Don et contre-don

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J’ai eu l’occasion lors d’une séance de coaching de m’interroger sur le tryptique donner-recevoir-rendre avec à un client mal à l’aise face à la générosité de sa famille et ayant bien compris qu’une trop grande générosité place l’autre en dette. Je me suis donc intéressée de près à l’ouvrage fondateur de Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, (1) préfacé par Claude Lévy-Strauss, pour comprendre cette fameuse relation don / contre-don amenée par l’un des pères de l’anthropologie sociale.

Marcel Mauss a décrypté les trois obligations, donner, recevoir, rendre des tribus nord-ouest américaines. Pour lui, l’obligation de DONNER est l’essence même du potlatch. Un chef doit donner des potlatch, pour lui-même, pour son fils, son gendre ou sa fille, pour ses morts. Il ne conserve son autorité sur sa tribu et son village, voire sur sa famille, il ne maintient son rang entre chefs que s’il prouve qu’il est hanté et favorisé des esprits et de la fortune, qu’il est possédé par elle et qu’il la possède ; et il ne peut prouver cette fortune qu’en la dépensant, en la distribuant, en humiliant les autres, en les mettant à l’ombre de son nom… perdre le prestige, c’est bien perdre l’âme : c’est vraiment la « face », c’est le masque de danse, le droit d’incarner un esprit, … c’est vraiment la personna, qui sont ainsi mis en jeu… L’obligation de RECEVOIR ne contraint pas moins. On n’a pas le droit de refuser un don, de refuser un potlatch. Agir ainsi, c’est manifester qu’on craint d’avoir à rendre, c’est craindre d’être « aplati » tant qu’on n’a pas rendu. En réalité, … c’est « perdre le poids » de son nom… Mais en l’acceptant (le don), on sait qu’on s’engage… L’obligation de RENDRE dignement est impérative. On perd « la face » à jamais si on ne rend pas, ou si on ne détruit pas les valeurs équivalentes.

[1] Sociologie et anthropologie, Marcel Mauss, Editions Puf, 1950, 13ème édition novembre 2013. Et L’essai sur le don, 1923.

Et je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait d’un écrit de Paul Ricoeur analysant la théorie de Mauss, en y associant don et reconnaissance, avec un prolongement sur argent et vérité.

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La lutte pour la reconnaissance et le don, extrait d’un article publié par Paul Ricoeur, et consultable dans son intégralité sur le site du Fonds Ricoeur.

« Dans sa grande œuvre L’Essai sur le don, sous-titrée Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Marcel Mauss parle de sociétés « archaïques » non pas au sens barbare du terme, mais voulant dire qu’elles ne sont pas entrées dans le mouvement général de la civilisation — une société polynésienne ou d’Amérique. Ceci est important parce que mon problème sera de savoir si le don reste un phénomène archaïque et si nous pouvons retrouver des équivalents modernes de ce que Marcel Mauss a très bien décrit comme «économie du don» ; pour Mauss il s’agit d’une économie, c’est-à-dire que le don se place dans la même lignée que l’économie marchande. La relecture qui est faite aujourd’hui de Marcel Mauss est présentée dans le livre de Marcel Hénaff intitulé Le Prix de la vérité, en sous-titre Le don. C’est une tentative de réinterprétation de la dialectique de l’échange du don pour le sortir de son archaïsme et lui restituer un avenir. Mauss avait bien vu dans ces pratiques archaïques quelque chose d’étrange qui ne le mettait pas sur le chemin de l’économie marchande, qui n’était pas un antécédent ou un précédent, donc une « forme primitive » , mais qui était situé sur un autre plan. C’est sur le caractère cérémoniel de l’échange que je veux insister : la cérémonie de l’échange ne se fait pas dans la quotidienneté ordinaire des échanges marchands, bien connus de ces populations sous la forme du troc ou même de l’achat et de la vente avec quelque chose comme une monnaie. Hénaff souligne que le don, la chose donnée dans l’échange, n’est pas du tout une monnaie ; ce n’est pas une monnaie d’échange, c’est autre chose, mais alors quoi ? Reprenons l’analyse de Mauss au point où il s’arrête — sur une énigme, l’énigme du don : le don appelle le contre-don, et le grand problème de Marcel Mauss n’est pas du tout «pourquoi faut-il donner » mais « pourquoi faut-il rendre ? ».

