Travail, oeuvre, accomplissement

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Michel Serres s’émerveille en se promenant dans les ateliers Van Cleef & Arpels : « Non, non, ils ne travaillent pas, comme des hommes et des femmes quelconques, dans l’ordinaire des gestes, de l’emploi du temps et des pensées, comme vous ou moi. Les voici, dans un miracle permanent, comme les alchimistes d’autrefois, à pied d’oeuvre…

Non, non, ils ne travaillent pas comme vous et moi, comme nous. Maçons, paysans, forgerons, nous travaillons dans le dur : sillons, acier, béton ; ou bien dans le doux, employés de bureau ou de banque, avocats, professeurs : dossiers, rapports ou comptes, chiffres et codes. Travailleurs de la tête ou des bras, nous ne confondons pas le dur et le doux, nous ne les mêlons jamais dans nos activités, nos techniques, nos journées…

Toujours séparés dans toutes les langues que je connais – work and labor, Arbeit und Werke… – travail et oeuvre ici se fondent, mails l’oeuvre transcende le travail. Ailleurs, le travail, souvent sans intérêt, aboutit rarement à une oeuvre… Issu du Moyen-Âge, ce mot désignait un instrument de supplice à trois pieds, à trois pals, où l’on enchaînait ceux que l’on voulait fouetter ou même mettre à mort : trois pals : travail… Au contraire, l’oeuvre passe avec raison pour les délices du genre humain, pour le Paradis sur terre… Quand le dur se fond en doux, le travail se fond dans l’oeuvre. » (1)

Pour poursuivre sur la différence entre travail et oeuvre, ou travail et création, on pourrait ajouter que l’oeuvre de création est destinée à durer, le travail non. Hannah Arendt distinguait l’oeuvre, du travail et de l’action.

  • Le travail caractérise l’animal laborans
    Il consiste à subvenir à ses besoins vitaux et s’inscrit donc dans le cycle biologique de la vie. Immergé dans la nature, il n’est pas fondamentalement humain. Il produit l’éphémère c’est-à-dire ce qui, étant destiné à la consommation, n’a aucune permanence. Le travail est solitaire, tout individu y étant un simple membre de l’espèce c’est-à-dire interchangeable, anonyme. Il renvoie à la nécessité.
  • L’œuvre caractérise l’homo faber
    Œuvrer, c’est construire des objets faits pour durer, c’est-à-dire qui soient destinés à l’usage et non à la simple consommation. Sont des œuvres les maisons, les temples, les peintures, les poèmes etc. Le fabricateur est, certes, isolé mais il participe au monde commun dans sa production d’objets durables (c’est-à-dire aussi destinés à lui survivre). Le drame de la modernité est d’avoir  » changé l’œuvre en travail « . Si le travail renvoie au temps comme passage, l’œuvre renvoie au temps comme durée. L’homo faber est l’homme de la maîtrise (ce qui nécessite l’isolement), mais il est capable d’avoir un monde public, bien que non politique.
  • L’action caractérise l’homme agissant
    L’action est la seule activité qui mette directement en rapport les hommes. L’homme agissant est celui qui s’engage dans la vie de la Cité et qui a donc rapport au monde des hommes, ce qui implique la constitution d’un domaine public (c’est-à-dire à la fois de l’égalité et de la distinction). Il peut alors prendre conscience de la pluralité, essence de la condition humaine. L’homme agissant est l’homme parlant dans une communauté d’égaux éloignés des spectres du totalitarisme.

Les futurs chefs d’entreprise que j’accompagne parlent de « création d’entreprise » : leurs mots pour désigner leur projet reprennent la terminologie de l’oeuvre. D’ailleurs, nombreux sont les chefs d’entreprise qui affirment exhausser une passion et ne pas travailler (à l’instar des artistes).

Aujourd’hui, il nous faut distinguer le travail, l’emploi et l’activité (2) :

  • Le travail est défini par les économistes comme une occupation rémunérée (à la différence des tâches domestiques ou le bénévolat)
  • L’emploi désigne le statut, le poste ou la place dans la société, les droits et la protection sociale que l’on obtient en travaillant
  • L’activité : pour être considéré comme « actif » par l’INSEE, il faut exercer ou rechercher une activité professionnelle rémunérée.  Il y a donc des actifs occupés et des actifs inoccupés.

Bien que l’on soit passé en 200 ans de 3 000 heures de travail par an à 1 600, le travail reste t-il le grand organisateur de l’existence et des temps sociaux ? Le psychologue du travail Yves Clot observe un attachement des Français très particulier pour le travail : « un rapport très fort, passionné et identitaire à leur métier… Un emploi, ce n’est pas juste gagner sa vie, c’est une identité sociale, et au-delà, un élément essentiel à la réalisation de soi » (3).

Que représente justement le travail dans la construction de l’identité (2) ?

  • Il nous sécurise et donne une garantie sur l’avenir qui peut faire peur
  • Il structure notre temps de la vie quotidienne
  • Il crée du lien social, par des contacts sociaux en dehors de la famille
  • Il nous donne une utilité sociale et des buts dans la vie
  • Il nous occupe car nous sommes actifs
  • Il nous inscrit dans une communauté et définit notre identité sociale et professionnelle

Pour André Gorz, philosophe, journaliste, les individus doivent s’inventer et se construire eux-mêmes, se donner leurs propres lois, explorer tous les possibles que leur offre leur liberté, malgré les contraintes qu’imposent la socialisation, le travail, la vie tout court… Ces choix philosophiques l’ont vite amené à penser le travail, dont il donne en 1947 cette définition : « Originellement, un homme ne travaille pas pour gagner de l’argent ou vendre un produit. Il travaille parce que la vie est travail et qu’on ne se réalise qu’en faisant quelque chose qui vous exprime et en quoi on se reconnaisse. Sans doute même le peintre vend ses toiles et l’écrivain ses livres. Mais il ne les crée pas pour les vendre. C’est la création qui est sa fin. C’est la vie, en tant qu’elle s’y réalise, qui est la fin pour l’homme ». (4)

Récemment, la chaîne Arte a proposé une série d’anticipation sur le travail, Trepalium (cf. l’étymologie du mot expliquée plus haut par Michel Serres), que je recommande, car non seulement c’est une première, mais elle est vraiment bien faite  : c’est une fable dystopique selon son réalisateur, « le contraire d’une utopie. Elle ne propose pas un monde idéal, mais un monde qui serait allé vers ses pires défauts l’ultralibéralisme poussé à l’extrême, dans un univers cloisonné… Je dirais que Trepalium est moins une satire qu’un miroir déformant de notre époque. Dans le monde de la ville, le jeu des comédiens est froid et distant et nous montre en abîme ce que nous pouvons être (et ce que nous pourrions devenir) dans notre quotidien au travail. » J’attends la suite avec impatience !

  1. Extrait du texte Mains d’or, Michel Serres, philosophe et historien des sciences, dans Un exercice de style, Van Cleel & Arpels, Editions Gallimard, 2015.
  2. La retraite, une nouvelle vie. Une odyssée personnelle et collective. Anasthasia Blanché, Editions Odile Jacob, 2014.
  3. Le travail à coeur, Yves Clot, La découverte, 2010.
  4. Télérama 3482, 05/10/2016, interview de Willy Gianinazzi, historien, auteur d’André Gorz, une vie, éd. La Découverte.