#Episode 8 podcast Anne-Charlotte Vuccino

8ème épisode de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : nous faire découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Ancienne consultante en stratégie, diplômée d’HEC, Anne-Charlotte Vuccino a créé une nouvelle méthode inspirée du Yoga, qu’elle a découvert à la suite d’un grave accident de la route. Convaincue que le Yoga avait changé sa vie, Anne-Charlotte a abandonné le salariat pour devenir entrepreneure en 2015. Elle nous raconte son chemin pour se rééduquer grâce au Yoga, la force, le courage et l’optimisme qui lui ont permis de créer la première startup de Yoga corporate : Yogist-Bien au Bureau. Après la publication de son premier ouvrage Comme un Yogist en 2016, Solar Editions, Anne-Charlotte nous annonce la sortie du deuxième pour septembre. A découvrir également le chatbot Yogist à essayer gratuitement chez soi ou au bureau.

Le voyage d’Ulysse, une épopée pour nous aider à rester humain

Les mythes et les légendes me passionnent. J’ai d’ailleurs déjà écrit des articles sur mon site, en m’inspirant de Nancy Houston par exemple, ou de Sylvain Tesson. Comme l’écrit Eugène Enriquez dans la préface de La retraite, une nouvelle vie. Une Odyssée personnelle et collective (1), « ils doivent être pris au sérieux, car les mythes nous parlent de notre condition humaine. Ils nous présentent sous forme de récits attrayants et tragiques les problèmes centraux auxquels chacun de nous, un jour, est ou sera confronté.e. »

J’ai la grande chance d’en connaître l’autrice, Anasthasia Blanché, qui a accepté pour ma plus grande joie de répondre à mes questions. Anasthasia s’est appuyée sur l’Odyssée d’Homère pour étudier un tournant de vie majeur, la retraite. Au-delà de celui-ci, Anasthasia nous livre avec générosité et bienveillance les clés de compréhension de l’Odyssée d’Ulysse au prisme des épreuves, décisions, découvertes, transformations de nos propres vies. En suivant le voyage d’Ulysse, ses différentes étapes parsemées d’aventures les plus étranges et évocatrices, ce livre nous fait percevoir avec acuité que « le but de l’itinéraire odysséen, c’est le rendez-vous avec soi-même. » (Vladimir Jankélévitch) (1)

Psychanalyste, psychosociologue, sociologue clinicienne, formatrice, Anasthasia Blanché s’est appuyée sur les séminaires qu’elle a animés et les entretiens avec ses patients pour nous décrire leurs questions, tourments, expériences, valeurs et les solutions que chacun.e imagine pour faire face, avec son propre bricolage identitaire (2), et parfois une grande créativité. Charge à chacun.e de saisir le Kairos, ou l’opportunité inhérente à tout changement de vie.

« Nathalie : Peut-être que l’on pourrait revenir à l’origine, c’est-à-dire qu’est-ce qui t’a intéressé dans les mythes et en particulier l’Odyssée ?

Anasthasia : Je m’intéresse à la mythologie grecque en lien avec mes origines. Dans l’histoire familiale, on en parlait beaucoup des mythes grecs, il y a eu une transmission, même si je suis née et ai vécu à Paris. Il y avait quand même une ambiance grecque à la maison. Avec à la fois la religion orthodoxe, chrétienne donc, et un intérêt pour les mythes païens. Et tout ça cohabitait très bien. Ensuite, je m’y suis intéressée par ce que je trouvais ça extraordinaire, il y avait un côté merveilleux et qui me touchait beaucoup.

Ensuite, deux mots sur mon parcours sans entrer dans le détail : j’ai eu la chance de commencer une psychanalyse quand j’avais 19 ans pour des raisons personnelles et depuis, je n’ai pas arrêté. J’ai eu forcément l’occasion de rencontrer des analystes, des lectures, des groupes, qui m’ont fait m’intéresser de plus en plus à la mythologie. Voilà, c’est lié à quelque chose de personnel au départ.