Pour Marcel Mauss la grande énigme est donc le retour du don. La solution qu’il en donnait était d’assumer l’explication apportée par ces populations elles-mêmes ; et c’est d’ailleurs ce que Lévi-Strauss, dans Les structures élémentaires de la parenté, et dans le reste de son œuvre, a critiqué : le sociologue ou l’anthropologue assume ici les croyances de ceux qu’il observe. Or que disent ces croyances ? Qu’il y a dans la chose échangée une force magique, qui doit circuler et retourner à son origine. Donner en retour, c’est faire revenir la force contenue dans le don à son donateur. L’interprétation que Marcel Hénaff nous propose (et que je prends à mon compte) est que ce n’est pas une force magique, qui serait dans le don, qui contraindrait au retour, mais le caractère de substitut et de gage. La chose donnée, quelle qu’elle soit — des perles ou des échanges matrimoniaux, n’importe quoi en guise de présent, de don, de cadeau — n’est rien que le substitut d’une reconnaissance tacite ; c’est le donateur qui se donne lui-même en substitut dans le don et en même temps le don est gage de restitution ; le fonctionnement du don serait en réalité non pas dans la chose donnée mais dans la relation donateur-donataire, à savoir une reconnaissance tacite symboliquement figurée par le don. Je prendrai cette idée d’une relation de reconnaissance symbolique pour objet de la confrontation avec les analyses de la lutte issues de Hegel. Il me semble que ce n’est pas la chose donnée qui par sa force exige le retour mais c’est l’acte mutuel de reconnaissance de deux êtres qui n’ont pas le discours spéculatif de leur connaissance ; la gestuelle de la reconnaissance, c’est un geste constructif de reconnaissance à travers une chose qui symbolise le donateur et le donataire.

Je peux justifier cette interprétation, en la mettant en rapport avec une expérience qui n’est certainement pas archaïque : nous avons une expérience de ce qui n’a pas de prix, la notion du « sans prix ». Dans la relation de don entre les «primitifs » , comme on les appelait à cette époque-là, il y avait l’équivalent de ce qui pour nous a d’abord été dans l’expérience grecque la découverte du « sans prix » lié à l’idée de vérité — d’où le titre du livre de Hénaff, Le prix de la Vérité : en réalité, c’est le « sans prix » de la vérité. L’expérience fondatrice ici, c’est la déclaration de Socrate face aux sophistes : « moi j’enseigne la vérité sans me faire payer » ; ce sont les sophistes qui sont des professeurs que l’on paye —nous sommes dans la lignée des sophistes plus que de Socrate.

Un problème a été posé à l’origine, c’est le rapport entre la vérité et l’argent, un rapport que l’on peut dire d’inimitié. Cette inimitié entre la vérité (ou ce qui est cru comme vérité et enseigné comme vérité) et l’argent a elle-même une longue histoire — et le livre de Hénaff est en grande partie une histoire de l’argent face à la vérité. En effet l’argent, de simple indice d’égalité de valeur entre des choses échangées, est devenu lui-même une chose de valeur, sous la forme d’un capital ; là les analyses marxistes sont certainement à leur place, sur la façon dont la valeur d’échange est devenue plus-value et, à partir de là, mystification, au sens que l’argent devient mystérieux puisqu’il produit de l’argent alors qu’il ne devrait être que le signe d’un échange réel entre des choses qui ont leur valeur soit par la rareté, soit par le travail qui y est inclus, soit par la plus-value de la mise à la disposition d’un consommateur ; que de mystification l’argent soit devenu la chose universelle qu’il est devenu marque le comble du conflit entre la vérité et l’argent.

