Les futurs du travail

Une œuvre d'art moderne composée de diverses formes et couleurs, incluant des cercles noirs, des éléments colorés comme une main verte et un visage stylisé, sur un fond blanc avec des bordures noires et blanches.
Merci à Niki de Saint Phalle ! Très belle expo au Grand Palais.

J’ai eu la chance d’assister à la présentation par l’Apec, l’Association pour l’emploi des cadres, d’une réflexion prospective sur les quatre grandes mutations du monde du travail à l’horizon 2030, intitulées « chocs numérique, démographique, écologique et travail transformé »

Voici pour vous le BOOK de l’Apec qui synthétise ces grandes mutations, ainsi que les études, les événements participatifs et les débats à l’origine de ce travail prospectif.

Extraits qui vous donneront envie, je l’espère, de vous plonger dans ce livret passionnant :

Le travail occupe toujours une place centrale dans nos vies et nos sociétés, mais il est coeur de transformations quasi anthropologiques, d’injonctions contradictoires, qui engagent à le re-définir : entre recherche de sens, bien-être, individualisme, que pourrait être le travail dans les prochaines années ? Et s’il fallait tout changer ? Et s’il fallait radicalement repenser l’organisation du travail, telle qu’elle existe aujourd’hui au sein des collectifs de travail ? Quelles nouvelles approches conviendrait-il de mettre en œuvre ?

À l’horizon 2030, la perspective sur le travail et sa place dans nos vies pourrait se transformer en mettant en lumière la nécessité de repenser la valeur attribuée aux différentes formes de contribution au sein de la société. Cette évolution s’inscrit dans une dynamique où la centralité de l’emploi traditionnel est questionnée au profit d’une reconnaissance plus large des activités socialement utiles.

Les entreprises se trouveraient au cœur de cette révolution du travail, non seulement en tant que créatrices de richesse économique, mais aussi en tant que vecteurs d’impact social et environnemental. Elles sont de plus en plus appelées à intégrer dans leur modèle d’affaires des pratiques qui valorisent l’utilité sociale et le bien-être des communautés. Cela implique un engagement envers des politiques de travail flexibles, le soutien à l’engagement des employés dans des activités bénévoles ou associatives et la promotion d’une culture d’entreprise qui reconnaît la valeur du temps consacré à des activités extérieures au cadre professionnel traditionnel.

Travail transformé : salarié/indépendant, vers quelle hybridation ?

Selon Onepoint, cabinet de conseil en transformation numérique, auteur d’une étude prospective en 2022 (Future of Work : comment travaillera-t-on en 2035 ?) : « Le modèle de la multiactivité et de la formation tout au long de la vie, particulièrement adapté à l’activité freelance, est même appelé à s’imposer au cours des quinze prochaines années au détriment des parcours plus traditionnels et linéaires qui dominent encore aujourd’hui le monde du travail. » L’INRS, dans son étude Travailler
en 2040, aboutit à la même conclusion et prévoit l’émergence de l’hybridation des statuts d’indépendant et de salarié et le développement de la pluriactivité.

Travail transformé : travail hybride et temps choisi, une nouvelle organisation en marche

Il était donc possible de travailler autrement. Après une massification entre 2020 et 2021, la part des actifs télétravaillant a régulièrement doublé entre ces deux dates, passant de 20 à 43 %. Le recours au télétravail est durablement adopté, bien que son intensité soit plus modérée. Le télétravail a profondément influencé les pratiques professionnelles en France. Le travail est désormais hybride, partagé entre présence dans les locaux de l’entreprise et domicile. En France, en moyenne, deux jours par semaine sont travaillés en dehors du bureau.

Et dans le futur ? Quatre scenarii se détachent : Dans un premier scénario, on assiste, dans un
monde du travail équitable, à une augmentation de la part du travail hybride. Un autre scénario de prospective envisage une augmentation sélective du télétravail et du travail hybride de manière inégale entre les États membres, favorisant principalement les employés hautement qualifiés dans certains secteurs. Le scénario 3 prévoit la réduction et la polarisation du télétravail et du travail hybride. Cette troisième possibilité prédit une diminution globale du télétravail et du travail hybride. Enfin, le scénario 4 imagine un désengagement du télétravail et du travail hybride dans une société où les crises économiques et énergétiques, aggravées par des conflits armés, orientent les priorités vers
le maintien de l’emploi plutôt que vers l’innovation dans les modes de travail. Les entreprises, opérant
en mode survie, ne verraient pas l’intérêt d’investir dans le télétravail.

Travail transformé : la plateformisation du travail, talent economy vs gig economy

L’avènement du numérique a engendré une révolution dans le monde du travail, créant un paysage où la flexibilité et la connectivité redéfinissent les contours de l’activité professionnelle. Ces nouveaux paradigmes du travail, alimentés par des plateformes diverses, reflètent la demande croissante de formes de travail plus autonomes et adaptables. Ces plateformes peuvent être classées en
plusieurs catégories distinctes, chacune répondant à des besoins et des modèles économiques spécifiques. Mais, au-delà de leur modèle, ces plateformes préfigurent-elles une nouvelle manière de travailler dans les années à venir ?

D’après le rapport d’information de 2021 de Pascal Savoldelli déposé au Sénat, Plateformisation du
travail : agir contre la dépendance économique et sociale
,  » la plateformisation va de pair avec la
structuration d’une talent economy dans le cadre de laquelle des travailleurs très qualifiés, ayant
conscience de leur potentiel sur le marché et de la valeur de leurs qualifications, font le choix du statut d’indépendant, qui leur permet de fixer eux-mêmes leurs conditions de travail (horaires et jours de travail, prix de la prestation, spécialisation, choix de la mission) ». Cette ubérisation de l’économie est-elle généralisable au-delà des secteurs qui l’ont adoptée jusqu’à présent ? En d’autres termes, sommes-nous à l’aube d’une révolution du travail d’une ampleur comparable à celle qui a vu l’invention du contrat
de travail et du management moderne à la fin du XIXe siècle ?

Au cours des dernières années, de nombreuses études ont souligné la rapide propagation du « management algorithmique », défini comme « la gestion des comportements humains et des relations professionnelles au moyen d’instructions encapsulées dans des logiciels » (Dominique Méda :  » Les outils d’intelligence artificielle peuvent désormais surveiller et analyser les performances physiques au travail « , Le Monde, 23 octobre 2023).

Albert Meige, entrepreneur belge et directeur académique à HEC, prédit que le marché du travail actuel
devrait disparaître d’ici à une vingtaine d’années, et laisser place à « l’ère du transfert » – un « marché des tâches » mondialisé, fondé sur l’échange marchand de compétences via « d’immenses plateformes d’intermédiation ». Le microtravail pourrait représenter une opportunité pour des économies peu développées, des pays en difficulté, ou comme levier d’insertion sociale. Sur l’autre versant, les possibles dérives demeurent avec l’aliénation à la machine (l’ordinateur, l’algorithme) et la dépendance aux plateformes, qui représentent un risque et supposent une politique de régulation et de protection sociale pour ces nouveaux travailleurs.

D’après Antonio Cassili,professeur de sociologie à Télécom Paris et codirigeant de l’équipe de recherche DiPLab : « Depuis plusieurs années, la frontière s’estomperait avec les sites de freelance classique. Certaines plateformes de microtravail recherchent des compétences assez avancées sur des missions mieux payées, autour de 15 dollars de l’heure. Parallèlement, on voit des plateformes de freelance se mettre à proposer des microtâches, comme taguer des images »
(Catherine Quignon, « L’intelligence artificielle favorise l’accélération du microtravail », Le Monde, 21 novembre 2021).