N  : Tu parles de quels groupes ?

A : J’ai fréquenté les trois principaux groupes de la psychanalyse en France : les Lacaniens, les Jungiens beaucoup (je suis formée essentiellement à l’école Jungienne), ainsi que les Freudiens. J’ai une vision très large des différentes façons d’aborder l’inconscient. Toutes ces rencontres m’ont amenée à m’intéresser à la mythologie et évidemment au psychisme, à la façon dont est structurée la psyché. Par exemple, chez Freud, on a le mythe fondateur d’Œdipe et l’interdit de l’inceste. On voit bien qu’il s’appuie sur une figure mythologique. Et chez Jung aussi, c’est très présent, les archétypes, les invariants psychiques, l’inconscient collectif… On retrouve des fondamentaux qui sont aussi dans les mythes.

N  : Avec deux facettes, l’individuel et le collectif ?

A : Oui effectivement, les deux étaient présents. Et pour moi, il y a un pont évident. Je n’ai pas eu à scinder la lecture intrapsychique de la lecture sociale, historique et mythologique. Cela participait pour moi de la même démarche, pour comprendre le monde, pour moi et pour les autres.

Ça c’est pour répondre à ta question sur l’origine, et au fil du temps, je me suis rendue compte que les grands mythes apparaissaient aussi – lorsque je suis devenue analyste – dans les discours des patients, il y avait des espaces archétypiques très puissants qui agissaient. Petit à petit, pour ceux qui étaient intéressés et ouverts aux symboles – tout le monde ne l’est pas – et bien cela produisait des effets très puissants dans le travail thérapeutique.

Pour en revenir aux aventures d’Ulysse et la retraite, j’ai animé des séminaires sur la retraite avec un collègue canadien Jacques Rhéaume. Lui avait sa façon d’aborder les choses, sur l’aspect plus sociologique, moi plus psychanalytique. Ensuite, j’ai participé pendant plusieurs années à un groupe de travail pluridisciplinaire, qui a donné lieu à une publication en 2006, L’entrée dans la retraite, nouveau départ ou mort sociale, aux Editions Liaisons Sociales, sous la direction de Dominique Thierry.

Sur la façon dont j’ai structuré à la fois mes accompagnements individuels et mon livre : ce sont les patients que j’écoutais. C’est vraiment un travail de clinicienne. Ce sont des propos que j’entendais, par exemple : « Je me sens dériver, je me sens déboussolé, je ne sais plus qui je suis, je suis en pleine tempête, j’ai peur de quitter le navire, j’ai l’impression de n’être personne… », cela m’avait vraiment frappé. J’ai fait un pont très personnel entre ce qu’ils disaient à leur entrée dans la retraite et ce que je connaissais des aventures d’Ulysse. Il y avait vraiment là des images très fortes d’une dérive, d’un voyage tempétueux, et j’ai pensé à Ulysse et à l’Odyssée.

N : Si on prend l’exemple de la retraite, les citations que tu utilises, on les retrouve dans les différentes parties du livre. C’est passionnant de voir que tu étaies ton propos par des citations de patients qui ont participé à tes groupes.

A : Ce sont à la fois ceux qui ont participé à mes groupes et ceux que j’ai suivis en thérapie. Je suis partie vraiment de la clinique, pas d’une théorisation, c’est cette clinique-là qui m’interrogeait. J’ai compris qu’on était vraiment dans des étapes de l’Odyssée, et que les personnes les traversaient comme elles pouvaient, de façon plus ou moins mouvementée.

N :  Sachant que la retraite est une transition de vie, tu le dis dans ton livre. Il y en a d’autres. Tu peux capitaliser sur l’étude des images, des symboles dont tu parles, tu les utilises dans le cadre d’autres transitions de vie ?

