Héritage familial et métamorphose de l’identité

Dessins d'un arbre stylisé avec des feuilles, sur un fond beige.

La linguiste et directrice de recherche émérite au CNRS Irène Fenoglio présente son livre Tout héritage est une métamorphose, aux Editions Albin Michel : elle explore comment les héritages familiaux, les récits et les lectures transforment notre identité. Elle rejette la notion d’origine fixe au profit d’une vision dynamique, inspirée de Bergson, où le passé se réinvente continuellement vers l’avenir.

Invitée par Charles Pépin dans son émission Sous le soleil de platon, ils interrogent toutes les manières dont le passé passe en nous pour faire de nous ce que nous devenons.

Irène Fenoglio voulait rendre hommage à ses parents, l’écriture de ce livre lui a paru le meilleur moyen de revenir sur l’héritage qu’ils lui ont laissé. Elle s’interroge : « Nous sommes constitués de quoi ? De ce que nous recevons, de ce que nous allons chercher tout au long de la vie, ce que nous allons chercher chez nos ancêtres, chez nos parents, ou dans les lectures, dans les rencontres avec les personnes. Donc tout ça se métamorphose et c’est un héritage. Nous sommes constitués de cet héritage immatériel. »

Charles Pépin lit un extrait du livre : « Nous héritons de copeaux. Nous sommes façonnés de copeaux inégaux, venus de tailles et rabotages inconnues. Seuls certains plus récents nous apparaissent pour ce qu’ils sont, parce qu’ils laissent des échardes. Tous ces copeaux s’accumulent, se recouvrent diversement, se compactent, puis forment notre figure. »

Commentaire d’Irène Fenoglio : « J’ai vu mon père travailler le bois. C’était très important pour moi de le regarder travailler, qu’il fasse quelque chose qui aboutisse et dont il soit fier. Par ailleurs, moi, je fais aussi de la sculpture. Je taille le bois, je taille la pierre. »

Ses parents étaient immigrés italiens. Son père coiffeur d’abord, métier dont il avait honte, puis maçon. Sa mère, pantalonière, a travaillé chez les tailleurs dès l’âge de 13 ans.

Charles Pépin : « Vous héritez de gestes et de non-dits, et surtout de petites phrases qui pourraient sembler n’être pas importantes, et vous montrez que dans l’héritage que vous avez reçu, elles ont joué un rôle central. Par exemple, ne coupe pas les cheveux en quatre ! »

Réponse : « J’étais curieuse… je m’intéressais à tout ce qui se disait, j’avais une attention à ce qui se disait, j’entendais, j’écoutais, ça produisait des interrogations en moi, et donc je posais des questions, je posais tout le temps des questions, et ma mère, qui avait bien autre chose à faire que répondre à toutes mes questions, me disait, il faut toujours que tu coupes les cheveux en quatre, arrête, on dit ça, c’est ça, point final. »

Charles Pépin : « Qu’est-ce que le rapport de vos parents au travail manuel a laissé comme trace que vous avez fait fructifier en étant chercheuse en linguistique ? »

Irène Fenoglio : « Le fait de ne pas lâcher la chose tant qu’on ne l’a pas terminée. L’insistance. La méticulosité. Par exemple, quand mon père a voulu construire sa maison, à partir du moment où il a acheté le terrain, tous les dimanches, tous les dimanches, il travaillait à ça. »

Charles Pépin revient sur la thèse centrale du livre : « Vous critiquez beaucoup la notion d’origine, qui serait trop localisée, qui serait trop déterministe. Et vous dites qu’il n’y a pas une origine, il y a des sources qui coulent, qui digressent, se dispersent, s’alimentent ou se séparent. »

Réponse : « Oui, je pense profondément que si on cherche une origine, d’abord on ne la trouve pas. Je critique cette métaphore des racines que j’emploie moi aussi à mon corps défendant, mais qui à mon avis désigne quelque chose de faux pour ce qui est de l’humain. Parce que les racines sont là pour immobiliser l’arbre, selon les aléas du climat, pour qu’il puisse puiser sa nourriture. Il faut qu’il reste en quelque sorte immobile. Et les humains, ce qui les caractérise, maintenant on le sait, c’est la bipédie. Donc si vous voulez, cette métaphore d’avoir une origine, des racines… Ça nous fait entrer dans un système qui nous assigne un lieu dont il ne faudrait pas s’éloigner. La source, l’eau, emmène toujours quelque chose avec elle et le dépose là, il emporte autre chose, et ça se transforme, et ça devient une métamorphose. »

Charles Pépin : « Bergson a une jolie expression, il parle de récapitulation créatrice. Pour lui, aller de l’avant, c’est toujours récapituler ses héritages, mais de manière créatrice. Mais ça veut quand même dire qu’il y a une base et qu’on peut les ressaisir dans le mouvement par lequel on va de l’avant. »

Dans la chanson de Benjamin Biolay sur l’héritage, Irène Fenoglio relève : « Ce n’est pas ta faute ». « Il n’y a pas de faute, je veux dire, dans l’héritage et dans la façon dont nous poursuivons notre vie. Il n’y a pas de jugement moral à porter. Il y a chacun qui va puiser quelque chose. Je ne peux jamais me placer sur le plan de la morale sociale ou du jugement. »

Charles Pépin : « Oui, mais il y a une éthique. C’est-à-dire qu’il y a le souci de faire quelque chose de toutes les traces que les anciens ont laissées en moi. Et ça c’est présent dans le livre. »

Irène Fenoglio :  » J’en suis consciente, j’ai voulu même l’écrire, c’est qu’on n’est jamais responsable de ce qu’ont fait nos parents, nos ancêtres, nos précédents, mais on est absolument responsable de la façon dont on le considère, dont on en fait quelque chose ou pas, mais dans la façon dont on ne l’ignore pas. »

« Une personne, dit Bergson, c’est une manière de recevoir son passé et de l’emmener vers demain.« 

Charles Pépin et Irène Fenoglio reviennent sur le merveilleux livre de Romain Gary, La promesse de l’aube, et l’hommage que l’écrivain a rendu à sa mère russe amoureuse de la France. Ce livre nous dit que l’on hérite du récit : « Oui, on ne se passe pas dans la vie de récits. Je ne veux pas dire tout est récit, mais une grande partie de ce qu’on fait, de ce qu’on pense, de ce dont on hérite, ce sont des récits. »

Charles Pépin : « Oui, d’ailleurs, sur cette question d’identité, tellement compliquée en philosophie, puisqu’on voit bien que l’identité au sens fixe est une illusion, un leurre. Comme vous le dites très bien, on est mélangé, on parle de tous ces copeaux, ces choses hétéroclites. Et aussi, on est en mouvement. Il y a une proposition qui a un peu réconcilié tout le monde, c’était celle de Paul Ricoeur, qui affirme que l’identité est narrative. Je suis au moins le JE qui me donne à moi-même mon histoire. »