L’Apec a aussi présenté les résultats d’une enquête en ligne menée auprès de 2 000 cadres en juin 2025 et d’une enquête téléphonique auprès de 1 000 entreprises employant au moins un cadre en juin 2025, en voici quelques enseignements :

  • Les cadres comme les entreprises estiment que le monde du travail est en pleine mutation : 84 % des cadres considèrent qu’il a connu des transformations importantes ces dix dernières années, et 77 % anticipent qu’il en sera de même dans les dix prochaines. Une perspective partagée par 2/3 des entreprises (66 %).
  • Côté cadres, la transformation numérique arrive en tête des facteurs de changement (90 %), suivie par l’évolution du rapport au travail (83 %), et le vieillissement de la population (81 %). La transition écologique arrive en queue de peloton (72 %).
  • Pour les entreprises, les trois facteurs pressentis pour avoir le plus d’impact sur le monde du travail sont le rapport au travail, la transition numérique et la transition écologique. Le vieillissement de la population est moins souvent cité.
  • Les cadres et les entreprises s’accordent à considérer la généralisation du télétravail comme une source importante du changement du rapport au travail. Le télétravail régulier concerne désormais 2/3 des cadres interrogés. L’organisation spatiale des bureaux a également évolué pour 19 % des cadres (flex-office). 80 % des cadres estiment que les pratiques managériales ont évolué ces dernières années, et une majorité pense que cela va continuer (57 %). Plus de la moitié des cadres jugent que le travail occupe une place très importante dans leur vie.
  • Pour les cadres, les transformations doivent se préparer à la fois individuellement et collectivement. 65 % se déclarent sereins vis-à-vis des changements à venir. Une sérénité en partie due à leur expérience des transformations déjà vécues : 63 % jugent que leur métier a changé ces dernières années, et 61 % anticipent des changements à venir. En somme, les cadres s’estiment déjà au coeur des mutations du monde du travail et souhaitent se préparer aux transformations à venir.

A lire :

#Episode 24 Podcast avec Ronith Cohen

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Portrait de Ronith Cohen, souriante, portant une chemise noire et des bijoux, avec les cheveux lâchés, se tenant devant un fond neutre.

Il est des hasards parfois qui nous laissent rêveurs… Ronith Cohen, lorsqu’elle se présente à nous, explique qu’elle a dû se réinventer à un moment de sa vie où ses repères professionnels ont vacillé. Impressionnant rebond ! Création du média sexy des femmes de plus de 45 ans, Konenki, proposition de marches sportives qui musclent jambes et têtes, animation de conférences inspirantes (c’est ainsi que l’on s’est rencontré), et toujours la narration comme socle. Ronith continue d’écrire, en tant que productrice, réalisatrice, scénariste, tout en ajoutant une nouvelle corde à son arc, celle de femme accompagnant d’autres femmes à trouver leur voie. Elle engage les femmes à écrire leur propre script, et pas celui écrit par d’autres. Le lien entre production de contenus et coaching selon Ronith (question que je me suis aussi posée) : devenir le propre enquêteur de soi, aller à la recherche de son identité, faire émerger des récits qui libèrent, se donner la permission d’être le premier rôle de sa vie. Bonne écoute stimulante et joyeuse avec Ronith !

Bilan de compétences et créativité

Soleils, 1919, Atelier Martine, Anciens établissements Desfossé & Karth, Musée des Arts décoratifs de Paris

En lisant l’excellent livre sur la créativité de Catherine Champeyrol (Editions Ellipses, 2025), que je vous recommande vivement – surtout si vous pensez que la créativité, c’est uniquement l’imagination et la génération de nouvelles idées ! – je me suis aperçue que son analyse et ses conseils pouvaient bénéficier au bilan de compétences que je pratique avec le cabinet Compétences & métiers.

Frédéric Héritier, contributeur dans son ouvrage (page 39), explique ainsi qu’un projet doit s’adapter à trois contraintes créatives : le temps (il faut s’adapter à la durée établie, la contrainte de temps ne doit pas être ressentie comme un frein, elle n’est gage ni de réussite, ni d’échec), les moyens (ils sont moteurs, ils actionnent, ils rendent possibles la mise en oeuvre, le manque de moyens peut être source de créativité), et le contexte (clarifier les objectifs, le contexte, à qui je m’adresse, dans quel cadre nourrir la réflexion et l’analyse, donc une stratégie de mise en oeuvre).

« Choisir un contexte, c’est choisir un endroit de rendez-vous. Dans la mémoire, il est la clef de ce qui va se passer, de l’expérience à vivre » (page 41).

Des parallèles existent avec le bilan de compétences :

  • Le cadre posé par le bilan de compétences (une durée, un nombre de séances, un coût, un processus à respecter, des outils à disposition) peut être source de créativité si la relation de confiance entre l’accompagnant et l’accompagné est au rendez-vous.
  • J’ai coutume de proposer l’analyse d’un projet professionnel au prisme de trois critères : l’intention (le sens), la faisabilité (les moyens), la désirabilité (en ai-je vraiment envie ?).
  • Les artistes prennent parfois des notes dans des carnets en reliant leurs idées aux ressources dont ils disposent pour les réaliser le moment venu ; De la même façon, j’aime conseiller aux personnes que j’accompagne de noter toutes les idées, impressions, ressentis vécus au fil du bilan de compétences afin de garder une trace, et quand elles sont prêtes, parfois des mois, voire des années plus tard, elles les mettent en oeuvre.

Catherine Champeyrol propose une démarche accessible qui lui est propre, s’appuyant sur sa riche expérience de consultante, la Roue de la Créativité Opérationnelle, composée de cinq éléments, cinq points de repère lisibles et fonctionnant en synergie simultanée sur une double approche : approche par compétences (qui composent la créativité) et approche par processus (définir les étapes du processus de créativité) : M – C – I – E – R (merci !)

  • M / Au centre, la motivation, qui engage l’énergie. Sans elle, rien ne bouge. Qu’elle soit intrinsèque (accomplissement de soi) ou extrinsèque (dépendant du regard d’autrui, d’une récompense extérieure), elle est le carburant du moteur de la créativité. C’est parfaitement identique au bilan de compétences. Sans motivation, pas de travail sur soi, ses compétences, ses forces et talents, pour comprendre ce qui peut bloquer, pour prendre confiance dans ses capacités, discerner des ressources nouvelles, s’ouvrir à des opportunités, bâtir un argumentaire pour défendre son nouveau projet professionnel. La motivation peut fluctuer au cours d’un bilan, il y a des hauts et des bas. Certaines personnes connaissent bien leurs sources de motivation et vont puiser en elles lorsqu’elles ressentent une baisse d’énergie. D’autres ont besoin de les découvrir : un coaching ou un bilan de compétences permettent d’en cerner la spécificité. Quoi qu’il en soit, elle doit s’entretenir dans la durée, comme les sportifs le pratiquent (avec des préparateurs mentaux par exemple), ou les artistes qui se créent des rituels pour remobiliser leur énergie, focaliser l’attention ou affûter les perceptions.
  • C / Clarifier, c’est capital. Pour canaliser l’énergie et faciliter la mise en oeuvre, il est nécessaire de définir clairement ce qui est en jeu (l’intention), en formulant le cadre de l’effort à fournir, les objectifs, en identifiant les contraintes à respecter, et en analysant le contexte avant de se lancer. Il existe un outil de questionnement qui aide à clarifier, connu sous l’acronyme QQCCOQP trouvant ses origines dans la pensée d’Aristote : Comment (décrire la situation) – Quoi (qu’est-ce qui est au centre de la préoccupation) – Qui (est concerné) – Combien (temps, budget) – Où (lieu, place) – Quand (horizon de temps) – Pourquoi (l’intention, convictions). En bilan, cet outil de questionnement peut être très utile pour poser les faits au début, et en fin pour mesurer si les objectifs ont été atteints.
  • I / Imaginer, la ressource effervescente. Catherine Champeyrol démontre très bien dans son ouvrage que l’imagination n’égale pas la créativité. Lorsqu’elle décrit les freins à la créativité, j’y retrouve les freins au travail en bilan de compétences : la résistance au changement et l’inconfort à modifier ses perspectives, la censure et l’auto-censure, le syndrome du bon élève, la peur du jugement des autres, le flou sur les objectifs à atteindre, ne pas se sentir original, cloisonner ou au contraire mélanger vie pro et vie perso, ne pas prendre en compte la contrainte du temps, des objectifs non réalistes par rapport au marché du travail, la difficulté à trouver des moments à soi pour dégager une disponibilité mentale nécessaire à la réflexion, le manque d’accès à des ressources innovantes ou un environnement castrateur et jugeant.
  • E / Elaborer, l’assemblage percutant. C’est la phase de tri entre les idées, pistes, scenarii élaborés dans la phase précédente. Aucune idée, aussi géniale soit-elle, ne résiste à un développement bâclé. En bilan, c’est le moment de la recherche d’informations, d’interviews ou d’études de secteurs et métiers pour passer du rêve à l’action, et s’assurer que son projet est viable, en fonction des contraintes que l’on s’est posées et des témoignages de professionnels qui acceptent de partager leur expérience. De plus en plus de personnes en bilan de compétences font des stages découvertes (vis ma vie) pour aller plus loin encore, et c’est une très bonne option pour chasser les fantasmes que l’on pourrait avoir sur certains métiers.
  • R / Réaliser, dans la vie en vrai. En agissant dans le réel, la créativité le transforme. C’est le moment du choix et de la décision après analyse des différentes options avant de se lancer. (pages 53 à 63)

Les compétences à développer pour stimuler sa créativité en bilan de compétences :

L’aptitude est une prédisposition, une capacité potentielle, alors que la compétence est une capacité éprouvée, qui peut s’acquérir par l’apprentissage théorique et pratique sur le terrain. Les aptitudes favorisent l’acquisition de compétences, tandis que les compétences permettent d’exprimer et d’exploiter pleinement les aptitudes. Les aptitudes physiques et sensorielles sont des atouts pour la créativité, tout comme les aptitudes relationnelles, le repérage dans le temps et l’espace, ou l’aptitude à l’abstraction et le raisonnement conceptuel.