A : Oui c’est parlant. En revanche, cela parle peu aux adolescents. J’ai été thérapeute d’adolescents, c’est ce qui m’a permis d’apprendre mon métier pour tout ce qui est transition majeure, le passage de l’adolescence à l’âge adulte, c’est vraiment un grand bouleversement bio-psycho-social. Il y a tout : le corps, la psyché, le social. En revanche, pour les adultes, et notamment lors de la fameuse crise du milieu de vie, que j’appelle seconde adolescence, on va avoir les mêmes questions qui reviennent. Quand je fais référence à certains passages de l’Odyssée, cela parle à certaines personnes, cela les aide à avoir moins de peurs quand elles vivent de grands bouleversements, des transitions. Car il y a toujours un moment critique. On ne peut pas quitter quelque chose que l’on connaît pour aller vers quelque chose d’inconnu, c’est bien ça le voyage d’Ulysse.

N : Quand tu parles de milieu de vie, c’est vers 40-45 ans ?

A : Avec l’allongement de la durée de vie, on voit ces questionnements vers 45-50 ans.

N : Les personnes qui sont en reconversion professionnelle par exemple ?

A : Oui cela peut être ça, tout à fait. Au milieu de la vie, il y a un questionnement. A la fois biologique, avec le corps qui est en train de changer ; sociologique, avec les valeurs que l’on avait mises en place pour construire sa vie qui commencent à changer, c’est un passage délicat. Dans les aventures d’Ulysse, il y a un côté « épopée », avec des images qui aident à accompagner la turbulence. Cela parle à toute personne ouverte à la symbolique.

N  : Tu fais référence à d’autres mythologies que la mythologie grecque ?

A : Je fais souvent référence aux personnages bibliques. Même s’ils ne sont plus croyants, les retraités ont été bercés dans leur enfance par la religion, qu’elle soit juive ou chrétienne, c’est pareil, cela fait référence à l’Ancien et au Nouveau Testament. Les mythologies asiatiques parlent moins, c’est une question de culture dans laquelle on a été bercé dans sa famille ou à l’école.

N  : Pour revenir aux transitions de vie, il peut y avoir le chômage par exemple ?

A : A tout moment, où il y a une rupture dans quelque chose mise en place, cela ne fait plus continuité avec l’identité. Il y a une nécessité de retrouver des repères. Quand on dit rupture, c’est qu’il y a perte de repères classiques.

N : Rupture subie ou voulue ?

A : Oui c’est comme la retraite, soit elle est voulue, soit elle est subie. Tu peux tout à fait travailler avec ces grandes ruptures-là. Cela permet de soutenir quelque chose de très ancien en nous, qui remonte à la nuit des temps. Pour revenir à Homère, il y a eu des interprétations depuis des siècles sur ces deux livres fondateurs que sont l’Iliade et l’Odyssée de notre civilisation européenne. Il faut réveiller un enfant de 6e qui adorait la mythologie et qui est devenu un jeune retraité pour essayer de recontacter en lui l’émerveillement qu’il a pu ressentir.

N : Tu continues d’animer des groupes sur la retraite ?

A : Oui, avec Isabelle Nalet. C’est toujours aussi passionnant. Vraiment.

N : Qu’est-ce qui t’a décidé à t’appuyer sur les aventures d’Ulysse ?

A : Je suis partie de ce qu’ils disaient dans ces groupes, de l’état dans lequel ils étaient : l’idée m’est venu de m’appuyer sur les aventures d’Ulysse pour écrire le livre. Et pour transformer mes accompagnements de retraités surtout. En m’appuyant sur ce personnage.

N : Dans la première partie de ton livre, tu présentes les différentes escales d’Ulysse, ses épreuves.