À cet égard, Hénaff renvoie au livre du grand sociologue allemand Simmel (fin XIXe—début XXe), dans lequel il fait l’éloge de l’argent en comprenant sa place dans la civilisation comme universel échangeur ; l’argent est donc titulaire en quelque sorte de tous les processus d’universalisation —ce que nous vivons actuellement comme globalisation ; le premier phénomène à globalisation, c’est la circulation de l’argent ; et Simmel va même jusqu’à dire qu’il est symbole de liberté en ce sens qu’on peut acheter n’importe quoi avec l’argent, on a donc la liberté de choix. Mais Simmel, qui est en même temps un moraliste néo-kantien montre quelque chose de monstrueux que Socrate avait prévu : le désir d’argent est une soif illimitée ; on pense au mot d’Horace « aurisacra fames », la faim sacrée de l’or. On retrouve ce que tous les moralistes, depuis Aristote et les stoïciens, avaient dénoncé comme la volonté d’avoir trop, la « pléonexia », l’insatiable. L’insatiable, c’est à la fois l’infini et l’insaisissable, d’où la signification libératrice du rapport avec les biens non marchands — le titre d’une livraison récente de la revue Esprit se présentait sous la forme d’une interrogation inquiète : « Existe-t-il encore des biens non marchands ? ». Ma suggestion est que, dans les formes contemporaines et quotidiennes de l’échange cérémoniel des cadeaux nous avons un modèle d’une pratique de reconnaissance, de reconnaissance non-violente. Il y aurait alors un travail à faire, qui serait la réplique du travail d’Honneth sur les formes du mépris, une enquête sur les formes discrètes de reconnaissance dans la politesse, mais aussi dans le festif. Est-ce que la différence entre les jours ouvrables, comme nous disons, et les fêtes ne garde pas une signification fondatrice, comme s’il y avait une sorte de sursis dans la course à la production, à l’enrichissement : le festif serait pour ainsi dire la réplique non violente de notre lutte pour être reconnu ? On peut dire que nous avons une expérience vive de la reconnaissance dans un rapport de cadeau, d’échange, de bienfait ; nous ne sommes plus en demande insatiable mais nous avons en quelque sorte le petit bonheur d’être reconnaissant et d’être reconnu. Soulignons le fait qu’en français le mot reconnaissance signifie deux choses, être reconnu pour qui on est, reconnu dans son identité, mais aussi éprouver de la gratitude — il y a, on peut le dire, un échange de gratitude dans le cadeau.

Je termine sur l’interrogation qui est la mienne : jusqu’à quel point peut-on donner une signification fondatrice à ces expériences rares ? Je tendrais à dire que tant que nous avons le sentiment du sacré et du caractère hors-ouvrage de la cérémonie dans l’échange sous son aspect cérémoniel, alors nous avons la promesse d’avoir été au moins une fois dans notre vie reconnu ; et si nous n’avions jamais eu l’expérience d’être reconnu, de reconnaître dans la gratitude de l’échange cérémoniel, nous serions des violents dans la lutte pour la reconnaissance. Ce sont ces expériences rares qui protègent la lutte pour la reconnaissance de retourner à la violence de Hobbes. » Paul RICŒUR

A lire également : l’identité narrative.

De Mauss à Lévi-Strauss, 50 ans après.

A regarder, cette explication remarquable du don (demander, donner, recevoir, rendre) en vidéo avec Jean-Edouard Grésy, anthropologue, et co-auteur avec Alain Caillé de l’ouvrage La révolution du don. Le management repensé à la lumière de l’anthropologie. Editions du Seuil, 2014.

 

 

 

L’identité narrative

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Le but du consultant en pratique narrative ou biographique (appelée aussi histoire de vie par les sociologues cliniciens) est d’aider ses clients à quitter leurs conclusions réductrices, leurs jugements, leurs interprétations, leurs croyances et à devenir l’auteur d’histoires nouvelles. Ce faisant, il les aide à relier entre eux des événements qui jusqu’à présent n’avaient pas de cohérence, et aussi à révéler des fidélités, des engagements, des loyautés, des intégrités : il leur permet d’en comprendre un sens nouveau, et ainsi d’en tirer de nouvelles conclusions identitaires.

Afin de mieux cerner la notion d’identité narrative,  amenée par Paul Ricoeur, j’ai demandé à Pierre-Olivier Monteil, ancien collègue, et aujourd’hui docteur en philosophie politique (voir biographie plus complète ci-dessous), de nous en expliquer les contours. Un grand merci à Pierre-Olivier d’avoir accepté que je publie sa note sur mon blog.

