dans les sociétés « narcissiques », l’idéologie de la réalisation de soi s’est considérablement développée, proposant de révéler aux femmes et aux hommes leur nature profonde, leur véritable Moi ou encore leur vérité intérieure. « Je n’existe pas » affirme David Hume (cité par Rosset, 1999) dans son traité de la nature humaine, lorsqu’il constate que le sujet ne peut jamais se saisir de lui-même. L’identité personnelle est moins une donnée qu’une conquête.

      Si l’on considère, avec Norbert Elias (1939), que la société produit des individus qui produisent la société, il convient de situer l’identité au croisement de ce double processus, comme lieu de cristallisation des contradictions sociales, familiales et psychiques. Dans les sociétés hypermodernes, les marqueurs d’identité sont pluriels, hétérogènes et mobiles. Loin d’être sans appartenance (Mendel, 1983), l’individu hypermoderne est multi-appartenant. Il peut occuper simultanément ou chronologiquement des positions diverses, des statuts différents et jouer des rôles sociaux multiples. Il lui faut donc effectuer un travail constant sur lui-même pour retrouver, dans cette diversité des positions occupées et des attributs identitaires qu’elles contiennent, une cohérence, une unité, une permanence.

      L’affirmation de soi est une nécessité dans le monde hypermoderne, caractérisé par la lutte des places. Dans le monde du travail, il est soumis au risque de perdre son emploi, donc son identité professionnelle. Dans l’univers familial, les positions de chacun deviennent de plus en plus dépendantes des relations affectives. Dans le registre social, la mobilité sollicitée de toutes parts favorise l’errance plutôt que la stabilité.

      Chaque individu est renvoyé à lui-même « pour se faire une situation« , donner du sens à sa vie, définir son identité, produire son existence. On attend de lui qu’il devienne un sujet responsable, comptable de sa destinée, acteur engagé dans la production de la société, jusqu’à devenir un sujet souverain lorsque la démocratie ne repose plus que sur ses capacités d’action.

      Dans ces conditions, la quête de reconnaissance, qu’elle soit sociale, symbolique ou affective, devient l’élément central qui anime les destinées humaines.

       

       

       

       

       

      Mémoire individuelle, mémoire collective

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      Attachée aux passerelles et à ce qui relie, comme mon parcours en témoigne (dans la communication et l’accompagnement professionnel), je souhaitais vous faire part d’une initiative remarquable de chercheurs ayant décidé après les attentats du 13 novembre 2015 de lancer un programme transdisciplinaire inédit : une étude sur la genèse du souvenir, s’étendant sur 12 ans, avec le recueil de témoignages de 1 000 personnes, interrogées à quatre reprises.

      Cette démarche, pilotée par l’historien Denis Peschanski du CNRS et le neuropsychologue Francis Eustache de l’INSERM, permettra de comprendre comment s’articulent mémoires privée et publique. Ce programme de recherche baptisé « 13 novembre » réunira historiens, sociologues, neuropsychologues, lexicologues, philosophes, spécialistes des sciences cognitives…

      Selon l’historien, interrogé par le magazine Télérama (T3487 09/11/2016), « on ne peut pas comprendre la mémoire collective si l’on ne prend pas en compte la dynamique cérébrale individuelle de la mémoire. Inversement, la révolution de l’imagerie cérébrale a montré que si l’on voulait comprendre ce qui se passait dans le cerveau, il fallait intégrer l’impact du social. » Il poursuit : « Dans Mémoire et traumatisme (2012, INA Editions), un livre d’entretiens croisés avec le neuropsychiatre et éthologue Boris Cyrulnik, celui-ci me faisait remarquer que, lors d’examens de patients en IRM, on s’apercevait que les zones de la mémoire dans le cerveau étaient les mêmes que celles de l’anticipation. C’est une donnée cruciale pour un historien qui travaille sur des témoignages. »

      Boris Cyrulnik, dans ce même ouvrage que je vous recommande, complète ce propos : « Les circuits de la mémoire sont les mêmes que les circuits de l’imagination. » Le lobe préfontal activé par la mémoire est le socle de l’anticipation : « Ces personnes (victimes d’accidents de la route) ne peuvent aller chercher dans leur mémoire de quoi formuler un récit, alors qu’elles savent répondre correctement à nos questions. La mémoire est donc là, mais l’anticipation du passé, l’anticipation de la mémoire et son intentionnalité ne leur permettent pas d’utiliser ces souvenirs pour en faire un récit adressé. Ce qu’on imagine est alimenté par ce qui est passé, mais on l’imagine à venir, et on utilise des épisodes du passé pour construire son avenir. Cela pose un problème important quand à la construction de la mémoire : nous disposons dans notre cerveau d’un appareil à construire la mémoire et c’est le même appareil qui nous sert à imaginer. Voilà de quoi troubler l’historien ! »