Le don est associé à une aptitude innée. En contrepoint, le travail, lui, se présente comme un effort, un apprentissage méritant. A la conjonction du don et du travail, le talent est le fruit d’un apprentissage qui cultive un don initial : nous développons nos talents en nous formant, en nous entrainant. (page 99)

Couramment, les compétences-clé associées à la créativité sont aussi très utiles dans le bilan de compétences :

  • La curiosité, avec le besoin d’explorer, de questionner
  • La fluidité qui génère des idées
  • La flexibilité qui permet de s’adapter
  • L’apprentissage continu avec le goût du développement des connaissances
  • La congruence, cette cohérence interne qui harmonise les pensées, les émotions et l’action
  • La persévérance, cette mobilisation qui dure dans le temps

Nous disposons tous et toutes d’aptitudes qui peuvent se renforcer, se canaliser, et venir nourrir l’expression de notre créativité (page 101).

Enfin, il est nécessaire en créativité tout comme en bilan de compétences de bien se connaître : des outils existent pour identifier son profil, sa personnalité, ses comportements, sa posture face au changement. Cela aide à déterminer en fonction de ses valeurs, ses talents, ses savoirs et connaissances (savoir-être et savoir-faire), ses motivations, ses préférences, quels sont les univers ou métiers qui nous correspondent le mieux pour engager une reconversion professionnelle, si tel est le projet. Chaque cabinet, chaque accompagnant propose les siens, mais on peut citer en vrac et la liste est loin d’être exhaustive : Riasec, les ancres de carrière, 16personalities, DISC, Lumina, Process com model, MBTI, Talents DeSI, et autres tests

Toutes les émotions sont potentiellement des moteurs d’inspiration. En façonnant les émotions qui nous bouleversent, et en bouleversant les certitudes qui nous façonnent, la créativité nous remet toujours en mouvement, elle provoque de nouvelles réponses émotionnelles. Il y a véritablement une relation circulaire entre émotions et créativité (page 94). En bilan de compétences, les émotions sont accueillies, écoutées, travaillées si elles sont en lien avec le bilan et son vécu, avec parfois une prise de recul nécessaire pour amener le bilan à son terme dans de bonnes conditions.

Je terminerai cet article en mettant en lumière l’intense satisfaction que procure la surprise, seule émotion neutre (page 150, contribution de Nathalie Fleck dans l’ouvrage de Catherine Champeyrol), que l’on peut ressentir pendant un bilan de compétences. Surprise de se découvrir, surprise des émotions ressenties, surprise des rencontres qu’il stimule, surprise de la conclusion du bilan, surprise des décisions qu’il peut engendrer …

Me contacter pour en savoir plus sur ma philosophie d’accompagnement.

Patronyme

Définition du Larousse : nom de famille transmis par le père. Etymologie : substantif masculin datant du 13e siècle. Depuis 1817, nom de famille, par opposition au prénom et au surnom.

Le nom de famille est un des marqueurs de l’identité, d’où mon intérêt. Il est inscrit sur notre acte de naissance. Sur le site officiel de l’administration française, il est précisé qu’il peut s’agir, par exemple, du nom du père ou de la mère. Le nom de famille correspond à l’ancien nom patronymique, expression aujourd’hui supprimée. Le terme nom de jeune fille est également supprimé. Il est possible d’utiliser un nom d’usage dans la vie quotidienne. Le nom d’usage est facultatif. Il ne remplace pas le nom de famille. Nous pouvons utiliser comme nom d’usage le nom d’un époux ou d’une épouse, ou le nom du parent qui ne nous a pas transmis son nom à la naissance.

Le nom de famille est notre nom de naissance si nous n’avons pas changé de nom. Je m’interroge en écrivant ces lignes : d’où vient le mot nom ? IXe siècle : issu du latin nomen, de même sens. Mot qui sert à désigner un être, une chose ou un ensemble d’êtres, de choses (Dictionnaire de l’Académie française). En l’espèce, il est question du nom propre qui prend une majuscule, et qui désigne un être ou une chose unique, opposé au nom commun, qui s’applique à une catégorie générale.

On peut remarquer à ce titre que la définition du mot identité est proche : selon le Petit Robert, nous explique Vincent de Gaulejac dans Vocabulaire de psychosociologie (Editions érès 2013), « il évoque la similitude, ‘caractère de ce qui est identique’, l’unité, ‘caractère de ce qui est un’, la permanence, ‘caractère de ce qui reste identique à soi-même’, la reconnaissance et l’individualisation, ‘le fait pour une personne d’être tel individu et de pouvoir également être reconnue pour telle sans nulle confusion grâce aux éléments qui l’individualisent’. » (page 176)

Le nom et le prénom sont des éléments concrets et stables par lesquels l’identité s’exprime : ce sont des « porte-identités » selon Erving Goffman, 1963 (in L’identité, Dictionnaire encyclopédique, sous la direction de Jean Gayon, Editions Gallimard, 2020). Dans ce même ouvrage, il nous est rappelé que l’usage des noms et prénoms s’est diffusé « au cours des derniers siècles comme outil de police et d’identification des citoyens : historiquement, les individus reçoivent un nom et un prénom au fur et à mesure de l’extension de la sphère d’influence de l’Etat. Ces noms et prénoms rendus permanents permettent, comme le fait la carte ou le cadastre pour l’espace, de se repérer dans une société. » (page 612)

Patronyme est le titre d’un livre paru en 2025, aux éditions Grasset. Auteur : Vanessa Springora. Dans ce bel ouvrage, Vanessa Springora mène une véritable enquête sur ses origines, à la recherche d’un grand-père paternel réputé héroïque, Josef, déserteur de l’armée allemande, et fuyant la dictature soviétique. Nous suivons fébriles, comme dans un thriller, les avancées de son enquête, au cours de laquelle elle tente également d’approcher ce père absent qui a menti toute sa vie. Questionnant le roman de ses origines et la mythologie des figures masculines de son enfance, l’autrice nous entraîne dans l’Est de l’Europe, où se réfléchissent tour à tour légendes familiales (son grand-père n’est pas ce héros que son père lui a « vendu ») récit intime et sources documentaires, fiction et témoignages, petite et grande histoire. C’est ce qui fait son originalité, sa force, et sa grande réussite.