A : Oui ce sont des épreuves initiatiques, c’est comme cela que je le comprends. J’ai symbolisé la guerre de Troie (L’Iliade) par une espèce de malédiction des humains d’être tout le temps en guerre. On peut faire le lien avec aujourd’hui la guerre économique et la guerre sociale, on est dans le même vocabulaire. Ulysse au départ a de nombreux compagnons, et à la fin, il va être tout seul. Il quitte la guerre de Troie, dans laquelle il est encore. Je le vois chez certains hommes, plutôt des cadres supérieurs, qui se comportent comme si de rien n’était. Ils continuent à avoir un comportement guerrier. Ce n’est pas péjoratif, mais ils se comportent encore comme des soudards, c’est ce que fait Ulysse au pays des Cicones. Il se bat, il les massacre et il est obligé de prendre la fuite. Cet épisode-là, c’est comment on se sépare du monde du travail. Quelles sont les modalités de séparation pour que cela se passe bien. Il faut voir comment se jouent les fins de carrière. Comment les gens sont traités dans ces moments-là. Est-ce qu’ils ont pu transmettre avant de partir. Et le fameux pot de départ, qui est un rituel. C’est le seul rituel de séparation qui permet, ou pas selon la façon dont cela s’est déroulé, aux personnes de se séparer du monde du travail.

N  : J’ai apprécié cette partie-là de ton livre, car tu interroges la place du travail dans la vie.

A : Autour de la cinquantaine, c’est une question qui vient se poser, notamment au cours des reconversions que l’on voit beaucoup aujourd’hui. Qu’est-ce que le travail représente dans ma vie ? Jusqu’où je suis complètement identifié à mon rôle professionnel ?

N : Ces questions peuvent donner lieu à des coachings.

A : Absolument. Les coachs qui accompagnent des personnes qui sont en prise de poste à l’intérieur d’une même entreprise, ou ont le souhait de partir ou de changer de vie doivent poser ces questions-là : avant de démarrer tout projet, il faut s’interroger sur ce que le travail représente dans sa vie. Et on est bien sur l’identité. C’est toute l’identité professionnelle qui peut être remise en cause. Cela peut être très douloureux d’avoir à y renoncer.

N : Comment tu définirais l’identité professionnelle ?

A : Cela correspond à la façon dont j’ai investi tout le sens de la vie professionnelle. Est-ce que j’ai investi un métier, est-ce que j’ai voulu faire carrière ? Comment j’ai abordé, jeune adulte, le monde du travail, et qu’est-ce que j’ai investi de mon être profond ? Avec le souci de s’accomplir et d’avoir de la reconnaissance, de faire partie d’un groupe, d’un métier. Et à la fois de me différencier des autres. Il y a les trois pôles : m’identifier et faire partie d’un groupe, une entreprise ou un groupe professionnel ; être différent, avancer dans ma singularité ; et être reconnu. C’est fondamental. Etre reconnu en tant que bon professionnel. Une définition : avoir un travail qui est reconnu pour sa beauté et son utilité. Est-ce que ce que je fais est utile ? Est-ce que ce que je fais est beau ?

N  : On pense à la beauté pour un artisan, moins pour les métiers de service.

A : Oui c’est vrai. Un ébéniste est reconnu pour son geste, son œuvre. Or ces métiers de l’artisanat sont déconsidérés, avec peu de fierté de les exercer. Sauf les métiers d’ouvriers. Il y avait une fierté à appartenir à la classe ouvrière. Les imprimeurs par exemple, qu’on appelait l’aristocratie ouvrière. Ils étaient fiers de ce qu’ils faisaient. Cela a changé aussi. Petit à petit, cela s’est dégradé, avec l’arrivée de nouveaux métiers dans le tertiaire. On est en train de redécouvrir en ce moment que tout métier mérite d’être reconnu. Il faut avoir une vision égalitaire de la société. Cela renvoie à d’autres fondamentaux plus philosophiques ou politiques.