En latin, « identitas » vient de « idem », qui signifie « le même ». Aussi parle-t-on de « la même chose », ou de « la même personne ». Mais l’identité des personnes n’est pas, comme celle des choses, définie par une substance. C’est une identité temporelle, qui consiste à être soi-même dans le temps qui passe. Elle conjugue ce qui change et ce qui ne change pas dans une personne. Nos empreintes digitales, notre date de naissance sont des éléments permanents (c’est ce que Paul Ricœur désigne par le mot de « mêmeté »). Mais si nous n’évoluions pas au fil des circonstances, avec le temps, nous serions tellement figés que ne serions plus en devenir et nous ne serions plus tout à fait une personne vivante. Evoluer tout en restant soi-même, c’est ce que Ricœur désigne par le mot d’ « ipséité ». Cela suppose de savoir conjuguer la permanence et le changement, ce que permet de saisir la notion d’identité narrative. Car elle tient à la capacité de raconter une histoire, la nôtre, dans laquelle, par-delà les péripéties, nos puissions nous reconnaître et attester : « Oui, c’est bien encore de moi qu’il s’agit ».

L’identité narrative, qui apparaît pour la première fois chez Ricœur dans la conclusion générale de Temps et récit (1985), résulte de notre capacité de nous raconter au fil des épisodes que nous traversons, en mettant à jour cette histoire qui évolue tout au long de notre vie. Parce que l’intrigue de ce récit tisse de la continuité, il ne s’agit donc pas d’une identité qui se dissoudrait dans des états successifs momentanés. Mais, parce que cette histoire laisse une place aux péripéties, elle ne peut se réduire à de la permanence. Elle s’affranchit ainsi d’une conception qui définirait le « soi » comme une substance caractérisée une fois pour toute.

L’identité narrative associe donc la répétition et la différence. Elle se démarque ainsi du dogmatisme qui prétendrait se définir soi-même et s’y tenir contre vents et marées, comme du scepticisme qui douterait d’exister soi-même à force de changer tout le temps. Elle combine une part de dogmatisme (en continuant d’affirmer que l’on existe) et une part de scepticisme (en admettant qu’on ne saurait s’enfermer dans une définition de soi qui serait forcément réductrice). En outre, elle mêle la réalité et la fiction dans un roman qui ne prétend à aucune objectivité scientifique.

L’identité narrative trouve sa pertinence dans une multitude de situations pratiques. Au niveau individuel, on peut dire que la cure psychanalytique est une travail qui porte sur elle, puisqu’il consiste à se raconter soi-même à de multiples reprises, en quête d’un récit dans lequel on puisse mieux s’accepter et se reconnaître.

Dans le contexte de l’action collective – dans la conduite de projet, en entreprise par exemple – l’identité narrative souligne l’importance pour le collectif de travail et pour chacun de ses membres de faire le point, étape après étape, non seulement sur les résultats obtenus, mais sur ce que les personnes, modifiées par ce qu’elles ont fait, sont devenues. Sans quoi elles perdent le fil et ne sait plus qui elles sont, ni individuellement ni collectivement.

Au niveau de la société, enfin, l’identité narrative vient nous rappeler que les identités ne sont pas figées. Il n’y a pas, par exemple, une « essence » de la Nation française, que l’on pourrait définir comme une formule chimique inaltérable, mais simplement une continuité possible, qui tient à notre capacité collective à nous raconter, c’est-à-dire à tisser l’unité d’une intrigue à partir de la diversité des faits.

De surcroît, les autres aussi, peuvent nous raconter, dans la mesure où ils sont parties prenantes à notre propre histoire. Il est alors fort instructif de les écouter parler de nous en tant que l’un des personnages intervenant dans leur histoire à eux. Car nous cessons alors d’occuper le centre de la scène, comme lorsque nous nous racontons nous-mêmes, et nous pouvons acquérir, grâce à eux, un point de vue plus relatif sur nous-mêmes. Plus relatif, c’est-à-dire un peu moins autocentré et, par là, mieux disposé à la relation.