Morceaux choisis :

« Il paraît que les noms de famille sont apparus récemment, à l’échelle de l’histoire de l’humanité. En Occident, on fait remonter la généralisation de leur usage au XIIe siècle, pour faciliter le recensement et la collecte des impôts. Avant cela, on vivait très bien sans. Il faudra attendre la Révolution française pour que l’inscription du nom de famille à l’état civil devienne obligatoire. Au départ, pour se forger un nom de famille, on n’est pas allé chercher bien loin : le plus souvent, on a emprunté le prénom de son père, le nom de son métier, ou de la ville où l’on était né. En l’absence de ces informations, on pouvait toujours se rabattre sur une des caractéristiques physiques ou morales. Puis ces noms sont devenus héréditaires, transmis de génération en génération. Apprendre son nom de famille, cette étiquette qu’il va porter jusqu’à sa mort, est pour l’enfant le premier rapport à la violence du langage, la confrontation avec un imparable principe de réalité : non, tu ne peux pas t’auto-nommer, t’auto-baptiser, tout comme tu ne peux pas t’auto-engendrer. Ton nom de famille est celui de ta lignée, c’est L’héritage de tes aïeux. Tu es l’enfant de ton père et selon ton genre, tu transmettras son nom ou adopteras celui d’un autre. Mais c’est aussi, en contrepartie, le motif d’une fierté, l’inscription au sein d’une généalogie, d’une filiation, le début d’une identité. Quelque chose de solide à quoi se raccrocher. Quelque chose d’immuable, du moins, en théorie ». (page 20)

« Chez Lacan, le concept de « nom-du-père » renvoie à la fonction symbolique du langage. A ce qui fait de nous des êtres humains : la loi et l’interdit. Quand, chez l’enfant, l’inscription métaphorique du « nom-du-père » est mise en échec, la psychose prend le dessus. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la folie de mon père est née de cette faille, de ce doute, liés à l’indéfinissable identité de son père. » (page 98)

« C’est complexe, un nom, c’est à la fois temporel et spatial. D’un point de vue vertical, c’est une généalogie, une descendance, le signe d’une appartenance à un groupe qui se perpétue dans la durée. Honorer le nom de ses ancêtres est une très ancienne injonction morale. Elle suscite en nous une dette, une obligation de loyauté et de fidélité. On peut aussi y voir les prémices du sentiment identitaire. D’un point de vue horizontal, un nom indique souvent une provenance géographique, un périmètre, un cercle restreint, un clan, un enclos. Pour dire « ceci est à moi, à nous », il faut pouvoir délimiter un territoire, puis se l’attribuer en lui donnant un nom. C’est le début de la propriété, du capital. De la prédation des terres et des corps. Et l’origine du nationalisme. » (page 99)

Elisabeth Roudinesco, dans son Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse (Editions Plon au Seuil, 2017), nous éclaire sur la notion de roman familial ou roman des origines, amenée par Vanessa Springora : « Otto Rank invente l’expression ‘roman familial’ pour désigner la manière dont un sujet modifie ses liens généalogiques en s’inventant par un récit une autre famille que la sienne (Le mythe de la naissance du héros, 1909). Tout enfant, à un moment donné, s’interroge sur ses origines. Et comme il croit que ses parents ne l’aiment pas comme il voudrait, il imagine qu’ils ne sont pas ses vrais parents et il s’en invente de nouveaux, plus valorisants. » (page 453)

Pour en savoir plus sur les ateliers que j’anime : https://nathalieprevostconseil.com/domaines-dintervention/atelier-identite-professionnelle/

#Episode 23 Podcast avec Charlotte Montpezat

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Ce qui frappe lorsque l’on écoute Charlotte Montpezat, psychanalyste et coach, c’est sa soif d’apprendre, sa curiosité, et son goût de la transmission. Son livre, Les Flamboyantes, paru aux Editions des Equateurs en 2023, en est la preuve : elle l’a dédié à sa fille pour qu’elle n’ait jamais peur de vieillir. Documenté sur les stéréotypes qui enferment les femmes de plus de 50 ans, dans leur vie personnelle comme dans le milieu du travail, ce livre-manifeste et incarné nous éclaire sur les différentes façons de lutter contre le genre-âge et (re)donne confiance aux femmes dans leur pouvoir d’agir. Charlotte nous encourage à nous ouvrir au monde et à ses transformations, son énergie est contagieuse !

#Episode 22 Podcast avec Maud Jan-Ailleret

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Rencontre avec la lumineuse Maud Jan-Ailleret, autrice, animatrice d’ateliers littéraires et scénariste, qui vient nous parler de son dernier roman, Une certaine Espérance, publié aux Editions Baribal, que je vous recommande vivement ! Ouvrage sensible et si humain sur l’accompagnement d’une malade, Espérance, par ses proches, ceux que l’on nomme « aidants », et qui sont de plus en plus nombreux en France. Ce récit choral vient chercher nos émotions en profondeur, sans pathos, et avec une profonde foi dans l’âme humaine. On en ressort changé.e, dans un sens positif et constructif du terme. J’y ai découvert la biographie hospitalière, incarnée par le personnage de Dominique. L’écriture est centrale dans la vie de Maud, comme elle l’explique avec justesse dans son podcast, et elle prend aussi une place clé dans ce roman. Maud poursuit avec bonheur son aventure littéraire après son premier ouvrage sur le deuil périnatal qui a rencontré un beau succès. On a hâte de lire son prochain opus !

Identité et mémoire

Musée d’Orsay, Paris

Le dernier ouvrage de Charles Pépin, Vivre avec son passé, Allary Editions, 2023, et non pas dans son passé comme il me l’a dédicacé, aborde de manière très approfondie la notion de mémoire. En le lisant, j’ai appris grâce à lui que nous avions cinq mémoires, trois principales et deux subsidiaires (page 27) :

  • la mémoire épisodique (ou mémoire autobiographique) : le souvenir des épisodes de notre vie
  • la mémoire sémantique (ou mémoire des mots et des notions) : en elle, s’inscrit notre connaissance du monde
  • la mémoire procédurale (rattachée à nos réflexes et habitudes, qui se rapproche de la « mémoire habitude » de Bergson) : la mémoire des habiletés
  • la mémoire de court terme, de travail, et sensorielle

La mémoire épisodique est le siège de notre histoire : « un souvenir n’est pas une donnée inscrite dans notre cerveau » (page 32). Le souvenir est comme une sorte de réseau : le cerveau lors d’un épisode vécu met en relation différentes régions de celui-ci. Ainsi, notre cerveau est transformé par notre vécu. « Notre cerveau se définit par sa plasticité, sa capacité à évoluer sans cesse, tel un dense réseau rhizomique en perpétuelle reconfiguration » (page 35).

La mémoire sémantique contient l’ensemble des connaissances, idées et jugements que nous avons : « Nos interprétations ancrées dans notre mémoire sémantique implicite ne sont pas seulement personnelles, elles passent aussi par le spectre d’un héritage familial et sociologique. Nos « vérités » sont en partie influencées, voire déterminées, par notre milieu social. Notre mémoire sémantique implicite porte des représentations du monde et de la société, elle véhicule des règles de vie, des valeurs et des croyances qui procèdent autant de notre vécu personnel que de l’héritage de notre classe sociale ». (page 43). Cette affirmation rejoint tous mes écrits précédents sur la sociologie clinique, que mes lecteurs fidèles reconnaîtront. Intéressant de constater que les neurosciences rejoignent les travaux des sociologues cliniciens.

« Nous n’avons pas besoin d’être d’accord avec notre héritage pour qu’il se perpétue à travers nous. Nous pouvons mettre du temps à comprendre ce que nous portons en nous, en plus de notre passé individuel, le passé de nos aïeux et de notre classe sociale. Notre passé ne commence pas à notre naissance, mais trouve son origine bien avant, dans la vie, les croyances, les souffrances et les joies de ceux qui nous ont précédés, et dont nous héritons parfois sans le savoir » (page 45). Charles Pépin rejoint quand à lui la réflexion de la philosophe Claire Marin, que j’ai développée dans un article intitulé Commencer, sur la notion de temps : elle y cite dans son ouvrage Paul Ricoeur et le roman familial, cher aux psychanalystes et sociologues cliniciens.

Les neurosciences nous montrent ainsi que, au présent, nous entretenons une relation constante et complexe avec notre passé. Un exemple parmi d’autres évoqué par Charles Pépin : une perception, une odeur par exemple, est imprégnée d’un souvenir (cf. Bergson). Il existe « un lien intime tissé entre nos perceptions et la mémoire du passé. Cette fameuse Madeleine de Proust a depuis donné son nom à toute réminiscence déclenchée par une sensation. (page 72) Mais pour cela, il nous faut être « disponibles, réceptifs, pour pouvoir lever le voile du passé et ressentir la félicité des douces réminiscences. Il nous faut être pleinement présents dans l’instant, s’y abandonner, capables d’accueillir ce qui surgit pour libérer l’accès à notre passé » (page 74).