Quand on est chez les Cicones, on est encore dans le monde des humains, dans le réel. Ensuite, on va plonger dans un voyage intérieur, un voyage imaginaire. On change de registre, des Lotophages jusqu’aux Phéaciens qui sont à moitié dieux et humains. On part ailleurs. C’est poétique, on plonge à l’intérieur de l’être. Ulysse rencontre des personnages qui n’existent pas. Soit des dieux, soit des démons, soit des personnages imaginaires. On plonge dans le voyage psychique. Chez les Lotophages, dans ce pays, tout le monde se shoote au lotos. C’est le risque de l’oubli. C’est fondamental pour les Grecs à l’époque. C’est l’oubli de soi. C’est ce que j’ai entendu dans tes podcasts, qu’est-ce que l’on a oublié de son identité, comment est-on resté fidèle à soi ? En Grèce, la pire des choses, c’est d’oublier qui on est, d’où on vient, et le dessein que l’on suit, les objectifs que l’on a dans la vie. On est bien chez les Lotophages : ce sont les gens qui s’abrutissent avec des anti-dépresseurs, parce que l’angoisse est trop forte, parce que la bascule est trop difficile. Cela arrive. C’est comme quand on est drogué. Ou que l’on se laisse aller dans une rêverie stérile. Chaque étape est une épreuve. Le risque est de rester coincé sur cette île.

N  : Est-ce qu’il y a des points positifs, des opportunités à saisir à chaque escale ?

A : Oui, chez les Lotophages, par exemple, pourquoi ne pas s’arrêter quelque temps, faire un break, se laisser aller tranquillement, quand le temps est suspendu, comme ce que l’on a vécu pendant les deux mois du confinement, c’est un peu ce que j’appelle le délice trompeur de la nourriture de l’oubli. Pourquoi pas, cela peut être agréable, mais le risque est de s’installer là-dedans, de ne plus avoir goût à rien. Là encore, je ne porte pas de jugement de valeur. C’est un risque psychique, de tomber dans une pathologie mentale, dans un glissement, comme certaines personnes âgées. Et puis le risque est de ne plus pouvoir vivre sans pilules en tous genres. Il ne faut pas y rester trop longtemps. A chaque étape, il y a des menaces et des opportunités.

N  : Et les cyclopes ?

A : C’est une étape géniale que j’adore. On voit comment Ulysse est rusé pour parvenir à crever l’œil d’un cyclope. C’est un monstre qui n’a qu’un œil. Il est sans foi ni loi. Il mange ses compagnons. C’est une force brute. Le cyclope, c’est commencer à réfléchir à sa part d’ombre opposée à la persona. Quand on enfonce le pieu dans l’œil du cyclope, c’est sacrifier en soi la part de la toute-puissance infantile qui peut être monstrueuse. C’est un vrai travail psychique de venir à bout de sa propre cruauté, que nous avons tous en nous. C’est une réflexivité, un miroir qui se tend à nous. C’est aussi le moment où l’on doit renoncer à son identité sociale, si on est trop accroché, c’est le problème d’Ulysse. Cela va lui jouer un sacré tour. Il ne peut pas s’empêcher, alors qu’il s’échappe, au moment de quitter le rivage, de dire à Polyphène – c’est le « très connu » en grec, « le fameux »- « mon nom est personne ». Celui-ci dira plus tard qu’il a été blessé par « personne ». Tout le monde se moque de lui. Mais notre héros ne peut pas s’empêcher à la fin de dire « Je suis Ulysse », et il donne toute sa dénomination. Sauf que Polyphène, le cyclope, est le fils de Poséïdon, le dieu des mers. Il va avoir une route monstrueuse pour rentrer, cela va lui prendre 10 ans. Parce que ce Dieu va se venger de lui. La symbolique est intéressante par rapport au travail que doit faire petit à petit le retraité pour se désidentifier de son personnage social, de celui qui est connu. D’un seul coup, le retraité n’est plus personne, il n’est plus le président-directeur général. Il va être obligé de se construire un autre personnage social.