      Christophe André le dit aussi avec ses mots dans une chronique sur France Inter intitulée « La mémoire est au coeur de notre identité » (merci Gabrielle de me l’avoir indiquée !) : « La fonction de la mémoire, c’est aussi se construire et se définir. Se souvenir pour se construire ? Absolument. Car le vivant, c’est une mémoire qui agit disait le chercheur Henri Laborit. Le vivant a besoin de se souvenir pour que nos expériences passées, échecs et succès, éclairent nos actions à venir. Tout apprentissage est basé sur la mémoire, et tout développement personnel aussi. Se souvenir pour se construire, mais aussi pour se définir. Car la mémoire est au coeur de notre identité sous la forme de ce que l’on nomme mémoire autobiographique, qui compile tous les souvenirs des moments de notre vie, grands et petits, vrais ou faux, et les organise en un récit cohérent. Le philosophe Paul Ricoeur parlait ainsi d’identité narrative, c’est l’histoire de notre vie que nous écrivons nous-mêmes, ce « qui je suis » raconté par moi-même. »

      « La mémoire du futur, troublante expression : c’est un faux oxymore, comme mémoire et oubli. » (Denis Peschanski, 2014).

      Un duo vertueux, mémoire et oubli

      Mémoire et oubli (Francis Eustache, Ed. Le Pommier) sont loin de représenter deux fonctions antagonistes. Ils partagent au contraire les mêmes objectifs : gérer de façon optimale la montagne de souvenirs qu’engendre la vie quotidienne. Que ce soit pour la mémoire individuelle ou la mémoire collective, l’oubli est indispensable au bon fonctionnement de la mémoire.

      Le déni permet de mettre en lumière certains événements qui fabriquent du mythe : « Ce mythe a une fonction sociale importante, puisqu’il nous permet de vivre ensemble, de partager la même représentation, de nous sentir en sécurité. Partageant les mêmes mythes, les mêmes représentations, les mêmes croyances, nous voilà alors frères (c’est ce que disent les religieux ou les idéologues). Le déni et l’oubli sont des mécanismes de la mémoire qui nous permettent de nous fabriquer une représentation claire de ce qui nous est arrivé. On ne ment pas. C’est une reconstruction à partir de matériaux de la mémoire insus, ou inconscients. Avec l’âge, lorsque la mémoire immédiate tend à s’effacer, les souvenirs ressurgissent comme s’ils s’agissait d’aujourd’hui. La biologie s’associe à la culture pour modifier les récits des personnes âgées » (Boris Cyrulnik, dans Mémoire et traumatisme : l’individu et la fabrique des grands récits INA Editions, 2012).

      Comment définir la mémoire collective ?

      « La représentation sélective du passé façonne la construction identitaire d’un groupe. Pourquoi choisit-on certains événements et pas d’autres ? Prenons un exemple : l’exode de juin 1940. On estime que l’exode a concerné 25 à 30 millions de personnes sur une population de 40 millions d’habitants. Or, pour passer dans la mémoire collective, l’exode devait avoir un sens, une utilité sociale. Mais que fait-on avec la fuite, la peur, la honte ? On n’en a rien fait pendant longtemps, contrairement à la mémoire de la Résistance, qui participait de la reconstruction de la France. »

      A écouter :

      13 novembre, où en sont les sciences sociales ?

      Programme Remember, 10 ans après.

      A regarder, une vidéo de présentation du programme à l’Assemblée Nationale.

      Dans un autre genre, mais autour de la même thématique, découvrons le travail artistique de Anne et Patrick Poirier, voyageurs de la mémoire, dont l’oeuvre qu’ils élaborent à deux est une métaphore du temps où passé et futur sont étroitement mêlés : elle donne à voir la fragilité des cultures, la fragilité des êtres. Lire leur interview.