Alex Lainé, philosophe et formateur à l’Institut de Sociologie Clinique, y ajoute la tenue d’une promesse,  un « maintien de soi et de la parole donnée », qui définit également l’identité ipséité :

C’est ce qui amène Ricœur (reprenant Hannah Arendt) à dire que l’identité-mêmeté répond à la question « que suis-je ? » (= quelles sont les caractéristiques qui me définissent et dont certaines ne relèvent pas de mon initiative – par exemple mon nom, mes traits de visage -) ; tandis que l’identité-ipséité répond à la question « qui suis-je ? », entendez par là : qui suis-je en tant que « faiseur d’actes » (Hannah Arendt), c’est-à-dire celui qui prend des initiatives, notamment sur les terrains de l’éthique et de la vie politique.

Alex Lainé conclut : « Le récit de vie est en puissance affirmation de l’identité ipséité. »

Biographie :

Docteur en philosophie politique (EHESS) et diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur. Il enseigne l’éthique appliquée à HEC, à l’Université Paris-Dauphine et à l’Espace de réflexion éthique de la région Ile-de-France/université Paris Sud.

Il intervient également en entreprise et en institution comme formateur et consultant en éthique, en s’appuyant sur plus de vingt ans de pratique professionnelle en management (notamment en tant qu’adjoint du directeur de la communication d’un groupe bancaire de 2002 à 2009).

Parmi ses précédents ouvrages : Abécédaire du bien commun (Editions des îlots de résistance, 2012), Ricœur politique (Presses universitaires de Rennes, 2013), Reprendre confiance (Editions François Bourin, 2014).

A lire, l’article paru sur Pierre-Olivier Monteil, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Ethique et Philosophie du Management, Editions ERES.

La construction de l’identité par le récit, par Cécile de Ryckel et Frédéric Delvigne, in Psychothérapies 2010/4 (vol. 30, pages 229 à 240), Cairn

Pour en savoir plus sur Paul Ricoeur :

Limites entre thérapie et récit de vie

 

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Cette notion de limites entre thérapie et histoire de vie est importante pour les personnes qui me consultent et m’interrogent sur ma pratique ; et si elles ne posent pas la question de façon explicite, je le précise d’emblée lorsque j’explique les modalités de mon intervention : le travail sur son histoire de vie professionnelle, même s’il aborde des champs personnels, ne s’apparente pas à une thérapie. Il peut avoir des effets thérapeutiques, mais ce n’est pas sa finalité.

Michel Legrand (1) délimite la frontière entre souci de soi et de soin par le contrat établi entre les deux parties :  » la thérapie supposerait qu’une personne, client ou mieux patient, adresse une demande d’aide ou de soins à une autre personne qui soit non seulement un intervenant mais encore un psychothérapeute, celle-ci acceptant cette demande et s’engageant à aider la personne souffrante ».

A partir de cette définition, Michel Legrand affirme que « de manière commune, les pratiques de récit de vie n’appartiennent pas stricto sensu au champ thérapeutique, puisqu’y fait défaut le contrat thérapeutique. Le praticien du récit de vie ne s’engage pas à soigner ou à alléger la souffrance des narrateurs avec qui il travaille. » Il précise toutefois que le fait d’adresser à un autre son récit de vie permet à la personne « de le déconstruire, pour le recomposer autrement ». Elle « reraconte son histoire, la resignifie, la charge de nouveaux sens. » (2)

(1) Professeur Michel Legrand (1945-2006), Docteur en psychologie, psychologue clinicien et psychosociologue. Il fut professeur à la Faculté de psychologie de l’Université de Louvain où il enseigna la clinique biographique.

(2) Source : Penser l’accompagnement biographique, Alex Lainé, Emmanuel Gratton, Annemarie Trekker, L’Harmattan, 2016 – Page 212

Pour approfondir, lire aussi : Le travail de la narration dans le récit de vie par Roselyne Orofiamma, publié dans Souci et soin de soi. Liens et frontières entre histoire de vie, psychothérapie et psychanalyse, Christophe Niewiadomski et Guy de Villers (ouvrage collectif), Editions L’Harmattan, Paris, 2002

 

 

 

 