Souvent, les gens disent : « Comment je vais me présenter maintenant que je suis à la retraite ? Qu’est-ce que je vais dire de moi ? ». Il y a petit à petit un détricotage à faire pour pouvoir accepter cette nouvelle identité de retraité. On va dire : « Je suis bénévole aux Restos du Cœur », ou alors plus difficile, ils vont se sentir obligés de raconter tout ce qu’ils ont fait durant leur vie active, tout leur parcours professionnel. Ce qui n’intéresse personne en général… En France, on dit pour se présenter à des inconnus : « Bonjour, je m’appelle Untel, je suis xxx et je décline mon identité professionnelle. Je suis coach, je suis psy, etc. » Progressivement, ce détricotage va se mettre en place, la retraite dure en moyenne 25 ans, ce n’est donc pas un simple passage dans sa vie.

N  : A un moment, tu écris « Regarder le cyclope, c’est se regarder soi-même ». J’aime beaucoup cette phrase.

A : Oui, parce que ce regard, c’est tout un travail d’aventure intérieure. Qu’est-ce qu’on va découvrir de soi que l’on n’aime pas trop ? Pas forcément des très belles choses, c’est la part de l’ombre que l’on a en nous et qui n’est pas forcément reluisante. Mais c’est aussi regarder ce que l’on a au fond de nous, c’est une rencontre avec soi-même, encore faut-il pouvoir ou vouloir y aller.

N : Cela demande du courage.

A : Mais oui, absolument. C’est un archétype du courage, de l’endurance, de la résilience.

N : Ulysse, au fond, est très attachant, car il est très humain. Il a des qualités incroyables, et en même temps, de temps en temps, il a aussi des faiblesses très humaines.

A : Oui, il est complètement comme nous !

N : C’est pour cela que l’on s’identifie si facilement à lui.

A : Oui, il peut être très courageux, il a été un grand guerrier à Troie, il a imaginé la ruse du cheval pour conquérir la ville. Et de temps en temps, il a des faiblesses pas possibles. Comme nous, on est à la fois fort et faible.

N : Mais il paie très cher ses erreurs.

A : Cela nous montre aussi les écueils que l’on risque de rencontrer si l’on ne fait pas attention. C’est un guide précieux pour nous, on se dit, là quand j’arrive sur cette île, je dois faire attention sur le chemin du retour à Ithaque.

Ensuite, il y a l’île d’Eole, les Lestrygons, Circé, les Sirènes… On a des dieux et déesses, des monstres, ce sont les liaisons dangereuses comme je les ai appelées. L’île d’Eole, c’est le risque de l’isolement et de la solitude. Eole donne à Ulysse les vents enfermés dans une outre. Et ce sont ses compagnons, un peu infantiles, comme une part de nous, qui ouvrent l’outre, et tous les vents se déchaînent et le ramènent au point de départ. C’est le risque de se retrouver tout seul, sans faire attention à l’importance du lien aux autres, et du lien à soi. Ainsi s’exclame Ulysse : « Après notre folie, où retrouver un guide ? » Dans chaque île, il y a quelque chose de précieux qui peut nous guider. Si on n’y fait pas attention, cela se retourne contre nous et c’est ce qui lui arrive. L’île d’Eole est close sur elle-même. On voit ce risque majeur aussi aujourd’hui d’une extrême solitude non choisie. Ensuite, on va avoir l’île des Lestrygons : ce sont des anthropophages. Ils harponnent comme des thons les compagnons d’Ulysse et les dévorent. On est face à quelque chose de très sauvage, d’archaïque. L’anthropophagie est l’un des interdits majeurs, on ne se mange pas entre humains. C’est aussi le réveil des angoisses qui peuvent arriver dans ces moments troublés (pandémie), qui peuvent dévorer le cœur des gens. Ce sont des choses que j’entends chez des patients qui ont des angoisses majeures : de séparation, de morcellement, de dévoration même. Parce qu’ils ne supportent pas la séparation avec le monde de l’entreprise, le monde du travail. Et cela rejoint ce que Winnicott avait trouvé chez les enfants, ce qu’il a appelé les agonies primitives. Des angoisses impensables. Que je rapproche de ce que je n’ai pas écrit dans le livre, car j’ai travaillé avec des personnes en fin de vie, en formant des bénévoles à leur accompagnement. Des angoisses terribles au moment de la mort. Certains médicaments, morphine ou autre, ne soulagent pas ces angoisses-là. Du berceau au tombeau, du bébé au mourant, certaines angoisses dévorent. Elles peuvent être atténuées par des médicaments, ou une présence humaine maternante. Les compagnons d’Ulysse disparaissent petit à petit. Il arrive sur l’île de Circé, une magicienne magnifique, une femme fatale.