Irène Fenoglio : « Je dirais encore qu’on n’a pas une seule identité, un seul récit. Le récit, on le recommence tous les jours. On lit un livre, on rencontre une personne. Et le récit se renouvelle, se métamorphose. On n’a pas une identité qui ne bouge pas. »

En conclusion, elle poursuit sur cette notion intéressante à approfondir : « L’héritage, il faut aller le chercher. Ce n’est pas un événement, l’héritage. Ce n’est pas un testament, un papier qui dit voilà ce que je t’ai transmis et voilà ce que tu reçois. Cela se fait avec l’argent. Alors que l’héritage est vraiment une composition mystérieuse, intime. Je dirais que c’est une alternance ou un carrefour entre un savoir puisé et interprété et une intimité complètement mystérieuse faite de conscient et d’inconscient qui fait que les choses se transforment à nous pour construire notre récit, notre fil de vie et nous faire avancer. »

Mohamed Mbougar Sarr : « Le passé a du temps, il attend toujours avec patience au carrefour de l’avenir. »

Photo de l’article tirée d’une très belle exposition sur Matisse (été 2026) au Grand Palais.

Les récits contribuent à favoriser la résilience

Au cours d’une émission, j’ai eu l’occasion d’écouter Boris Cyrulnik évoquer la notion de résilience, bien connue maintenant en France. Certains propos ont sonné particulièrement à mes oreilles, car il a fait un lien direct entre récits et résilience.

« Le premier à soulever l’étonnant problème du bonheur dans la servitude, c’est La Boétie, le copain de Montaigne, dans Discours sur la servitude volontaire. Ce gamin de 18 ans se demande où est le bonheur dans la servitude. Le bonheur dans la servitude existe parce qu’il arrête la pensée. Pour réfléchir, il faut lire, il faut penser, il faut rencontrer, il faut travailler. Alors que dans la servitude, il suffit de répéter les slogans du chef, du sauveur, et on est ensemble. Ecouter tous ensemble les slogans du chef a un effet euphorisant… J’ai bien compris que l’on voulait me tuer quand j’avais 6 ans et demi. Et je ne savais pas pourquoi on voulait me tuer… Et j’ai par bonheur été atteint d’une maladie merveilleuse qu’on appelle la rage de comprendre. »

Comprendre, première étape vers la résilience, ce concept diffusé en France par Boris Cyrulnik : « Ce concept, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, ce sont des psychologues Américains. Avant eux, il y avait Paul Claudel, André Maurois, c’est un mot français la résilience. Cette capacité à affronter et surmonter un traumatisme. La définition est simple. Ce qui est compliqué, c’est de trouver les facteurs qui permettent la reprise d’un nouveau développement. Alors ça, cela nécessite des équipes pluridisciplinaires, scientifiques. Et on travaille actuellement beaucoup sur les récits. Les récits individuels, les récits partagés, et les récits collectifs, où les journalistes et les artistes ont un rôle majeur à jouer. Les romanciers, les gens de cinéma, ont un rôle majeur à jouer dans le façonnement des manières de voir le monde. Parce qu’on voit le monde avec des mots. Aujourd’hui, ce qui me donne envie de continuer à vivre : c’est de parler, de rencontrer, de chercher à comprendre ».

Boris Cyrulnik dit si simplement avec son accent chanté du sud l’importance du récit oral et écrit dans les histoires de vie et de (re) construction identitaire. Et le lien qu’il tisse entre les métiers de ceux qui écoutent, écrivent, créent et accompagnent me touche, moi qui me suis interrogée sur les raisons et le chemin qui m’ont amenée de la communication éditoriale à l’accompagnement.

Paul Ricoeur l’avait lui aussi affirmé : « L’identité n’est que récit. Elle peut s’affirmer en apprenant à se raconter et en confrontant son récit avec celui des autres. » Source : Soi même comme un autre. Editions du Seuil, 1996.

Question d’Augustin Trapenard qui animait l’émission : « Les personnages d’orphelins font souvent de bons héros ».

Réponse de Boris Cyrulnik : « Mais oui absolument, c’est comme ça que je commence mon livre. C’est-à-dire que pratiquement tous les héros, Moïse, Œdipe, Tarzan, Mandraque, Superman, sont des orphelins. Pour une raison bien simple, ils ont côtoyé la mort, ils sont vivants, ils ont triomphé de la mort, donc ils sont initiés. Donc d’emblée, ils se posent en héros. Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? C’est pas des saints, c’est pas des sur-hommes, ils ont triomphé de la mort. J’avais besoin de m’identifier à des héros comme Tarzan… Etre victime, être héros, ce sont des récits finalement. D’où l’importance des récits. Je peux déclencher chez vous des émotions en vous injectant des substances. Je ne peux pas provoquer en vous des sentiments. Pour provoquer en vous un sentiment, il faut que je parle, que je fasse un récit. Un récit de gloire, un récit de honte, un récit d’insulte, un récit de vaincu. D’où l’importance des récits partagés, et surtout l’importance des récits collectifs. Ils provoquent en moi des sentiments auxquels je réponds, et ces sentiments peuvent passer de la honte à la fierté, selon la manière dont vous parlez de ce qui m’est arrivé… On est obligé si l’on veut vivre ensemble, si on veut partager, ne pas raconter l’horreur, il faut raconter la représentation de l’horreur et la remanier, c’est la fonction du cinéma, des écrivains. »

A lire aussi : un billet sur la différence entre honte et culpabilité.

Pour en savoir plus sur Boris Cyrulnik : http://lionel.mesnard.free.fr/le%20site/boris-cyrulnik.html

Le théâtre de la honte (conférence) : https://www.youtube.com/watch?v=0j0dz9aHGRg

Mourir de dire (livre)  http://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-generale/mourir-de-dire_9782738128263.php

 Photo illustrative prise lors de l’exposition Calder à la Fondation Louis Vuitton en mai 2026.

#Episode 26 Podcast avec Catherine Champeyrol

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Catherine Champeyrol multiplie les activités et les « casquettes » : conseil en entreprises, formatrice, facilitatrice, conceptrice de jeux, artiste … J’ai eu l’occasion d’évoquer dans un précédent article son livre, Les dessous de la créativité, gagner en confiance créative et relever les défis. Cette rencontre va nous permettre de mieux la connaître, et d’approfondir grâce à elle la notion de créativité dans toutes ses dimensions (champs, modèles, outils, études, leviers, posture, repères historiques ou géographiques, carnets et exercices pratiques, ce qui motive l’élan de la créativité, les pièges, les alliés, les nouveaux codes …). Catherine, au-delà de son expérience qu’elle partage avec générosité, se livre sur ses loyautés émancipatrices et son identité qu’elle veut plurielle et en mouvement permanent. Pour elle, la créativité s’incarne aussi dans son corps, ses émotions, ses ressentis, les couleurs, les images, la peinture ou l’observation contemplative. Et nous nous interrogeons ensemble sur le pouvoir créatif du questionnement, si essentiel en coaching bien sûr, et dans tant d’autres domaines.