L’art de bien hériter (page 161). J’aime bien cette formulation, elle rejoint la fameuse phrase de Jean-Paul Sartre : « La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui« , que j’ai mise en exergue dans ma brochure professionnelle. Charles Pépin nous conseille de nous approprier notre héritage en accueillant ce qui nous a constitués, de telle manière qu’il nous conduise à l’expression de notre singularité. Beau (et parfois difficile) programme. Que je propose à mes clients en coaching, ou même en bilan de compétences, quand des questions de fond surgissent sur le choix d’un métier par exemple : choix dicté par la loyauté ? Choix vraiment libre, hors de toute détermination sociale ? Le temps que l’on s’autorise, celui de l’introspection à l’occasion d’un accompagnement (de type coaching ou bilan de compétences) est précieux pour faire ce pas de côté nous aidant à répondre à ces questions.

Conclusion optimiste, que je partage : « Notre passé ne nous enferme ni dans une essence ni dans une identité, encore moins dans un affect. Nous pouvons le réinterpréter, le revisiter, et même le transformer, revenir sur nos mauvais souvenirs et les revivre autrement. Nous pouvons récapituler notre passé de manière créative, transformer un héritage non choisi en fondement de notre liberté, comprendre ce que notre passé a fait de nous et décider d’en faire quelque chose de nouveau. Il faut parfois aussi savoir s’alléger, oublier pour continuer à avancer » (page 272).

Le bateau de Thésée

En lisant l’un des derniers numéros du magazine Sciences humaines, j’ai découvert le motif du bateau de Thésée autour de la notion d’identité que je ne connaissais pas, et dont le nom a été repris dans un manga d’ailleurs. Il est parfaitement en phase avec le contenu du livre de Charles Pépin, vous le constaterez vous-même.

Extrait : « Imaginez un navire tellement vieux que toutes les pièces finiraient par être remplacées : chaque planche, chaque clou, chaque morceau de bois ou de tissu… Plus rien ne serait d’origine ! Est-ce toujours le même bateau ? Cette question obsède les philosophes depuis l’Antiquité. Certains pensent qu’il conserverait tout de même son identité, d’autres qu’il en changerait à force d’être modifié, résume Plutarque dans sa Vie de Thésée (1er siècle). Aujourd’hui encore, le motif du bateau de Thésée est mobilisé pour réfléchir à ce qui nous définit, par des philosophes comme David Lewis, Derek Parfit et Richard Swinburne dans Identité et survie (Ithaque, 2015). Comme tous les êtres vivants, nous ne cessons de changer au fil du temps. Nos cheveux tombent et d’autres repoussent ; les cellules de notre peau ou de nos organes meurent et sont remplacées ; notre corps, constitué d’environ deux tiers d’eau, se déshydrate et se réhydrate constamment, etc. Sommes-nous vraiment la même personne à 5 ans, à 25 ans et à 75 ans ? Traditionnellement, de nombreux philosophes considèrent que l’identité est fondée sur la mémoire : contrairement au bateau de Thésée, nous restons la même personne parce que nous avons conscience de nos états passés, présents, et du lien entre les deux. C’est notamment la thèse de John Locke dans ses Essais sur l’entendement humain (1689). Le problème, c’est que les recherches en psychologie ont depuis montré que nos souvenirs étaient souvent faux. Nous réinventons régulièrement notre passé en fonction de ce que nous sommes aujourd’hui… » Sciences humaines n ° 374, janvier 2025.

Pour approfondir, lire mes articles précédents sur la mémoire :

Le roman familial

Exposition L’intime au Musée des arts décoratifs, Paris, Octobre 2024

Quelle n’a pas été ma joie de découvrir dans le titre de l’ouvrage de Laure Murat la notion de « Roman familial » (1), très présente en sociologie clinique, mais aussi en psychanalyse. Elisabeth Roudinesco définit ainsi cette notion (2) : « Le roman familial est l’expression créée par Freud et Rank pour désigner la manière dont un sujet, dans une construction inconsciente, modifie ses liens généalogiques en s’inventant, par un récit ou un fantasme, une autre famille que la sienne. Tout enfant, à un moment donné, s’interroge sur ses origines. Et comme il croit que ses parents ne l’aiment pas comme il voudrait, il imagine qu’ils ne sont pas ses vrais parents et il s’en invente de nouveaux, plus valorisants. »

Cette définition insiste sur l’importance de la complexité des relations au sein de la famille, cristallisées par les aventures du héros grec Oedipe, dans la construction de l’identité individuelle, pour laquelle la mise au jour d’un roman familial par l’analyse est fondamentale.

On se rapproche ici de l’identité narrative, chère à Paul Ricoeur : « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte sur lui-même » (Ricoeur, 1985). « L’identité narrative n’a rien de stable. Elle évolue et peut faire l’objet de multiples versions, complémentaires ou même opposées, qui se construisent entre l’histoire factuelle, celle des historiens, et la fiction, celle qui se construit sur le modèle du roman familial. Le récit est une construction qui permet d’échapper au manque, du côté du fantasme, de restaurer une histoire marquée par le malheur ou la maltraitance, ou encore d’inventer des médiations face aux contradictions qui la traversent » (3).

L’ouvrage de Laure Murat est remarquable dans la description de sa famille et de ses origines aristocratriques. Un monde aux antipodes du mien, mais son analyse presque « clinique » est captivante, et l’on peut s’y intéresser lorsque l’on est curieux d’une manière générale, et en particulier d’un habitus si marqué socialement. Elle semble décrire un monde disparu aux codes étranges : « la puissance muette du code », « un savoir immémorial sur l’art de la performance sociale », « l’invisibilité est la clé de voûte », « un monde vide, de pure formes », « un impérieux silence », « toute passion dissimulée », « toute souffrance tue », « s’abstenir de penser », « avoir l’air, affecter, feindre », « avoir de l’esprit ».

Laure Murat, historienne, professeure de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles, rapproche sa vie passée de l’oeuvre de Proust, dont elle est une grande spécialiste : « Les gens qui m’entouraient étaient, stricto sensu, des personnages de Proust ».

Extrait : « Dans le climat de confusion entre la littérature et la vie où j’avais baigné, je m’étonnais à peine de lire que Robert de Saint-Loup fût l’ami de mon arrière-grand-oncle, le duc d’Uzès, à qui il avait servi de témoin lors d’un duel (A l’ombre des jeunes filles en fleurs),ou que le Prince de Borodino, son supérieur à Doncières, allât dîner chez les Murat (Le côté de Guermantes), ou encore que Charlus comparât les Guermantes aux Luynes (La Prisonnière). »

Claire Murat nous rappelle qu’étymologiquement, « aristocratie signifie le pouvoir des meilleurs. Admettre que la noblesse avait perdu son prestige et ne constituait plus l’élite, c’eût été céder à l’inimaginable : l’aveu d’un déclassement. Il ne suffisait donc pas de se tenir, il fallait désormais maintenir coûte que coûte un univers, un décor, un mode d’existence devenus étrangers aux réalités contemporaines et sans rapport avec le siècle ».

Elle se demande à juste titre pourquoi la lecture de l’oeuvre de Proust suscite un tel trouble identitaire et « ontologique » chez elle ? Réponse : « La Recherche n’est pas un roman historique. Proust convoque les transparents, les oisifs sans relief, dont le titre était la seule distinction et l’unique chance de postérité. Il instrumentalise des noms titrés à valeur de signes. C’est bien la fiction qui donnait tout son éclat à la réalité des noms inscrits de tout temps dans ma mémoire et qui, assoupis dans la poussière du bottin mondain et des albums de famille, étaient devenus incolores. Guermantes rehaussait Uzès, Borodino ravivait Murat ». Elle complète : « Ce fut un choc. Car, pour la première fois, la forme proustienne, donnait du sens à la vacuité de la forme aristocratique. Le roman prenait en charge le néant et la futilité d’un monde qui croyait posséder la clé de son royaume. »

La littérature soigne, exemple encore une fois s’il en était nécessaire, Claire Murat a été délivrée des faux-semblants attachés à l’aristocratie de ses origines par la lecture de la Recherche : « Elle m’a instaurée en tant que sujet en dépliant le sens des mises en scène attachées à l’homosexualité, et plus que tout, m’a ouverte au réel. Elle m’a aussi instituée professeure. Car c’est Proust, bien sûr, que j’ai choisi pour mon premier séminaire à l’Université de Californie. »

Pour notre plus grand bonheur, Claire Murat a accepté l’injonction paternelle : « Alors, raconte ! », obsédé qu’était son père par la narration, savoir s’exprimer, raconter une histoire étant son premier commandement. Je vous souhaite une belle découverte de cette histoire de vie singulière, émancipatrice, consolatrice, et merveilleusement bien documentée et écrite.