      Extrait, Anne Poirier : « Moi je ne vois pas ces séparations que l’on fait dans le temps. Pour moi le temps est une continuité. On peut, grâce à la mémoire, se promener en avant, en arrière, et au milieu…Pourquoi on s’interdirait de voyager dans le temps ? Moi je revendique un regard nostalgique : je suis aussi nostalgique du futur ! Il y a un tas de nos travaux qui regardent le futur : soit qui y voient un cauchemar soit qui y voient une utopie. Notre travail est peut-être plus situé vers le futur que vers le passé. »

      Enfin, je souhaite partager avec vous un extrait d’un livre magnifique que je viens de terminer, Le ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena, qui porte sur la mémoire : « Est-ce qu’on charrie vraiment, dans ce liquide qui nous fait vivre, ou qui nous tue, des histoires qui peuvent se dire par des mots ? J’ai souvent affirmé, en écrivant, que j’écrivais seulement pour survivre à mon passé. J’ai souvent écrit que l’oubli était plus important que la mémoire. J’ai souvent songé, comme Pasolini, que celui qui oublie jouit plus que celui qui se souvient. Aujourd’hui, pourtant, alors que le soir tombe sur Paris, alors que le soleil colore le couchant du même sang et du même miel que le ciel de Buenos Aires il y a soixante-dix ans, alors qu’épuisé d’avoir éclairé une journée de plus de cette espèce toujours humaine et toujours barbare il darde ses derniers rayons sur les fenêtres de mon bureau, moi qui n’ai jamais aimé ni la mémoire ni le sang, j’ai envie de dire que Mopi a raison… (ndlr : Martin Caparros, cousin de l’auteur, a écrit que l’histoire de son arrière-grand-mère morte à Treblinka était aussi son histoire : l’histoire de son sang). J’aime penser, comme je vieillis, que quelque chose de mon passé vit en moi – de même que quelque chose de moi, j’espère, vivra dans mes enfants« .

      Et je fais mienne cette phrase de conclusion. A vos commentaires !

      Lire la suite de cet article.

      L’identité narrative

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      Le but du consultant en pratique narrative ou biographique (appelée aussi histoire de vie par les sociologues cliniciens) est d’aider ses clients à quitter leurs conclusions réductrices, leurs jugements, leurs interprétations, leurs croyances et à devenir l’auteur d’histoires nouvelles. Ce faisant, il les aide à relier entre eux des événements qui jusqu’à présent n’avaient pas de cohérence, et aussi à révéler des fidélités, des engagements, des loyautés, des intégrités : il leur permet d’en comprendre un sens nouveau, et ainsi d’en tirer de nouvelles conclusions identitaires.

      Afin de mieux cerner la notion d’identité narrative,  amenée par Paul Ricoeur, j’ai demandé à Pierre-Olivier Monteil, ancien collègue, et aujourd’hui docteur en philosophie politique (voir biographie plus complète ci-dessous), de nous en expliquer les contours. Un grand merci à Pierre-Olivier d’avoir accepté que je publie sa note sur mon blog.

      En latin, « identitas » vient de « idem », qui signifie « le même ». Aussi parle-t-on de « la même chose », ou de « la même personne ». Mais l’identité des personnes n’est pas, comme celle des choses, définie par une substance. C’est une identité temporelle, qui consiste à être soi-même dans le temps qui passe. Elle conjugue ce qui change et ce qui ne change pas dans une personne. Nos empreintes digitales, notre date de naissance sont des éléments permanents (c’est ce que Paul Ricœur désigne par le mot de « mêmeté »). Mais si nous n’évoluions pas au fil des circonstances, avec le temps, nous serions tellement figés que ne serions plus en devenir et nous ne serions plus tout à fait une personne vivante. Evoluer tout en restant soi-même, c’est ce que Ricœur désigne par le mot d’ « ipséité ». Cela suppose de savoir conjuguer la permanence et le changement, ce que permet de saisir la notion d’identité narrative. Car elle tient à la capacité de raconter une histoire, la nôtre, dans laquelle, par-delà les péripéties, nos puissions nous reconnaître et attester : « Oui, c’est bien encore de moi qu’il s’agit ».

      L’identité narrative, qui apparaît pour la première fois chez Ricœur dans la conclusion générale de Temps et récit (1985), résulte de notre capacité de nous raconter au fil des épisodes que nous traversons, en mettant à jour cette histoire qui évolue tout au long de notre vie. Parce que l’intrigue de ce récit tisse de la continuité, il ne s’agit donc pas d’une identité qui se dissoudrait dans des états successifs momentanés. Mais, parce que cette histoire laisse une place aux péripéties, elle ne peut se réduire à de la permanence. Elle s’affranchit ainsi d’une conception qui définirait le « soi » comme une substance caractérisée une fois pour toute.

      L’identité narrative associe donc la répétition et la différence. Elle se démarque ainsi du dogmatisme qui prétendrait se définir soi-même et s’y tenir contre vents et marées, comme du scepticisme qui douterait d’exister soi-même à force de changer tout le temps. Elle combine une part de dogmatisme (en continuant d’affirmer que l’on existe) et une part de scepticisme (en admettant qu’on ne saurait s’enfermer dans une définition de soi qui serait forcément réductrice). En outre, elle mêle la réalité et la fiction dans un roman qui ne prétend à aucune objectivité scientifique.