Prendre la parole et prendre sa place

Sculpture abstraite en métal représentant une silhouette stylisée d'un oiseau, avec des branches dressées et des formes géométriques.

Si vous avez eu la chance d’écouter Violaine Fournier dans mon dernier podcast, vous avez sans doute eu envie de lire son livre qui s’intitule Faire entendre ma voix, 21 jours pour transformer mon rapport à la parole (chez Interéditions, 2025). Il est truffé de conseils, d’exercices pratiques, d’outils pour mieux connaître sa relation à sa voix, à la parole, au silence aussi, à son corps, aux émotions …

Ces questions ne sont pas anodines, elles rejoignent la confiance que l’on a (ou non) en soi, la place que l’on ose (ou pas) prendre, Violaine dit d’ailleurs à ce propos : « Notre voix, c’est notre intime, c’est notre identité, c’est notre culture aussi,
ça parle de nos systèmes d’identification. Ça parle de nos états émotionnels ou psychiques. Et oui, on a une identité vocale, on a même une signature vocale. Il y a des signatures, donc on a un timbre, c’est notre signature. De la même façon qu’on a une empreinte digitale, on a une empreinte vocale. Unique. C’est vraiment le cœur de notre identité. »

Vaste sujet, aux dimensions plurielles, à la fois historiques et culturelles, psychologiques et sociologiques, que Violaine aborde de manière très pragmatique, et incarnée, car elle est chanteuse lyrique, formatrice et coach.

Pour vous donner une idée du programme en 21 jours dans lesquels Violaine nous embarque, qu’elle a conçu comme un cycle de régénération : « Faire entendre ma voix, qu’est-ce que cela représente pour moi ? Je respire, donc je suis ! Je suis écouté et entendu, mes réussites. Je prends ma place avec ma parole. Mes personnages intérieurs. J’identifie mes besoins. La liste de mes envies. Mes instruments : la gorge et le cou. Introverti, extraverti ? Je libère mon énergie et mes gestes. J’articule. Je dialogue avec ma peur. Le silence. Je construis ma confiance. Le secret de l’orateur : parler à quelqu’un. Mes mots ont de la valeur. Le secret pour être écouté : parler la langue de l’autre. Je déploie mon charisme. Le langage des émotions. Remporter l’adhésion. Je prépare ma boussole et mes cartes de navigation. »

Dernièrement, j’ai eu l’occasion d’accompagner deux personnes ayant comme problématique initiale la prise de parole en public. Bien que le livre de Violaine ne soit pas un guide pour la prise de parole en public justement, j’y ai trouvé des idées et des outils pour aider ces deux personnes à prendre conscience que leur demande ne se situait pas forcément là, ou uniquement là.

Pour donner quelques exemples concrets :

  • Dessiner son mandala de la parole (qu’est-ce que je vis quand je parle ? Un moment de réussite à l’oral ? Une expérience difficile à l’oral ? Les retours qu’on m’a fait ? Qu’est-ce que je voudrais vivre quand je parle ? Qu’est-ce qui m’en empêche pour l’instant ? Qu’est-ce que je veux retenir dans tout cela ? (page 22)
  • S‘entraîner à inspirer / expirer
  • Confectionner le bouquet de ses réussites (page 41)
  • Dessiner son arbre de la parole : de quoi ai-je hérité comme représentations autour de la parole ?
Un arbre généalogique illustré montrant les membres de la famille et leurs relations, avec le titre 'Mon arbre de la parole' et le texte 'Le rapport à la parole dans ma famille'.

D’autres outils qui pourraient vous être utiles :

  • Lister ses croyances, visualiser ses personnages intérieurs, les magiciens blancs ou noirs
  • Je nomme mon échelle des émotions quand je prends la parole (page 72)
  • Mes besoins fondamentaux, mes valeurs, mes envies
  • Libérer ses gestes et son énergie
  • Je connecte mon souffle à ma parole, j’articule
  • Je dessine la marelle de mes peurs (page 136)
  • S’offrir un body scan avec la voix apaisante de Violaine (page 149)
  • Ma récolte de kifs de la journée
  • Ma boussole pour me préparer : le sujet de ma prise de parole, mon public, le contexte, mes objectifs, mes motivations
  • Quel super-héros, quelle super-héroïne suis-je ? Ma devise, mon super pouvoir, ma musique, mon nom
  • Apprendre à varier les registres émotionnels
  • Les règles d’or d’un « story telling » captivant
  • Les préférences cérébrales (les divers types de mode de pensée : analytique, imaginatif, séquentiel, interpersonnel) et la boîte à l’outil de l’expression
  • Et pour finir, je dessine ma carte de navigation vers la parole : mes représentations, mon cap pour l’avenir, mes réussites qui me donnent confiance, mes besoins, mon kif de prise de parole, mes croyances limitantes, ma posture, ma respiration …

Violaine conseille de noter chaque jour nos moments de gratitude, car cela fait du bien, et justement, en cette fin d’article, je lui exprime tous mes remerciements. Pour l’échange que l’on a eu quand l’on a enregistré son podcast, et pour son livre qui livre avec générosité de quoi nous interroger sur notre voix / voie en 21 séquences.

Remerciements également à la Fondation Louis Vuitton pour la très belle exposition Calder dont j’ai tiré cette image pour illustrer l’article (mai 2026).

#Episode 25 Podcast avec Violaine Fournier

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Portrait d'une femme souriante portant une combinaison en jean, assise avec les bras croisés, sur fond gris.

J’ai rencontré Violaine Fournier lors d’un atelier où l’on a chanté en groupe, sans savoir chanter, et le résultat m’a donné des frissons, comme quoi, Violaine peut faire des miracles … Elle était venue nous présenter son livre Faire entendre sa voix. 21 jours pour transformer mon rapport à la parole, chez Interéditions. Lisez-le, et vous n’entendrez plus votre voix de la même façon. Ce n’est pas un livre sur la prise de parole en public, mais il est truffé de conseils et d’exercices pour apprivoiser sa voix, son souffle, son corps, sa posture, et surtout mieux comprendre sa relation à la parole. Quelle belle et utile introspection pour celles et ceux qui veulent être entendus ! Chanteuse lyrique, metteuse en scène, créatrice de la compagnie Minute Papillon, formatrice et coach, Violaine nous parle de créativité, d’imagination, d’histoire de vie, d’identité, du vivant et de joie, quel bien elle nous fait !