N  : Quelle figure féminine encore chez Homère !

A : Oui, l’Odyssée a été écrite par un homme pour des hommes. Circé va transformer les compagnons d’Ulysse en porcs. Ils perdent tout souvenir de leur patrie et de leur identité d’humain. Lorsqu’il y a eu « Balance ton porc », je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien. J’ouvre une parenthèse, je dévie un peu… C’est riche tout ça. Ulysse va rencontrer Hermès, le messager des dieux, qui va l’aider en lui donnant un contre-poison, le Molu, une herbe de vie pour ne pas avoir le même destin animal que ses compagnons. L’herbe de vie parle à beaucoup de patients : ce sont des ressources que l’on a en soi. Ulysse est sauvé grâce à cela. Il passe un certain temps avec la belle Circé. Elle accepte que ses compagnons redeviennent humains, à condition qu’il reste avec elle, il y a chantage. On le voit dans certains couples où il y a une maîtresse avec le chantage au mari pour qu’il reste. Je l’ai entendu dans les groupes de retraités. Les compagnons d’Ulysse en ont marre, ils s’ennuient, ils veulent partir. Circé va leur donner un précieux conseil pour qu’ils puissent regagner Ithaque : aller au royaume des morts. C’est un moment clé dans l’Odyssée. Ulysse va devoir y descendre et faire des sacrifices. On est confronté quand on est retraité à sa finitude, au rapport à sa mort, au temps qui reste. On ne peut pas faire l’économie de cette question. Ulysse va rencontrer des héros, comme Agamemnon ou Achille. Achille va lui dire quelque chose d’essentiel : « Moi qui rêvais d’être connu après ma mort, de rester glorieux dans les mémoires. Je me suis trompé. J’aimerais mieux être sur terre, domestique d’un paysan, que de régner ici parmi ces ombres consumées ». Ulysse ne va pas chercher la gloire ou la richesse, il va chercher la vie bonne, que les philosophes antiques proposaient. Il n’est pas construit sur le même modèle que le jeune Achille, qui rêvait de célébrité. Comme certains aujourd’hui présents sur Facebook ou Twitter (rires). C’est un moment majeur : qu’est-ce que je veux faire de ma vie, quel sens je veux lui donner ? Il y a une confrontation à notre finitude à ce moment-là. Il vaut mieux être accompagné dans cette réflexion, cela peut faire très peur. Comment accepte t’on notre vieillesse et notre mort ? Sont-elles intégrées à notre vie, ou non ? Quel rapport a-t -on avec elles ? Ensuite, on va aller voir les sirènes. Ce sont de magnifiques créatures ailées, elles n’ont pas de queue de poisson.

N : Disney nous a menti ?!