      L’identité narrative trouve sa pertinence dans une multitude de situations pratiques. Au niveau individuel, on peut dire que la cure psychanalytique est une travail qui porte sur elle, puisqu’il consiste à se raconter soi-même à de multiples reprises, en quête d’un récit dans lequel on puisse mieux s’accepter et se reconnaître.

      Dans le contexte de l’action collective – dans la conduite de projet, en entreprise par exemple – l’identité narrative souligne l’importance pour le collectif de travail et pour chacun de ses membres de faire le point, étape après étape, non seulement sur les résultats obtenus, mais sur ce que les personnes, modifiées par ce qu’elles ont fait, sont devenues. Sans quoi elles perdent le fil et ne sait plus qui elles sont, ni individuellement ni collectivement.

      Au niveau de la société, enfin, l’identité narrative vient nous rappeler que les identités ne sont pas figées. Il n’y a pas, par exemple, une « essence » de la Nation française, que l’on pourrait définir comme une formule chimique inaltérable, mais simplement une continuité possible, qui tient à notre capacité collective à nous raconter, c’est-à-dire à tisser l’unité d’une intrigue à partir de la diversité des faits.

      De surcroît, les autres aussi, peuvent nous raconter, dans la mesure où ils sont parties prenantes à notre propre histoire. Il est alors fort instructif de les écouter parler de nous en tant que l’un des personnages intervenant dans leur histoire à eux. Car nous cessons alors d’occuper le centre de la scène, comme lorsque nous nous racontons nous-mêmes, et nous pouvons acquérir, grâce à eux, un point de vue plus relatif sur nous-mêmes. Plus relatif, c’est-à-dire un peu moins autocentré et, par là, mieux disposé à la relation.

      Alex Lainé, philosophe et formateur à l’Institut de Sociologie Clinique, y ajoute la tenue d’une promesse,  un « maintien de soi et de la parole donnée », qui définit également l’identité ipséité :

      C’est ce qui amène Ricœur (reprenant Hannah Arendt) à dire que l’identité-mêmeté répond à la question « que suis-je ? » (= quelles sont les caractéristiques qui me définissent et dont certaines ne relèvent pas de mon initiative – par exemple mon nom, mes traits de visage -) ; tandis que l’identité-ipséité répond à la question « qui suis-je ? », entendez par là : qui suis-je en tant que « faiseur d’actes » (Hannah Arendt), c’est-à-dire celui qui prend des initiatives, notamment sur les terrains de l’éthique et de la vie politique.

      Alex Lainé conclut : « Le récit de vie est en puissance affirmation de l’identité ipséité. »

      Biographie :

      Docteur en philosophie politique (EHESS) et diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur. Il enseigne l’éthique appliquée à HEC, à l’Université Paris-Dauphine et à l’Espace de réflexion éthique de la région Ile-de-France/université Paris Sud.

      Il intervient également en entreprise et en institution comme formateur et consultant en éthique, en s’appuyant sur plus de vingt ans de pratique professionnelle en management (notamment en tant qu’adjoint du directeur de la communication d’un groupe bancaire de 2002 à 2009).

      Parmi ses précédents ouvrages : Abécédaire du bien commun (Editions des îlots de résistance, 2012), Ricœur politique (Presses universitaires de Rennes, 2013), Reprendre confiance (Editions François Bourin, 2014).

      A lire, l’article paru sur Pierre-Olivier Monteil, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Ethique et Philosophie du Management, Editions ERES.

      La construction de l’identité par le récit, par Cécile de Ryckel et Frédéric Delvigne, in Psychothérapies 2010/4 (vol. 30, pages 229 à 240), Cairn

      Pour en savoir plus sur Paul Ricoeur :

      A découvrir : l’accompagnement par l’arbre de vie.

      L’impératif généalogique

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      On ne peut intégrer qu’en différenciant. On ne peut s’insérer qu’en se distinguant. Cette contradiction est au coeur de la notion d’identité qui évoque à la fois la similitude – je suis semblable à tous ceux qui ont les mêmes attributs que moi – et la différence – je suis défini par des caractéristiques particulières qui me constituent comme différent de tous les autres (L’histoire en héritage, Editions DDB, 2009).

      Vincent de Gaulejac revient encore et toujours sur la notion de place et d’identité en soulignant l’importance de l’ordre généalogique, qui inscrit chaque individu dans une lignée, c’est-à-dire dans une descendance organisée et structurée dans laquelle il va occuper des places successives qui lui sont assignées. Cette assignation lui permet de se singulariser sans se perdre dans l’illusion de s’être engendré lui-même. Les processus d’identification sont au fondement de la construction de l’identité confrontant l’individu à « produire de l’autre à partir du même » selon l’heureuse formule de Pierre Legendre.