#Episode 24 Podcast avec Ronith Cohen

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Portrait de Ronith Cohen, souriante, portant une chemise noire et des bijoux, avec les cheveux lâchés, se tenant devant un fond neutre.

Il est des hasards parfois qui nous laissent rêveurs… Ronith Cohen, lorsqu’elle se présente à nous, explique qu’elle a dû se réinventer à un moment de sa vie où ses repères professionnels ont vacillé. Impressionnant rebond ! Création du média sexy des femmes de plus de 45 ans, Konenki, proposition de marches sportives qui musclent jambes et têtes, animation de conférences inspirantes (c’est ainsi que l’on s’est rencontré), et toujours la narration comme socle. Ronith continue d’écrire, en tant que productrice, réalisatrice, scénariste, tout en ajoutant une nouvelle corde à son arc, celle de femme accompagnant d’autres femmes à trouver leur voie. Elle engage les femmes à écrire leur propre script, et pas celui écrit par d’autres. Le lien entre production de contenus et coaching selon Ronith (question que je me suis aussi posée) : devenir le propre enquêteur de soi, aller à la recherche de son identité, faire émerger des récits qui libèrent, se donner la permission d’être le premier rôle de sa vie. Bonne écoute stimulante et joyeuse avec Ronith !

Patronyme

Définition du Larousse : nom de famille transmis par le père. Etymologie : substantif masculin datant du 13e siècle. Depuis 1817, nom de famille, par opposition au prénom et au surnom.

Le nom de famille est un des marqueurs de l’identité, d’où mon intérêt. Il est inscrit sur notre acte de naissance. Sur le site officiel de l’administration française, il est précisé qu’il peut s’agir, par exemple, du nom du père ou de la mère. Le nom de famille correspond à l’ancien nom patronymique, expression aujourd’hui supprimée. Le terme nom de jeune fille est également supprimé. Il est possible d’utiliser un nom d’usage dans la vie quotidienne. Le nom d’usage est facultatif. Il ne remplace pas le nom de famille. Nous pouvons utiliser comme nom d’usage le nom d’un époux ou d’une épouse, ou le nom du parent qui ne nous a pas transmis son nom à la naissance.

Le nom de famille est notre nom de naissance si nous n’avons pas changé de nom. Je m’interroge en écrivant ces lignes : d’où vient le mot nom ? IXe siècle : issu du latin nomen, de même sens. Mot qui sert à désigner un être, une chose ou un ensemble d’êtres, de choses (Dictionnaire de l’Académie française). En l’espèce, il est question du nom propre qui prend une majuscule, et qui désigne un être ou une chose unique, opposé au nom commun, qui s’applique à une catégorie générale.

On peut remarquer à ce titre que la définition du mot identité est proche : selon le Petit Robert, nous explique Vincent de Gaulejac dans Vocabulaire de psychosociologie (Editions érès 2013), « il évoque la similitude, ‘caractère de ce qui est identique’, l’unité, ‘caractère de ce qui est un’, la permanence, ‘caractère de ce qui reste identique à soi-même’, la reconnaissance et l’individualisation, ‘le fait pour une personne d’être tel individu et de pouvoir également être reconnue pour telle sans nulle confusion grâce aux éléments qui l’individualisent’. » (page 176)

Le nom et le prénom sont des éléments concrets et stables par lesquels l’identité s’exprime : ce sont des « porte-identités » selon Erving Goffman, 1963 (in L’identité, Dictionnaire encyclopédique, sous la direction de Jean Gayon, Editions Gallimard, 2020). Dans ce même ouvrage, il nous est rappelé que l’usage des noms et prénoms s’est diffusé « au cours des derniers siècles comme outil de police et d’identification des citoyens : historiquement, les individus reçoivent un nom et un prénom au fur et à mesure de l’extension de la sphère d’influence de l’Etat. Ces noms et prénoms rendus permanents permettent, comme le fait la carte ou le cadastre pour l’espace, de se repérer dans une société. » (page 612)

Patronyme est le titre d’un livre paru en 2025, aux éditions Grasset. Auteur : Vanessa Springora. Dans ce bel ouvrage, Vanessa Springora mène une véritable enquête sur ses origines, à la recherche d’un grand-père paternel réputé héroïque, Josef, déserteur de l’armée allemande, et fuyant la dictature soviétique. Nous suivons fébriles, comme dans un thriller, les avancées de son enquête, au cours de laquelle elle tente également d’approcher ce père absent qui a menti toute sa vie. Questionnant le roman de ses origines et la mythologie des figures masculines de son enfance, l’autrice nous entraîne dans l’Est de l’Europe, où se réfléchissent tour à tour légendes familiales (son grand-père n’est pas ce héros que son père lui a « vendu ») récit intime et sources documentaires, fiction et témoignages, petite et grande histoire. C’est ce qui fait son originalité, sa force, et sa grande réussite.

Morceaux choisis :

« Il paraît que les noms de famille sont apparus récemment, à l’échelle de l’histoire de l’humanité. En Occident, on fait remonter la généralisation de leur usage au XIIe siècle, pour faciliter le recensement et la collecte des impôts. Avant cela, on vivait très bien sans. Il faudra attendre la Révolution française pour que l’inscription du nom de famille à l’état civil devienne obligatoire. Au départ, pour se forger un nom de famille, on n’est pas allé chercher bien loin : le plus souvent, on a emprunté le prénom de son père, le nom de son métier, ou de la ville où l’on était né. En l’absence de ces informations, on pouvait toujours se rabattre sur une des caractéristiques physiques ou morales. Puis ces noms sont devenus héréditaires, transmis de génération en génération. Apprendre son nom de famille, cette étiquette qu’il va porter jusqu’à sa mort, est pour l’enfant le premier rapport à la violence du langage, la confrontation avec un imparable principe de réalité : non, tu ne peux pas t’auto-nommer, t’auto-baptiser, tout comme tu ne peux pas t’auto-engendrer. Ton nom de famille est celui de ta lignée, c’est L’héritage de tes aïeux. Tu es l’enfant de ton père et selon ton genre, tu transmettras son nom ou adopteras celui d’un autre. Mais c’est aussi, en contrepartie, le motif d’une fierté, l’inscription au sein d’une généalogie, d’une filiation, le début d’une identité. Quelque chose de solide à quoi se raccrocher. Quelque chose d’immuable, du moins, en théorie ». (page 20)