(1) Proust, roman familial, Editions Robert Laffont, 2023.

(2) Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, Editions Plon / Le Seuil, 2017.

(3) Vocabulaire de psychosociologie, Editions érès, 2013.

#Episode 21 Podcast avec Catherine Lamy

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Comme nous le confie Catherine Lamy dans ce podcast enregistré à distance, « le culot m’a sauvé la vie ». Catherine, Française expatriée à New York, nous raconte son parcours de combattante pour faire diagnostiquer la maladie rare dont elle a souffert, l’ACC, abréviation de ADRENOCORTICAL CARCINOMA OU CANCER SURRÉNAL OU CORTICOSURRÉNALOME. Cancer peu connu, ce qui a généré un certain laps de temps pour qu’un diagnostic correct soit posé. Il m’a semblé important que Catherine nous explique comment elle a fait face à cette épreuve de la vie. Avec courage, pugnacité et humour, elle raconte ensuite comment elle a décidé de co-fonder la première association internationale dédiée à ce cancer, Let’s cure ACC, afin de venir en aide aux malades en les informant dans leurs langues maternelles, en leur permettant de poser leurs questions et de recevoir des conseils, et en les mettant en relation avec des malades ou des professionnels de santé dans de nombreux pays. Les recommandations de Catherine, qui nous concernent tous et toutes : « Soyez votre propre avocat.e pour vous faire entendre par les médecins, faites des projets et ayez des objectifs pour votre avenir et votre vie après la maladie ».

La littérature soigne

Expo Constantin Brancusi au Centre Pompidou

Quelles sont les stratégies possibles pour vivre avec, notamment grâce à la littérature ? Avec le monde qui nous entoure tel qu’il est, avec des discours ambiants dans lesquels on ne se reconnaît pas, avec des tendances sociétales qui nous mettent mal à l’aise, avec ce dont on a hérité, avec son histoire personnelle, avec ses failles, ses blessures, avec ses forces aussi, ses expériences et ses capacités de résilience.

Les livres, par leur puissance d’humanité, par leur force d’expression, prennent soin de nous. Ils ont le pouvoir de nous apaiser par l’ordre de leur syntaxe, le rythme et la musicalité de leurs phrases, et même par le toucher sensuel de leur papier. Par les récits qu’ils nous soumettent, ils ont ce pouvoir étonnant de nous arracher à nous-mêmes pour nous emporter vers d’autres destinations, souvent insoupçonnées. Pour nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, dans la peau d’un autre, d’un personnage dont l’histoire, le monde, la culture, la joie ou la douleur ne sont pas les nôtres, mais avec lequel il nous est donné d’être en empathie.

Quel est le livre qui a changé votre vie ou votre regard sur votre vie ? Qui vous a permis de vous réparer ou de vous (re) construire ?

En ce qui me concerne, c’est Instruments des ténèbres de Nancy Houston. La force de son écriture, la violence du récit, ce fut un coup de poing. Cette façon de raconter l’histoire des femmes m’a éveillée au féminisme, et je n’ai plus lâché les oeuvres de Nancy Houston. J’admire sa liberté, sa puissance, sa façon de se mettre à nu dans ses livres, tout en racontant des histoires universelles qui nous parlent de nous, les femmes.

Voici quelques exemples et témoignages que j’ai tirés de mes lectures ou de mes vagabondages sur Internet qui m’ont attiré par leur profondeur et leur résonance avec mes centres d’intérêt.

L’écriture, l’amour et le lien : C’est l’histoire d’une grande dame, au courage et à la détermination hors norme. Je vous recommande vivement le témoignage de Josette Kalifa, La réparation, aux Editions J’ose être : « Quand j’observe la vie et ses méandres, je vois à quel point le lien est le dénominateur commun. Tout est lié. Une chose arrive parce que, quelque part, une autre chose doit se produire. Est-ce cette compréhension précoce, intuitive, qui a nourri mon besoin fondamental de réparer le lien, de réparer la vie ? Tout ce qui m’est arrivé procède de cette chronologie du lien. Je suis née dans cette famille, de ce couple névrosé, lui-même porteur d’une lignée de souffrances, de maltraitances, d’abandons et de malheurs. Je suis née pour réparer ce lien. Chaque lignée est une histoire unique. Histoire qui se perpétue de génération en génération en un éternel recommencement. L’histoire se perpétue, jusqu’à ce qu’un accident survienne et brise le cours normal de cette lignée. Cet accident, c’est moi. » … « Je m’étonne de la puissance thérapeutique de l’écriture. Il ne suffisait pas de tenir les tenants et aboutissants de mon histoire. Rompre la chaîne de transmission passait, pour moi, par le dépôt sur le papier de toutes mes souffrances, mes colères, mes chagrins, en dehors de moi, telle une offrande au feu de la vie. L’amour a fait le reste. Aujourd’hui, je me sens plus légère que jamais, heureuse et en paix. »

La lecture peut soigner les enfants : Comment une autrice entrée dans l’âge de la sagesse (elle a 69 ans) peut-elle être aussi connectée à l’univers adolescent ? A ceux ren­contrés « sur le terrain » s’ajoute une solide veille d’information, et des ­relais toujours renouvelés parmi les générations qui viennent. Les enfants ont changé et Marie-Aude Murail aussi. « La littérature soigne ». Parce qu’il n’y a pas assez de psychologues pour écouter tout le monde, et qu’il fallait donc en inventer un. Parce que les enfants continuent d’aimer la lecture, pour peu que l’on sache les y amener.

L’amour comme force de résilience pour Salman Rushdie : « C’est la réponse à la question « comment on raconte » qui fait tout le livre. C’est ce avec quoi j’ai lutté pour écrire Le Couteau. Il fallait que la forme mette en confrontation deux forces opposées : d’un côté l’amour, la beauté, l’art, la liberté, et de l’autre la violence, la bigoterie, le fanatisme, la stupidité… Alors j’ai voulu que Le Couteau soit avant tout un livre sur l’amour des autres et l’amour de la vie – cette vie dont j’ai failli être privé. » Interview dans Télérama n° 3875 du 17/04/2024.

Revisiter les récits familiaux avec Delphine Horvilleur :  » Le monde cherche à nous rassurer. C’est gentil de sa part. Très gentil ! Et nous, on voudrait tellement le croire. Se blottir dans ses bras et savoir qu’on sera protégé. Mais la conversation avec le passé est si puissante qu’elle rend difficilement audible autre chose. Et dans nos têtes, ça fait un boucan monstre. Ça nous oblige à revisiter tous les récits qui nous ont construits, à déconstruire des légendes familiales, des narratifs à l’ombre desquels on s’est si longtemps abrité. » page 39, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024.

« Les chansons d’Anne Sylvestre me font du bien, depuis toujours, mais j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. En lisant l’histoire familiale de cette compositrice, un élément de réponse m’est apparu. J’ai compris que cette fille de collabo avait fait de ses chansons le lieu d’un combat contre ses origines. Comme si chaque parole qu’elle écrivait murmurait à demi-mot : je suis l’enfant d’un lâche ou d’un salaud, mais je saurai m’élever contre cet héritage. C’est peut-être pour cela qu’elle a écrit ses fabulettes pour les enfants, pour apprendre à grandir ou à se méfier. Peut-on dépasser autrement son passé que dans la réécriture ? Depuis des semaines, je pense beaucoup à tout ce qui me fait du bien, et plus encore à ceux qui me font du bien. J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. Delphine Horvilleur, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024. page 39 ?