      Etre semblable sans être identique suppose que chacun soit nommé sous le double registre de l’appartenance à une famille et de la reconnaissance en tant qu’individu singulier : le nom de famille inscrit dans une filiation, un ensemble de liens déterminant un dedans et un dehors ; le prénom est un marqueur d’individualité. Le nom et le prénom octroient une place à l’enfant au sein d’un groupe familial.

      « L’impératif généalogique est nécessaire à la constitution de l’ordre social sur plusieurs plans :

      • dans l’ordre de la temporalité, il introduit la chronologie là où règne la réversibilité
      • dans l’ordre de la nomination, il introduit le langage, là où règne l’imaginaire
      • dans l’ordre de la raison, il propose des référents, des catégories, des classements, des repères, là où règnent la confusion et le désordre
      • dans l’ordre symbolique, il propose des lois, des règles, des interdits au fondement du droit qui permettent d’éviter la loi du plus fort et la violence pulsionnelle
      • dans l’ordre social, il instaure la hiérarchie entre les générations, au fondement de la socialisation et de la culture, contre le règne de la confusion des genres » (Vincent de Gaulejac, L’histoire en héritage). »

      Sommes-nous une société d’héritiers ? Vaste débat … A écouter : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/une-societe-d-heritiers-est-ce-souhaitable-4549992

      A lire également :

      Identité et mythes

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      Image tirée de l’ouvrage Poser nue, biro&cohen éditeurs, 2011, de Nancy Houston et Guy Oberson

      Selon une étude, les légendes pourraient avoir été racontées dès la fin du Néolithique, il y a de cela 6 000 ans. L’analyse, basée sur la phylogénétique, discipline qui compare la proximité génétique entre deux populations, chez 50 peuples indo-européens, met en avant la stabilité de structures narratives, de la Scandinavie à l’Anatolie. En recoupant l’étude des traditions orales, sur un corpus composé uniquement des contes contenant de la magie, et le moment où les populations se sont génétiquement éloignées, les chercheurs ont mis en évidence quels ancêtres communs racontaient quelles histoires. Ainsi, La Belle et la Bête serait racontée depuis au moins 4 000 ans…Nos contes de fées ne dateraient donc pas du 16e siècle.

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      Mais pourquoi les mythes sont-ils si importants ? Parce que les humains ont besoin de croyances, et parce que leur identité se construit sur des histoires qui leur sont racontées. C’est ce que développe brillamment Nancy Huston dans son essai L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Elle y explique avec ses mots et son style de romancière reconnue en quoi les récits contribuent à la constitution de l’identité, comme le font les sociologues cliniciens à leur manière.

      Recherche de sens : « notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi« . Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans chercher à comprendre. Et nous comprenons essentiellement, par les récits, c’est-à-dire des fictions. « Freud écoutait, médusé, le roman familial de ses patients. Sa découverte immense : ce qui est déterminant est ce qui fait sens pour le sujet, et seulement cela. »

      On ne naît pas soi, on le devient, le soi est une construction : le prénom tout d’abord est un exemple de l’arbitraire qui se transforme en nécessité. « Nous recevons un prénom, qui avant d’échouer sur nous, a été rempli de sens ». Par le patronyme, nous sommes reliés à une lignée, nous avons une place définie, c’est l’essentiel, même si les règles patronymiques sont différentes d’une contrée à l’autre. Grâce à nos descendants, nous entendons un certain nombre d’histoires de notre famille qui nous pénètrent et nous façonnent à vie.

      « Devenir soi, ou plutôt se façonner un soi, c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration ».

      « Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. »

      Je trouve toujours très enrichissant de lire Nancy Houston, je dévore ses romans, peut-être parce que son identité multiple, « romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue » comme elle se définit elle-même (L’espèce fabulatrice, page 52) – j’ajouterais féministe, intellectuelle engagée, multipliant les collaborations artistiques (avec des illustrateurs, peintres, photographes, metteurs en scène et j’en oublie) – donnent une coloration unique aux histoires qu’elle raconte et à la façon dont elle les raconte.

      Pour en savoir plus : dans une série de huit Grands entretiens, Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique et professeur honoraire au Collège de France, fait partager sa passion de la culture classique et des mythes.

      « Les mythes sont la forme de narration la plus épanouissante : ils servent à documenter des événements, expliquer l’inexplicable, fonctionner comme des manuels de moralité. » selon Akanksha Singh.