« Chez Lacan, le concept de « nom-du-père » renvoie à la fonction symbolique du langage. A ce qui fait de nous des êtres humains : la loi et l’interdit. Quand, chez l’enfant, l’inscription métaphorique du « nom-du-père » est mise en échec, la psychose prend le dessus. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la folie de mon père est née de cette faille, de ce doute, liés à l’indéfinissable identité de son père. » (page 98)

« C’est complexe, un nom, c’est à la fois temporel et spatial. D’un point de vue vertical, c’est une généalogie, une descendance, le signe d’une appartenance à un groupe qui se perpétue dans la durée. Honorer le nom de ses ancêtres est une très ancienne injonction morale. Elle suscite en nous une dette, une obligation de loyauté et de fidélité. On peut aussi y voir les prémices du sentiment identitaire. D’un point de vue horizontal, un nom indique souvent une provenance géographique, un périmètre, un cercle restreint, un clan, un enclos. Pour dire « ceci est à moi, à nous », il faut pouvoir délimiter un territoire, puis se l’attribuer en lui donnant un nom. C’est le début de la propriété, du capital. De la prédation des terres et des corps. Et l’origine du nationalisme. » (page 99)

Elisabeth Roudinesco, dans son Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse (Editions Plon au Seuil, 2017), nous éclaire sur la notion de roman familial ou roman des origines, amenée par Vanessa Springora : « Otto Rank invente l’expression ‘roman familial’ pour désigner la manière dont un sujet modifie ses liens généalogiques en s’inventant par un récit une autre famille que la sienne (Le mythe de la naissance du héros, 1909). Tout enfant, à un moment donné, s’interroge sur ses origines. Et comme il croit que ses parents ne l’aiment pas comme il voudrait, il imagine qu’ils ne sont pas ses vrais parents et il s’en invente de nouveaux, plus valorisants. » (page 453)

Pour en savoir plus sur les ateliers que j’anime : https://nathalieprevostconseil.com/domaines-dintervention/atelier-identite-professionnelle/

Identité et mémoire

Musée d’Orsay, Paris

Le dernier ouvrage de Charles Pépin, Vivre avec son passé, Allary Editions, 2023, et non pas dans son passé comme il me l’a dédicacé, aborde de manière très approfondie la notion de mémoire. En le lisant, j’ai appris grâce à lui que nous avions cinq mémoires, trois principales et deux subsidiaires (page 27) :

  • la mémoire épisodique (ou mémoire autobiographique) : le souvenir des épisodes de notre vie
  • la mémoire sémantique (ou mémoire des mots et des notions) : en elle, s’inscrit notre connaissance du monde
  • la mémoire procédurale (rattachée à nos réflexes et habitudes, qui se rapproche de la « mémoire habitude » de Bergson) : la mémoire des habiletés
  • la mémoire de court terme, de travail, et sensorielle

La mémoire épisodique est le siège de notre histoire : « un souvenir n’est pas une donnée inscrite dans notre cerveau » (page 32). Le souvenir est comme une sorte de réseau : le cerveau lors d’un épisode vécu met en relation différentes régions de celui-ci. Ainsi, notre cerveau est transformé par notre vécu. « Notre cerveau se définit par sa plasticité, sa capacité à évoluer sans cesse, tel un dense réseau rhizomique en perpétuelle reconfiguration » (page 35).

La mémoire sémantique contient l’ensemble des connaissances, idées et jugements que nous avons : « Nos interprétations ancrées dans notre mémoire sémantique implicite ne sont pas seulement personnelles, elles passent aussi par le spectre d’un héritage familial et sociologique. Nos « vérités » sont en partie influencées, voire déterminées, par notre milieu social. Notre mémoire sémantique implicite porte des représentations du monde et de la société, elle véhicule des règles de vie, des valeurs et des croyances qui procèdent autant de notre vécu personnel que de l’héritage de notre classe sociale ». (page 43). Cette affirmation rejoint tous mes écrits précédents sur la sociologie clinique, que mes lecteurs fidèles reconnaîtront. Intéressant de constater que les neurosciences rejoignent les travaux des sociologues cliniciens.

« Nous n’avons pas besoin d’être d’accord avec notre héritage pour qu’il se perpétue à travers nous. Nous pouvons mettre du temps à comprendre ce que nous portons en nous, en plus de notre passé individuel, le passé de nos aïeux et de notre classe sociale. Notre passé ne commence pas à notre naissance, mais trouve son origine bien avant, dans la vie, les croyances, les souffrances et les joies de ceux qui nous ont précédés, et dont nous héritons parfois sans le savoir » (page 45). Charles Pépin rejoint quand à lui la réflexion de la philosophe Claire Marin, que j’ai développée dans un article intitulé Commencer, sur la notion de temps : elle y cite dans son ouvrage Paul Ricoeur et le roman familial, cher aux psychanalystes et sociologues cliniciens.

Les neurosciences nous montrent ainsi que, au présent, nous entretenons une relation constante et complexe avec notre passé. Un exemple parmi d’autres évoqué par Charles Pépin : une perception, une odeur par exemple, est imprégnée d’un souvenir (cf. Bergson). Il existe « un lien intime tissé entre nos perceptions et la mémoire du passé. Cette fameuse Madeleine de Proust a depuis donné son nom à toute réminiscence déclenchée par une sensation. (page 72) Mais pour cela, il nous faut être « disponibles, réceptifs, pour pouvoir lever le voile du passé et ressentir la félicité des douces réminiscences. Il nous faut être pleinement présents dans l’instant, s’y abandonner, capables d’accueillir ce qui surgit pour libérer l’accès à notre passé » (page 74).

L’art de bien hériter (page 161). J’aime bien cette formulation, elle rejoint la fameuse phrase de Jean-Paul Sartre : « La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui« , que j’ai mise en exergue dans ma brochure professionnelle. Charles Pépin nous conseille de nous approprier notre héritage en accueillant ce qui nous a constitués, de telle manière qu’il nous conduise à l’expression de notre singularité. Beau (et parfois difficile) programme. Que je propose à mes clients en coaching, ou même en bilan de compétences, quand des questions de fond surgissent sur le choix d’un métier par exemple : choix dicté par la loyauté ? Choix vraiment libre, hors de toute détermination sociale ? Le temps que l’on s’autorise, celui de l’introspection à l’occasion d’un accompagnement (de type coaching ou bilan de compétences) est précieux pour faire ce pas de côté nous aidant à répondre à ces questions.

Conclusion optimiste, que je partage : « Notre passé ne nous enferme ni dans une essence ni dans une identité, encore moins dans un affect. Nous pouvons le réinterpréter, le revisiter, et même le transformer, revenir sur nos mauvais souvenirs et les revivre autrement. Nous pouvons récapituler notre passé de manière créative, transformer un héritage non choisi en fondement de notre liberté, comprendre ce que notre passé a fait de nous et décider d’en faire quelque chose de nouveau. Il faut parfois aussi savoir s’alléger, oublier pour continuer à avancer » (page 272).