J’ai découvert la biographie hospitalière grâce à Maud Jan-Ailleret, que je remercie vivement pour notre conversation sensible sur le sujet (cf. le podcast Mine de rien). Dans son roman Une certaine Espérance (Editions Baribal, 2025), Dominique incarne le personnage d’une biographe hospitalière, en soutien à Espérance, au départ réfractaire. Dominique présente la biographie hospitalière ainsi : « Elle explique ce qu’apporte le fait de raconter des épisodes de son histoire à un biographe formé et le bienfait de recevoir gracieusement, pour soi-même ou un proche choisi, le récit de sa vie sous la forme d’un livre. » « Tenir parole et rendre parole. Je ne suis qu’un instrument de la voix de l’autre. En quelque sorte, je suis là pour vous aider à ranger le bureau de votre vie. Avec la biographie hospitalière, on est dans le vrai. » (page 96). « Elle a parlé de la puissance de l’écriture comme accès direct, mais aussi comme soin prodigué à l’autre et par effet boomerang, à soi-même. (page 149)

L’art et le langage pour tisser son identité en conscience : Le mot « texte » vient du latin textilis qui veut aussi bien dire « textile » que « ce qui s’entrelace » selon Chloé Bensahel, tisserande et artiste plasticienne franco-américaine, qui mêle performance, textiles et multimédias pour éclairer la relation entre langage et identité. Inspirée par l’expérience migratoire de sa propre famille, elle associe dans son travail la narration et les traditions artisanales pour faire naître un langage intégré ou codé. Grâce au tissu, l’artiste crée des oeuvres intégrant le langage et inclut dans ses tapisseries des mots à peine lisibles, dont on peut déchiffrer le double sens. Télérama 3877 du 01 mai 2024.

Raconter le quotidien des femmes par Alice Munro, la Reine de la nouvelle … et du temps : « Écrire le quotidien – quand on est une femme qui plus est – s’avère risqué. On est rapidement relégué au rang d’artiste mineur. Car de quoi parle-t-on ? De mères avec leurs filles, de passion non réciproque, de souffrance conjugale. Pourtant c’est immense et pourtant c’est poignant. Car Alice Munro, dont la romancière Audrey Thomas disait qu’elle était le seul auteur qu’elle connaissait à explorer vraiment la sexualité féminine, règle leur compte à tous les clichés. » (A lire sur Télérama)

« Proust m’a sauvée » affirme Laure Murat dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) : « La transformation d’un malheur sans nom en un roman exploratoire, où chaque fluctuation de l’âme sera nommée, pensée, sentie, décrite, exorcisée. La conversion d’une catastrophe en une oeuvre d’art » (page 216). « Proust n’endort pas nos douleurs dans les volutes de sa prose, il excite sans cesse notre désir de savoir, cette libido sciendi qui, en séparant l’enfant de sa mère, nous affranchit plus sûrement du malheur que tous les mots de la compassion. A ce titre, il ne serait pas exagéré de dire que Proust m’a sauvée » (page 218).

L’héroïne du conte Les Mille et Une nuits, Shéhérazade, plait à Marlene Monteiro Freitas « parce qu’elle donne à la fiction le pouvoir de sauver la vie » (Télérama n ° 3937, page 24).

Maladie mentale et littérature : Philippa Motte dans son ouvrage Et c’est moi qu’on enferme (Editions Stock, 2025), constate que les livres qu’elle a engloutis par dizaines ont eu un pouvoir salvateur dans sa vie, avec l’impression d’avoir découvert un continent immense : « les livres m’auraient épargné certains comportements excessifs et passionnés que je soupçonne d’avoir nourri ma fragilité » (page 158).

En ce qu’ils touchent à un besoin universel de création de sens, les récits fictionnels, contes, légendes, romans, sont aussi un support naturel pour les psychothérapeutes. Et les coachs, puis-je ajouter, notamment à travers le travail autour des histoires de vie, approche à laquelle j’ai été certifiée pour mes accompagnements.

A lire aussi : https://nathalieprevostconseil.com/2021/04/28/litterature-et-identite/

#Episode 20 Podcast avec Muriel Gani

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Entretien avec Muriel Gani, photographe, auteure, experte en communication éditoriale et formatrice, qui nous transmet son goût des images, de la nature, des mots, de ce qui est « moche » et qu’elle nous rend beau, de ce qui est complexe et qu’elle tend à rendre intelligible et accessible. Vous pourrez découvrir ses photos abstraites ou fragments urbains sur son compte Instagram : matières à rêver, images mentales enfouies, ses photos qui ressemblent à des peintures vous charmeront comme elles m’ont charmée. Et dans la droite ligne de l’intention éditoriale de cette série de podcasts Mine de rien, Muriel revient sur ses héritages, ses autorisations et ses freins intériorisés, son chemin de vie artistique et personnel en finissant l’échange avec ce qu’elle entend transmettre aujourd’hui.

Identité et âges

Musée Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye.

Avez-vous ressenti comme moi cette sorte de confusion des âges ? Avec la sensation d’une plénitude aujourd’hui, que je ne vivais pas quand j’avais 20 ans, soi-disant le bel âge, alors qu’il était tourmenté, je me cherchais, je me cognais …

Confusion des âges encore, avec des jeunes qui se vieillissent volontairement et des vieux qui ne veulent pas faire leur âge … Des jeunes angoissés par leur avenir et des vieux, proches de la maladie ou de la mort, pratiquant un humour décapant et ne voulant plus se laisser imposer des choix qui ne sont pas les leurs.

Dans Philosophie des âges de la vie, Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot* brossent le contexte : « l’exigence d’être soi-même a pris le pas sur l’impératif de faire son âge, au point que le fil naturel de l’existence semble être subverti ; il faut devenir mature toujours plus tôt et rester jeune toujours plus tard. La quête effrénée de l’accomplissement s’est associée au refus hyperbolique de l’achèvement : être soi-même, mais sans jamais s’en contenter au risque de se figer ».

Pour eux, et je vous conseille vivement leur livre, « le brouillage des âges concerne moins la manière dont nous vivons les étapes de l’existence, que la manière dont nous nous les représentons aujourd’hui. Pour le dire autrement : nous vivons toujours les âges, mais nous ne savons pas encore très bien comment penser la nouvelle façon dont nous les vivons ».

Marc Augé dans son essai Une ethnologie de soi, le temps sans âge** affirme : « Chacun est amené un jour ou l’autre à s’interroger sur son âge, d’un point de vue ou d’un autre, et à devenir ainsi l’ethnologue de sa propre vie.**

Pour Simone de Beauvoir, l’observation du temps est avant tout l’instrument d’une enquête sur soi ; la mention de l’âge n’est qu’un repère dans l’observation de soi.**

Marc Augé : « Source de savoir ou cumul d’expériences, la vieillesse n’existe pas. Pour se rendre compte que la vieillesse n’existe pas, il suffit d’y parvenir. » Il ajoute : « Je vieillis, donc je vis. J’ai vieilli, donc je suis ».** Belle transition avec la notion d’identité …

Identité

Peut-on être soi (qui suis-je, que suis-je) au fil des âges de la vie ? Y a t’il permanence de son identité, ou impermanence ? Qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui évolue ? Quels bouleversements accompagner/anticiper/subir sur sa construction de soi au fil des âges de la vie ?

Marc Augé, toujours, nous apporte une réponse : Les âges de la vie se succèdent comme les saisons. « C’est là ce que suggère l’expression. Son pluriel invite, certes, à considérer le vieillissement comme inéluctable, mais la métaphore des saisons a des résonances particulières : le printemps succède à l’hiver, on le sait. Elle suggère donc qu’une partie de celui qui disparaît revient, soit que de nouvelles générations prennent la relève des précédentes. Il y a donc dans l’emploi pluriel du mot « âge » un fond d’optimisme en fort contraste avec son emploi au singulier, qui l’apparente à une fatalité, à un destin sans avenir. Suggérer que les générations se succèdent comme les saisons, c’est sous-entendre qu’elles ont en commun l’appartenance au genre humain, affirmer un humanisme de l’héritage qui peut s’affranchir de toute référence à l’hérédité, pour peu qu’on ne lui assigne pas comme limite le cadre étroit de la famille et de la reproduction biologique. Entre ce singulier et ce pluriel, entre l’âge et les âges, il y a au fond une différence absolue et une intime complémentarité. Les âges de la vie peuvent être évoqués indépendamment de l’enchaînement que suppose l’avancée en âge, par le biais de l’anticipation qui esquisse l’avenir ou du souvenir qui recrée le passé, dans tous les cas en laissant l’imagination jouer avec le temps ».**