Travail, oeuvre, accomplissement

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Michel Serres s’émerveille en se promenant dans les ateliers Van Cleef & Arpels : « Non, non, ils ne travaillent pas, comme des hommes et des femmes quelconques, dans l’ordinaire des gestes, de l’emploi du temps et des pensées, comme vous ou moi. Les voici, dans un miracle permanent, comme les alchimistes d’autrefois, à pied d’oeuvre…

Non, non, ils ne travaillent pas comme vous et moi, comme nous. Maçons, paysans, forgerons, nous travaillons dans le dur : sillons, acier, béton ; ou bien dans le doux, employés de bureau ou de banque, avocats, professeurs : dossiers, rapports ou comptes, chiffres et codes. Travailleurs de la tête ou des bras, nous ne confondons pas le dur et le doux, nous ne les mêlons jamais dans nos activités, nos techniques, nos journées…

Toujours séparés dans toutes les langues que je connais – work and labor, Arbeit und Werke… – travail et oeuvre ici se fondent, mails l’oeuvre transcende le travail. Ailleurs, le travail, souvent sans intérêt, aboutit rarement à une oeuvre… Issu du Moyen-Âge, ce mot désignait un instrument de supplice à trois pieds, à trois pals, où l’on enchaînait ceux que l’on voulait fouetter ou même mettre à mort : trois pals : travail… Au contraire, l’oeuvre passe avec raison pour les délices du genre humain, pour le Paradis sur terre… Quand le dur se fond en doux, le travail se fond dans l’oeuvre. » (1)

Pour poursuivre sur la différence entre travail et oeuvre, ou travail et création, on pourrait ajouter que l’oeuvre de création est destinée à durer, le travail non. Hannah Arendt distinguait l’oeuvre, du travail et de l’action.

  • Le travail caractérise l’animal laborans
    Il consiste à subvenir à ses besoins vitaux et s’inscrit donc dans le cycle biologique de la vie. Immergé dans la nature, il n’est pas fondamentalement humain. Il produit l’éphémère c’est-à-dire ce qui, étant destiné à la consommation, n’a aucune permanence. Le travail est solitaire, tout individu y étant un simple membre de l’espèce c’est-à-dire interchangeable, anonyme. Il renvoie à la nécessité.
  • L’œuvre caractérise l’homo faber
    Œuvrer, c’est construire des objets faits pour durer, c’est-à-dire qui soient destinés à l’usage et non à la simple consommation. Sont des œuvres les maisons, les temples, les peintures, les poèmes etc. Le fabricateur est, certes, isolé mais il participe au monde commun dans sa production d’objets durables (c’est-à-dire aussi destinés à lui survivre). Le drame de la modernité est d’avoir  » changé l’œuvre en travail « . Si le travail renvoie au temps comme passage, l’œuvre renvoie au temps comme durée. L’homo faber est l’homme de la maîtrise (ce qui nécessite l’isolement), mais il est capable d’avoir un monde public, bien que non politique.
  • L’action caractérise l’homme agissant
    L’action est la seule activité qui mette directement en rapport les hommes. L’homme agissant est celui qui s’engage dans la vie de la Cité et qui a donc rapport au monde des hommes, ce qui implique la constitution d’un domaine public (c’est-à-dire à la fois de l’égalité et de la distinction). Il peut alors prendre conscience de la pluralité, essence de la condition humaine. L’homme agissant est l’homme parlant dans une communauté d’égaux éloignés des spectres du totalitarisme.

Les futurs chefs d’entreprise que j’accompagne parlent de « création d’entreprise » : leurs mots pour désigner leur projet reprennent la terminologie de l’oeuvre. D’ailleurs, nombreux sont les chefs d’entreprise qui affirment exhausser une passion et ne pas travailler (à l’instar des artistes).

Aujourd’hui, il nous faut distinguer le travail, l’emploi et l’activité (2) :

  • Le travail est défini par les économistes comme une occupation rémunérée (à la différence des tâches domestiques ou le bénévolat)
  • L’emploi désigne le statut, le poste ou la place dans la société, les droits et la protection sociale que l’on obtient en travaillant
  • L’activité : pour être considéré comme « actif » par l’INSEE, il faut exercer ou rechercher une activité professionnelle rémunérée.  Il y a donc des actifs occupés et des actifs inoccupés.