Le bateau de Thésée

En lisant l’un des derniers numéros du magazine Sciences humaines, j’ai découvert le motif du bateau de Thésée autour de la notion d’identité que je ne connaissais pas, et dont le nom a été repris dans un manga d’ailleurs. Il est parfaitement en phase avec le contenu du livre de Charles Pépin, vous le constaterez vous-même.

Extrait : « Imaginez un navire tellement vieux que toutes les pièces finiraient par être remplacées : chaque planche, chaque clou, chaque morceau de bois ou de tissu… Plus rien ne serait d’origine ! Est-ce toujours le même bateau ? Cette question obsède les philosophes depuis l’Antiquité. Certains pensent qu’il conserverait tout de même son identité, d’autres qu’il en changerait à force d’être modifié, résume Plutarque dans sa Vie de Thésée (1er siècle). Aujourd’hui encore, le motif du bateau de Thésée est mobilisé pour réfléchir à ce qui nous définit, par des philosophes comme David Lewis, Derek Parfit et Richard Swinburne dans Identité et survie (Ithaque, 2015). Comme tous les êtres vivants, nous ne cessons de changer au fil du temps. Nos cheveux tombent et d’autres repoussent ; les cellules de notre peau ou de nos organes meurent et sont remplacées ; notre corps, constitué d’environ deux tiers d’eau, se déshydrate et se réhydrate constamment, etc. Sommes-nous vraiment la même personne à 5 ans, à 25 ans et à 75 ans ? Traditionnellement, de nombreux philosophes considèrent que l’identité est fondée sur la mémoire : contrairement au bateau de Thésée, nous restons la même personne parce que nous avons conscience de nos états passés, présents, et du lien entre les deux. C’est notamment la thèse de John Locke dans ses Essais sur l’entendement humain (1689). Le problème, c’est que les recherches en psychologie ont depuis montré que nos souvenirs étaient souvent faux. Nous réinventons régulièrement notre passé en fonction de ce que nous sommes aujourd’hui… » Sciences humaines n ° 374, janvier 2025.

Pour approfondir, lire mes articles précédents sur la mémoire :

Le roman familial

Exposition L’intime au Musée des arts décoratifs, Paris, Octobre 2024

Quelle n’a pas été ma joie de découvrir dans le titre de l’ouvrage de Laure Murat la notion de « Roman familial » (1), très présente en sociologie clinique, mais aussi en psychanalyse. Elisabeth Roudinesco définit ainsi cette notion (2) : « Le roman familial est l’expression créée par Freud et Rank pour désigner la manière dont un sujet, dans une construction inconsciente, modifie ses liens généalogiques en s’inventant, par un récit ou un fantasme, une autre famille que la sienne. Tout enfant, à un moment donné, s’interroge sur ses origines. Et comme il croit que ses parents ne l’aiment pas comme il voudrait, il imagine qu’ils ne sont pas ses vrais parents et il s’en invente de nouveaux, plus valorisants. »

Cette définition insiste sur l’importance de la complexité des relations au sein de la famille, cristallisées par les aventures du héros grec Oedipe, dans la construction de l’identité individuelle, pour laquelle la mise au jour d’un roman familial par l’analyse est fondamentale.

On se rapproche ici de l’identité narrative, chère à Paul Ricoeur : « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte sur lui-même » (Ricoeur, 1985). « L’identité narrative n’a rien de stable. Elle évolue et peut faire l’objet de multiples versions, complémentaires ou même opposées, qui se construisent entre l’histoire factuelle, celle des historiens, et la fiction, celle qui se construit sur le modèle du roman familial. Le récit est une construction qui permet d’échapper au manque, du côté du fantasme, de restaurer une histoire marquée par le malheur ou la maltraitance, ou encore d’inventer des médiations face aux contradictions qui la traversent » (3).

L’ouvrage de Laure Murat est remarquable dans la description de sa famille et de ses origines aristocratriques. Un monde aux antipodes du mien, mais son analyse presque « clinique » est captivante, et l’on peut s’y intéresser lorsque l’on est curieux d’une manière générale, et en particulier d’un habitus si marqué socialement. Elle semble décrire un monde disparu aux codes étranges : « la puissance muette du code », « un savoir immémorial sur l’art de la performance sociale », « l’invisibilité est la clé de voûte », « un monde vide, de pure formes », « un impérieux silence », « toute passion dissimulée », « toute souffrance tue », « s’abstenir de penser », « avoir l’air, affecter, feindre », « avoir de l’esprit ».

Laure Murat, historienne, professeure de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles, rapproche sa vie passée de l’oeuvre de Proust, dont elle est une grande spécialiste : « Les gens qui m’entouraient étaient, stricto sensu, des personnages de Proust ».

Extrait : « Dans le climat de confusion entre la littérature et la vie où j’avais baigné, je m’étonnais à peine de lire que Robert de Saint-Loup fût l’ami de mon arrière-grand-oncle, le duc d’Uzès, à qui il avait servi de témoin lors d’un duel (A l’ombre des jeunes filles en fleurs),ou que le Prince de Borodino, son supérieur à Doncières, allât dîner chez les Murat (Le côté de Guermantes), ou encore que Charlus comparât les Guermantes aux Luynes (La Prisonnière). »

Claire Murat nous rappelle qu’étymologiquement, « aristocratie signifie le pouvoir des meilleurs. Admettre que la noblesse avait perdu son prestige et ne constituait plus l’élite, c’eût été céder à l’inimaginable : l’aveu d’un déclassement. Il ne suffisait donc pas de se tenir, il fallait désormais maintenir coûte que coûte un univers, un décor, un mode d’existence devenus étrangers aux réalités contemporaines et sans rapport avec le siècle ».