Pour Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot*, la crise identitaire que nous traversons au présent est loin d’être anecdotique. A la question « qui suis-je ? », la généalogie n’englobant plus toutes les dimensions de l’identité, la réponse nous mène dans une impasse : « soit le dogmatisme du moi, indispensable, mais vide (c’est au moment où l’exigence d’être soi-même devient démesurée que les moyens d’y obéir s’obscurcissent), soit le scepticisme du moi (« je est un autre » selon la célèbre formule de Nietzsche), théoriquement imparable, mais pratiquement injouable, puisque c’est toujours un moi qui décide de renoncer au moi ! ». Selon eux, la solution aussi élégante que profonde à cette impasse est l’identité narrative de Paul Ricoeur, dont j’ai déjà parlé sur mon site. Avec une formule simple qui l’explique : « Je suis ce que je raconte ». Le récit donne de l’unité aux différentes facettes de l’identité. « C’est en se racontant que l’on se fait, parce que, par la vertu du récit, les traces mémorielles subjectives, en se rassemblant dans une trame, acquièrent une signification. » Quand dans une situation de transition professionnelle, nous nous interrogeons sur notre véritable vocation, c’est encore le récit qui nous réinscrit dans un projet cohérent d’existence. « Et lorsque la disparition des être chers et âgés se profile, que cherche-t-on à conserver sinon une trace de leur mémoire pour maintenir ou renouer le lien affectif ? ».

Il est incontestable que les âges de la vie ont cessé d’être les catégories objectives de sens qu’ils étaient jadis. « Néanmoins, ils persistent comme les catégories fondamentales de l‘identité narrative. Les âges de la vie désignent les chapitres obligés du cours d’une vie, les étapes nécessaires à la fabrication d’un individu. Ils servent ainsi à penser sa vie, et, peut-être, à vivre sa pensée ».*

Au fait, on est vieux à quel âge ?

L’âge, c’est un peu comme la météo : il y a la météo effective et la météo ressentie. Il y a l’âge réel, l’âge ressenti, et l’âge que les autres nous donnent. Des études très sérieuses se penchent sur la distinction jugée plus ou moins pertinente entre âge biologique et âge social.

Selon l’étude Alternego***, on est senior en entreprise à partir de 50 ans. Cette étude montre que les salariés en seconde partie de carrière sont en forme, motivés et demandeurs d’être accompagnés, reconnus et mis en avant concernant leur expérience et leur expertise. Avec l’allongement de la durée des carrières, les entreprises ont donc tout intérêt à miser sur ces classes d’âge pour faciliter la transmission et la richesse que représente la diversité générationnelle. La mise en place d’actions pour maintenir leur niveau de qualification, favoriser les transmissions et pour stimuler leur engagement est donc plus que nécessaire.

En revanche, ils déclarent que leur travail est mal reconnu et que les perspectives proposées par leur entreprise sont insatisfaisantes. Ils ne sont que 40 % à penser que leurs contributions professionnelles sont reconnues à leur juste valeur et seulement 25 % pensent que les opportunités d’évolutions de carrière que leur propose leur entreprise sont satisfaisantes.

Avec l’âge, les salariés en seconde partie de carrière sont de plus en plus nombreux à ressentir un certain jeunisme et déclarent être victimes de discrimination du fait de leur âge. Ce sentiment concerne les opportunités professionnelles mais aussi les stéréotypes ou les blagues. 52 % des plus de 60 ans considèrent que certains postes ne leur sont plus accessibles (contre 28 % des 45-49 ans), 25% disent faire l’objet de mauvaises blagues et de stéréotypes (contre 12 % des 45-49 ans) et 27% considèrent avoir déjà été victimes de discrimination (contre 9 % des 45-49 ans).

Les dérives : l’âgisme, quel gaspillage inutile !

« Le racisme anti-vieux existe et cela s’appelle l’âgisme, la discrimination selon l’âge. C’est en tout cas ainsi que l’a appelé le gérontologue Robert Butler en 1969. Est-ce parce que cet Américain, né pendant la grande dépression, a été élevé par ses grands-parents qu’il a su poser un œil neuf et positif sur l’âge ? Il affirme en tout cas que sa grand-mère a su lui montrer la force et l’endurance des plus âgés. Ce chercheur a fait de l’âge et du regard qu’on porte sur les aînés le combat de sa vie. Il fut le premier à défendre l’idée que les performances physiques et mentales d’un individu ne devaient pas être corrélées à la « façade » constituant son âge chronologique. Il considère comme anormal que les individus se voient refuser un travail, un accès à l’assurance, au crédit ou même au logement au seul motif de l’âge. Il va jusqu’à qualifier l’âgisme de « maladie psychosociale ». Et cela a des conséquences : une étude menée en 2000 par l’OMS chiffre à 63 milliards de dollars les dépenses de santé spécifiquement liées à l’âgisme chaque année ». ****

Le Figaro en 2018 titre : « L’âge est la première crainte de discrimination dans l’entreprise ». Le ministère du travail confirme : « l’âgisme est bel et bien une discrimination au travail plus importante encore que le sexisme, l’origine non française et le handicap. Les deux tiers des ruptures de contrat de travail provoqués en 2020 par des plans sociaux concernaient des séniors ». ****

Double peine : sexisme et âgisme

« Les représentations posent des normes et forgent une vision de la réalité acceptée par le plus grand nombre. Elles influent sur la société en général, mais aussi sur chacune d’entre nous. Pour construire notre identité, nos valeurs, notre façon de penser, nous nous appuyons sur ces représentations. Si le discours général est, image à l’appui, qu’à moins d’être Sharon Stone ou un mannequin de 15 ans, nous ne valons pas la peine d’être mise en avant, cela finit par pénétrer nos esprits. Nous n’apparaissons nulle part ? C’est donc que nous n’avons plus de rôle dans ce monde. Cette négation de notre identité est non seulement violente mais dangereuse. Moins les femmes de plus de 50 ans sont montrées, moins elles se sentent montrables. Plus on leur dénie de la valeur à cause de leur âge, plus elles se mettent en retrait du pouvoir, du travail, de la séduction. » ****

« Les sociologues Liam Foster et Alan Walker ont étudié les taux d’emploi des séniors (55-64 ans) dans toute l’Europe. Résultat : oui, c’est dur pour tout le monde mais surtout pour le femmes. En Estonie et Lituanie, la différence de revenus entre hommes et femmes de cet âge-là atteint même les 50 %. Si l’écart est moindre dans les autres pays, il se fait toujours en défaveur des femmes, que ce soit en Espagne, en Grèce, en Irlande. » ****

« Les femmes qui entament la deuxième partie de leur carrière ont de précieuses qualités dans le monde du travail. Elles combinent celles des femmes et des séniors. Les études américaines leur prêtent de l’expérience, du savoir-faire, et l’envie de transmettre. Libres, riches d’une pensée créative, elles sont généreuses et prennent soi des autres. Leur loyauté est célébrée par les chercheurs. Ayant souvent eu la charge d’une famille, elles sont habituées au transgénérationnel. Elles savent gérer plusieurs dossiers à la fois, et comme leurs enfants se sont envolés vers d’autres aventures, sont souvent heureuses d’opérer un transfert de leur énergie vers les enjeux de l’entreprise ». Bibiane Godefroid, présidente de Newen, filiale fiction de TF1. ****

Pour finir, restons sur une note optimiste : « la confusion des âges n’est pas une fatalité » selon Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. « L’individu hypermoderne a plus de ressources que l’on ne pense habituellement pour y faire face et penser l’unité de sa vie du berceau à la tombe. Qu’est-ce qu’un enfant ? Un être qui veut grandir. Pourquoi grandir ? Pour devenir adulte. Qu’est-ce qu’un adulte ? Un être qui entre dans l’univers de l’expérience, de la responsabilité, et de l’authenticité. Pourquoi vieillir ? Pour tenter d’approfondir ces trois tâches infinies. Les âges de la vie continuent de faire leur office, même s’ils sont coupés de toute espèce de repères extérieurs à l’homme ».

*Philosophie des âges de la vie, Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, Fayard Pluriel, 2011.

**Une ethnologie de soi, Le temps sans âge, Marc Augé, Editions du Seuil, Points, 2014.

***Etude Alternego Seconde partie de carrière, Sentiment d’appartenance, image de soi, engagement, équité, attentes. Mai 2023.

****Les flamboyantes, Charlotte Montpezat, Editions des Equateurs, 2023.

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