Bien que l’on soit passé en 200 ans de 3 000 heures de travail par an à 1 600, le travail reste t-il le grand organisateur de l’existence et des temps sociaux ? Le psychologue du travail Yves Clot observe un attachement des Français très particulier pour le travail : « un rapport très fort, passionné et identitaire à leur métier… Un emploi, ce n’est pas juste gagner sa vie, c’est une identité sociale, et au-delà, un élément essentiel à la réalisation de soi » (3).

Que représente justement le travail dans la construction de l’identité (2) ?

  • Il nous sécurise et donne une garantie sur l’avenir qui peut faire peur
  • Il structure notre temps de la vie quotidienne
  • Il crée du lien social, par des contacts sociaux en dehors de la famille
  • Il nous donne une utilité sociale et des buts dans la vie
  • Il nous occupe car nous sommes actifs
  • Il nous inscrit dans une communauté et définit notre identité sociale et professionnelle

Pour André Gorz, philosophe, journaliste, les individus doivent s’inventer et se construire eux-mêmes, se donner leurs propres lois, explorer tous les possibles que leur offre leur liberté, malgré les contraintes qu’imposent la socialisation, le travail, la vie tout court… Ces choix philosophiques l’ont vite amené à penser le travail, dont il donne en 1947 cette définition : « Originellement, un homme ne travaille pas pour gagner de l’argent ou vendre un produit. Il travaille parce que la vie est travail et qu’on ne se réalise qu’en faisant quelque chose qui vous exprime et en quoi on se reconnaisse. Sans doute même le peintre vend ses toiles et l’écrivain ses livres. Mais il ne les crée pas pour les vendre. C’est la création qui est sa fin. C’est la vie, en tant qu’elle s’y réalise, qui est la fin pour l’homme ». (4)

Récemment, la chaîne Arte a proposé une série d’anticipation sur le travail, Trepalium (cf. l’étymologie du mot expliquée plus haut par Michel Serres), que je recommande, car non seulement c’est une première, mais elle est vraiment bien faite  : c’est une fable dystopique selon son réalisateur, « le contraire d’une utopie. Elle ne propose pas un monde idéal, mais un monde qui serait allé vers ses pires défauts l’ultralibéralisme poussé à l’extrême, dans un univers cloisonné… Je dirais que Trepalium est moins une satire qu’un miroir déformant de notre époque. Dans le monde de la ville, le jeu des comédiens est froid et distant et nous montre en abîme ce que nous pouvons être (et ce que nous pourrions devenir) dans notre quotidien au travail. » J’attends la suite avec impatience !

  1. Extrait du texte Mains d’or, Michel Serres, philosophe et historien des sciences, dans Un exercice de style, Van Cleel & Arpels, Editions Gallimard, 2015.
  2. La retraite, une nouvelle vie. Une odyssée personnelle et collective. Anasthasia Blanché, Editions Odile Jacob, 2014.
  3. Le travail à coeur, Yves Clot, La découverte, 2010.
  4. Télérama 3482, 05/10/2016, interview de Willy Gianinazzi, historien, auteur d’André Gorz, une vie, éd. La Découverte.

 

L’impératif généalogique

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On ne peut intégrer qu’en différenciant. On ne peut s’insérer qu’en se distinguant. Cette contradiction est au coeur de la notion d’identité qui évoque à la fois la similitude – je suis semblable à tous ceux qui ont les mêmes attributs que moi – et la différence – je suis défini par des caractéristiques particulières qui me constituent comme différent de tous les autres (L’histoire en héritage, Editions DDB, 2009).

 

Vincent de Gaulejac revient encore et toujours sur la notion de place et d’identité en soulignant l’importance de l’ordre généalogique, qui inscrit chaque individu dans une lignée, c’est-à-dire dans une descendance organisée et structurée dans laquelle il va occuper des places successives qui lui sont assignées. Cette assignation lui permet de se singulariser sans se perdre dans l’illusion de s’être engendré lui-même. Les processus d’identification sont au fondement de la construction de l’identité confrontant l’individu à « produire de l’autre à partir du même » selon l’heureuse formule de Pierre Legendre.