Elle se demande à juste titre pourquoi la lecture de l’oeuvre de Proust suscite un tel trouble identitaire et « ontologique » chez elle ? Réponse : « La Recherche n’est pas un roman historique. Proust convoque les transparents, les oisifs sans relief, dont le titre était la seule distinction et l’unique chance de postérité. Il instrumentalise des noms titrés à valeur de signes. C’est bien la fiction qui donnait tout son éclat à la réalité des noms inscrits de tout temps dans ma mémoire et qui, assoupis dans la poussière du bottin mondain et des albums de famille, étaient devenus incolores. Guermantes rehaussait Uzès, Borodino ravivait Murat ». Elle complète : « Ce fut un choc. Car, pour la première fois, la forme proustienne, donnait du sens à la vacuité de la forme aristocratique. Le roman prenait en charge le néant et la futilité d’un monde qui croyait posséder la clé de son royaume. »

La littérature soigne, exemple encore une fois s’il en était nécessaire, Claire Murat a été délivrée des faux-semblants attachés à l’aristocratie de ses origines par la lecture de la Recherche : « Elle m’a instaurée en tant que sujet en dépliant le sens des mises en scène attachées à l’homosexualité, et plus que tout, m’a ouverte au réel. Elle m’a aussi instituée professeure. Car c’est Proust, bien sûr, que j’ai choisi pour mon premier séminaire à l’Université de Californie. »

Pour notre plus grand bonheur, Claire Murat a accepté l’injonction paternelle : « Alors, raconte ! », obsédé qu’était son père par la narration, savoir s’exprimer, raconter une histoire étant son premier commandement. Je vous souhaite une belle découverte de cette histoire de vie singulière, émancipatrice, consolatrice, et merveilleusement bien documentée et écrite.

(1) Proust, roman familial, Editions Robert Laffont, 2023.

(2) Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, Editions Plon / Le Seuil, 2017.

(3) Vocabulaire de psychosociologie, Editions érès, 2013.

#Episode 21 Podcast avec Catherine Lamy

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Comme nous le confie Catherine Lamy dans ce podcast enregistré à distance, « le culot m’a sauvé la vie ». Catherine, Française expatriée à New York, nous raconte son parcours de combattante pour faire diagnostiquer la maladie rare dont elle a souffert, l’ACC, abréviation de ADRENOCORTICAL CARCINOMA OU CANCER SURRÉNAL OU CORTICOSURRÉNALOME. Cancer peu connu, ce qui a généré un certain laps de temps pour qu’un diagnostic correct soit posé. Il m’a semblé important que Catherine nous explique comment elle a fait face à cette épreuve de la vie. Avec courage, pugnacité et humour, elle raconte ensuite comment elle a décidé de co-fonder la première association internationale dédiée à ce cancer, Let’s cure ACC, afin de venir en aide aux malades en les informant dans leurs langues maternelles, en leur permettant de poser leurs questions et de recevoir des conseils, et en les mettant en relation avec des malades ou des professionnels de santé dans de nombreux pays. Les recommandations de Catherine, qui nous concernent tous et toutes : « Soyez votre propre avocat.e pour vous faire entendre par les médecins, faites des projets et ayez des objectifs pour votre avenir et votre vie après la maladie ».

La littérature soigne

Expo Constantin Brancusi au Centre Pompidou

Quelles sont les stratégies possibles pour vivre avec, notamment grâce à la littérature ? Avec le monde qui nous entoure tel qu’il est, avec des discours ambiants dans lesquels on ne se reconnaît pas, avec des tendances sociétales qui nous mettent mal à l’aise, avec ce dont on a hérité, avec son histoire personnelle, avec ses failles, ses blessures, avec ses forces aussi, ses expériences et ses capacités de résilience.

Les livres, par leur puissance d’humanité, par leur force d’expression, prennent soin de nous. Ils ont le pouvoir de nous apaiser par l’ordre de leur syntaxe, le rythme et la musicalité de leurs phrases, et même par le toucher sensuel de leur papier. Par les récits qu’ils nous soumettent, ils ont ce pouvoir étonnant de nous arracher à nous-mêmes pour nous emporter vers d’autres destinations, souvent insoupçonnées. Pour nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, dans la peau d’un autre, d’un personnage dont l’histoire, le monde, la culture, la joie ou la douleur ne sont pas les nôtres, mais avec lequel il nous est donné d’être en empathie.

Quel est le livre qui a changé votre vie ou votre regard sur votre vie ? Qui vous a permis de vous réparer ou de vous (re) construire ?

En ce qui me concerne, c’est Instruments des ténèbres de Nancy Houston. La force de son écriture, la violence du récit, ce fut un coup de poing. Cette façon de raconter l’histoire des femmes m’a éveillée au féminisme, et je n’ai plus lâché les oeuvres de Nancy Houston. J’admire sa liberté, sa puissance, sa façon de se mettre à nu dans ses livres, tout en racontant des histoires universelles qui nous parlent de nous, les femmes.

Voici quelques exemples et témoignages que j’ai tirés de mes lectures ou de mes vagabondages sur Internet qui m’ont attiré par leur profondeur et leur résonance avec mes centres d’intérêt.

L’écriture, l’amour et le lien : C’est l’histoire d’une grande dame, au courage et à la détermination hors norme. Je vous recommande vivement le témoignage de Josette Kalifa, La réparation, aux Editions J’ose être : « Quand j’observe la vie et ses méandres, je vois à quel point le lien est le dénominateur commun. Tout est lié. Une chose arrive parce que, quelque part, une autre chose doit se produire. Est-ce cette compréhension précoce, intuitive, qui a nourri mon besoin fondamental de réparer le lien, de réparer la vie ? Tout ce qui m’est arrivé procède de cette chronologie du lien. Je suis née dans cette famille, de ce couple névrosé, lui-même porteur d’une lignée de souffrances, de maltraitances, d’abandons et de malheurs. Je suis née pour réparer ce lien. Chaque lignée est une histoire unique. Histoire qui se perpétue de génération en génération en un éternel recommencement. L’histoire se perpétue, jusqu’à ce qu’un accident survienne et brise le cours normal de cette lignée. Cet accident, c’est moi. » … « Je m’étonne de la puissance thérapeutique de l’écriture. Il ne suffisait pas de tenir les tenants et aboutissants de mon histoire. Rompre la chaîne de transmission passait, pour moi, par le dépôt sur le papier de toutes mes souffrances, mes colères, mes chagrins, en dehors de moi, telle une offrande au feu de la vie. L’amour a fait le reste. Aujourd’hui, je me sens plus légère que jamais, heureuse et en paix. »

La lecture peut soigner les enfants : Comment une autrice entrée dans l’âge de la sagesse (elle a 69 ans) peut-elle être aussi connectée à l’univers adolescent ? A ceux ren­contrés « sur le terrain » s’ajoute une solide veille d’information, et des ­relais toujours renouvelés parmi les générations qui viennent. Les enfants ont changé et Marie-Aude Murail aussi. « La littérature soigne ». Parce qu’il n’y a pas assez de psychologues pour écouter tout le monde, et qu’il fallait donc en inventer un. Parce que les enfants continuent d’aimer la lecture, pour peu que l’on sache les y amener.