Etre semblable sans être identique suppose que chacun soit nommé sous le double registre de l’appartenance à une famille et de la reconnaissance en tant qu’individu singulier : le nom de famille inscrit dans une filiation, un ensemble de liens déterminant un dedans et un dehors ; le prénom est un marqueur d’individualité. Le nom et le prénom octroient une place à l’enfant au sein d’un groupe familial.

« L’impératif généalogique est nécessaire à la constitution de l’ordre social sur plusieurs plans :

  • dans l’ordre de la temporalité, il introduit la chronologie là où règne la réversibilité
  • dans l’ordre de la nomination, il introduit le langage, là où règne l’imaginaire
  • dans l’ordre de la raison, il propose des référents, des catégories, des classements, des repères, là où règnent la confusion et le désordre
  • dans l’ordre symbolique, il propose des lois, des règles, des interdits au fondement du droit qui permettent d’éviter la loi du plus fort et la violence pulsionnelle
  • dans l’ordre social, il instaure la hiérarchie entre les générations, au fondement de la socialisation et de la culture, contre le règne de la confusion des genres » (Vincent de Gaulejac, L’histoire en héritage). »

 

A lire également :

Identité et mythes

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Image tirée de l’ouvrage Poser nue, biro&cohen éditeurs, 2011, de Nancy Houston et Guy Oberson

Selon une étude, les légendes pourraient avoir été racontées dès la fin du Néolithique, il y a de cela 6 000 ans. L’analyse, basée sur la phylogénétique, discipline qui compare la proximité génétique entre deux populations, chez 50 peuples indo-européens, met en avant la stabilité de structures narratives, de la Scandinavie à l’Anatolie. En recoupant l’étude des traditions orales, sur un corpus composé uniquement des contes contenant de la magie, et le moment où les populations se sont génétiquement éloignées, les chercheurs ont mis en évidence quels ancêtres communs racontaient quelles histoires. Ainsi, La Belle et la Bête serait racontée depuis au moins 4 000 ans…Nos contes de fées ne dateraient donc pas du 16e siècle.

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Mais pourquoi les mythes sont-ils si importants ? Parce que les humains ont besoin de croyances, et parce que leur identité se construit sur des histoires qui leur sont racontées. C’est ce que développe brillamment Nancy Huston dans son essai L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Elle y explique avec ses mots et son style de romancière reconnue en quoi les récits contribuent à la constitution de l’identité, comme le font les sociologues cliniciens à leur manière.

Recherche de sens : « notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi« . Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans chercher à comprendre. Et nous comprenons essentiellement, par les récits, c’est-à-dire des fictions. « Freud écoutait, médusé, le roman familial de ses patients. Sa découverte immense : ce qui est déterminant est ce qui fait sens pour le sujet, et seulement cela. »

On ne naît pas soi, on le devient, le soi est une construction : le prénom tout d’abord est un exemple de l’arbitraire qui se transforme en nécessité. « Nous recevons un prénom, qui avant d’échouer sur nous, a été rempli de sens ». Par le patronyme, nous sommes reliés à une lignée, nous avons une place définie, c’est l’essentiel, même si les règles patronymiques sont différentes d’une contrée à l’autre. Grâce à nos descendants, nous entendons un certain nombre d’histoires de notre famille qui nous pénètrent et nous façonnent à vie.

« Devenir soi, ou plutôt se façonner un soi, c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration ».

« Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. »

Je trouve toujours très enrichissant de lire Nancy Houston, je dévore ses romans, peut-être parce que son identité multiple, « romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue » comme elle se définit elle-même (L’espèce fabulatrice, page 52) – j’ajouterais féministe, intellectuelle engagée, multipliant les collaborations artistiques (avec des illustrateurs, peintres, photographes, metteurs en scène et j’en oublie) – donnent une coloration unique aux histoires qu’elle raconte et à la façon dont elle les raconte.

Pour en savoir plus : dans une série de huit Grands entretiens, Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique et professeur honoraire au Collège de France, fait partager sa passion de la culture classique et des mythes.

« Les mythes sont la forme de narration la plus épanouissante : ils servent à documenter des événements, expliquer l’inexplicable, fonctionner comme des manuels de moralité. » selon Akanksha Singh.