L’amour comme force de résilience pour Salman Rushdie : « C’est la réponse à la question « comment on raconte » qui fait tout le livre. C’est ce avec quoi j’ai lutté pour écrire Le Couteau. Il fallait que la forme mette en confrontation deux forces opposées : d’un côté l’amour, la beauté, l’art, la liberté, et de l’autre la violence, la bigoterie, le fanatisme, la stupidité… Alors j’ai voulu que Le Couteau soit avant tout un livre sur l’amour des autres et l’amour de la vie – cette vie dont j’ai failli être privé. » Interview dans Télérama n° 3875 du 17/04/2024.

Revisiter les récits familiaux avec Delphine Horvilleur :  » Le monde cherche à nous rassurer. C’est gentil de sa part. Très gentil ! Et nous, on voudrait tellement le croire. Se blottir dans ses bras et savoir qu’on sera protégé. Mais la conversation avec le passé est si puissante qu’elle rend difficilement audible autre chose. Et dans nos têtes, ça fait un boucan monstre. Ça nous oblige à revisiter tous les récits qui nous ont construits, à déconstruire des légendes familiales, des narratifs à l’ombre desquels on s’est si longtemps abrité. » page 39, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024.

« Les chansons d’Anne Sylvestre me font du bien, depuis toujours, mais j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. En lisant l’histoire familiale de cette compositrice, un élément de réponse m’est apparu. J’ai compris que cette fille de collabo avait fait de ses chansons le lieu d’un combat contre ses origines. Comme si chaque parole qu’elle écrivait murmurait à demi-mot : je suis l’enfant d’un lâche ou d’un salaud, mais je saurai m’élever contre cet héritage. C’est peut-être pour cela qu’elle a écrit ses fabulettes pour les enfants, pour apprendre à grandir ou à se méfier. Peut-on dépasser autrement son passé que dans la réécriture ? Depuis des semaines, je pense beaucoup à tout ce qui me fait du bien, et plus encore à ceux qui me font du bien. J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. Delphine Horvilleur, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024. page 39 ?

J’ai découvert la biographie hospitalière grâce à Maud Jan-Ailleret, que je remercie vivement pour notre conversation sensible sur le sujet (cf. le podcast Mine de rien). Dans son roman Une certaine Espérance (Editions Baribal, 2025), Dominique incarne le personnage d’une biographe hospitalière, en soutien à Espérance, au départ réfractaire. Dominique présente la biographie hospitalière ainsi : « Elle explique ce qu’apporte le fait de raconter des épisodes de son histoire à un biographe formé et le bienfait de recevoir gracieusement, pour soi-même ou un proche choisi, le récit de sa vie sous la forme d’un livre. » « Tenir parole et rendre parole. Je ne suis qu’un instrument de la voix de l’autre. En quelque sorte, je suis là pour vous aider à ranger le bureau de votre vie. Avec la biographie hospitalière, on est dans le vrai. » (page 96). « Elle a parlé de la puissance de l’écriture comme accès direct, mais aussi comme soin prodigué à l’autre et par effet boomerang, à soi-même. (page 149)

L’art et le langage pour tisser son identité en conscience : Le mot « texte » vient du latin textilis qui veut aussi bien dire « textile » que « ce qui s’entrelace » selon Chloé Bensahel, tisserande et artiste plasticienne franco-américaine, qui mêle performance, textiles et multimédias pour éclairer la relation entre langage et identité. Inspirée par l’expérience migratoire de sa propre famille, elle associe dans son travail la narration et les traditions artisanales pour faire naître un langage intégré ou codé. Grâce au tissu, l’artiste crée des oeuvres intégrant le langage et inclut dans ses tapisseries des mots à peine lisibles, dont on peut déchiffrer le double sens. Télérama 3877 du 01 mai 2024.

Raconter le quotidien des femmes par Alice Munro, la Reine de la nouvelle … et du temps : « Écrire le quotidien – quand on est une femme qui plus est – s’avère risqué. On est rapidement relégué au rang d’artiste mineur. Car de quoi parle-t-on ? De mères avec leurs filles, de passion non réciproque, de souffrance conjugale. Pourtant c’est immense et pourtant c’est poignant. Car Alice Munro, dont la romancière Audrey Thomas disait qu’elle était le seul auteur qu’elle connaissait à explorer vraiment la sexualité féminine, règle leur compte à tous les clichés. » (A lire sur Télérama)

« Proust m’a sauvée » affirme Laure Murat dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) : « La transformation d’un malheur sans nom en un roman exploratoire, où chaque fluctuation de l’âme sera nommée, pensée, sentie, décrite, exorcisée. La conversion d’une catastrophe en une oeuvre d’art » (page 216). « Proust n’endort pas nos douleurs dans les volutes de sa prose, il excite sans cesse notre désir de savoir, cette libido sciendi qui, en séparant l’enfant de sa mère, nous affranchit plus sûrement du malheur que tous les mots de la compassion. A ce titre, il ne serait pas exagéré de dire que Proust m’a sauvée » (page 218).

L’héroïne du conte Les Mille et Une nuits, Shéhérazade, plait à Marlene Monteiro Freitas « parce qu’elle donne à la fiction le pouvoir de sauver la vie » (Télérama n ° 3937, page 24).

Maladie mentale et littérature : Philippa Motte dans son ouvrage Et c’est moi qu’on enferme (Editions Stock, 2025), constate que les livres qu’elle a engloutis par dizaines ont eu un pouvoir salvateur dans sa vie, avec l’impression d’avoir découvert un continent immense : « les livres m’auraient épargné certains comportements excessifs et passionnés que je soupçonne d’avoir nourri ma fragilité » (page 158).

En ce qu’ils touchent à un besoin universel de création de sens, les récits fictionnels, contes, légendes, romans, sont aussi un support naturel pour les psychothérapeutes. Et les coachs, puis-je ajouter, notamment à travers le travail autour des histoires de vie, approche à laquelle j’ai été certifiée pour mes accompagnements.

A lire aussi : https://nathalieprevostconseil.com/2021/04/28/litterature-et-identite/

#Episode 20 Podcast avec Muriel Gani

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Entretien avec Muriel Gani, photographe, auteure, experte en communication éditoriale et formatrice, qui nous transmet son goût des images, de la nature, des mots, de ce qui est « moche » et qu’elle nous rend beau, de ce qui est complexe et qu’elle tend à rendre intelligible et accessible. Vous pourrez découvrir ses photos abstraites ou fragments urbains sur son compte Instagram : matières à rêver, images mentales enfouies, ses photos qui ressemblent à des peintures vous charmeront comme elles m’ont charmée. Et dans la droite ligne de l’intention éditoriale de cette série de podcasts Mine de rien, Muriel revient sur ses héritages, ses autorisations et ses freins intériorisés, son chemin de vie artistique et personnel en finissant l’échange avec ce qu’elle entend transmettre aujourd’hui.