A : Absolument ! Ce sont des femmes oiseaux. Elles connaissent tout sur nous les humains. J’avais trouvé génial Sylvain Tesson qui dit, « C’est Big brother avant l’heure ». Elles ont des charmes qui sont à la fois érotiques et mortels. Tous ceux qui se laissent piéger, elles les tuent. Autour de leur île, il n’y a que des cadavres. Le risque : se faire prendre à ce fameux chant des sirènes, qui vont nous dire combien on est beau, on est intelligent. Elles nous flattent. Ulysse arrive quand même à se faire attacher, à chaque fois, il trouve quelque chose pour ne pas céder. Ensuite, il va se retrouver au passage de Charybde et Scylla. Ce sont des monstres marins qui dévorent, qui engloutissent tout le monde. En pensant échapper à Charybde, on rencontre un monstre bien pire, Scylla (3).

N  : Justement, par rapport à ce que l’on vit en ce moment, est-ce que tu as identifié un Charybde ou un Scylla ?

A : Il ne faut pas que l’on revienne au monde d’avant, je trouvais qu’il était fou. Recommencer comme avant, ce serait peut-être aller de Charybde en Scylla. Comme l’écrit Michel Houellebecq, ce serait le monde d’avant en pire. Et ensuite, il passe sur l’île du Soleil. Sur cette île d’Hélios, il y a un troupeau de vaches sacrées, qu’il ne faut surtout pas toucher. Et évidemment, Ulysse va s’endormir. A chaque fois, qu’il s’endort, il y a une catastrophe. C’est la limite entre le sacré et le profane. Les marins vont manger les vaches sacrées. Zeus se met en colère, il envoie sa foudre sur le navire. Tous les marins meurent. Ils ont transgressé les règles en s’appropriant les nourritures divines. Là on peut faire un parallèle avec l’épuisement des ressources de la planète aujourd’hui. Il y a quelques lois divines qui sont transgressées, et les humains le paient cher. Il y a aussi le veau d’or, on retrouve cela dans la Bible.

N  : C’est la cupidité aussi ?

A : La cupidité, l’avidité, l’argent… C’est dévastateur. Quand il a terminé ce périple-là, il se retrouve tout seul et il va dériver pendant des jours sur une mer déchaînée, accroché à une branche. Il va atterrir chez la sublime nymphe Calypso, cela veut dire, « la cachée » aux yeux du monde. Elle va le garder captif pendant sept ans sur une île déserte. Symboliquement cela peut être : le temps du repos, ne plus être dans le monde, se cacher, ce qui peut être positif, moins dans l’accélération, hors de l’espace et du temps d’avant. Il va être tout le temps en train de pleurer et de se languir de Pénélope. Il regrette sa vie d’avant. Il a beaucoup de nostalgie à propos d’Ithaque. Le récit de l’Odyssée est construit d’une façon extraordinaire : il y a des flash-backs, avec une vraie mise en scène très moderne. Calypso va lui proposer l’ultime choix héroïque : si tu restes avec moi, tu auras la jeunesse éternelle et l’immortalité. L’offre est attrayante ! Et il va dire non. Et c’est là où il me touche beaucoup. Il accepte son sort d’humain vieillissant et mortel.

N : Et  pourquoi à ton avis ?

A : Il a vu les âmes errantes, il a écouté Achille. Devenir un Dieu ne l’attire pas. Quelque chose le ramène à sa finitude.

N : Il y a eu des films de science-fiction sur ce que cela peut donner de devenir immortel.

A : Absolument. Le fantasme d’éternité est en nous. L’enfant a l’impression d’être tout-puissant comme les Dieux. Les films de super-héros sont vraiment là-dedans. Ulysse dit non à cela. Je suis un humain et j’accepte ma condition humaine. C’est presque héroïque. Ce passage fait vraiment réfléchir, les hommes surtout, avec lesquels j’en parle. Ulysse est une figure, un archétype, il peut être homme ou femme. Selon moi, les femmes ont moins ce sens-là de l’envie d’immortalité, car il y a un rapport aux pertes (de sang, d’enfant …) et à la vie très différent des hommes. Quelques femmes ont le fantasme de toute-puissance et d’éternité, mais beaucoup moins que les hommes. Les femmes sont dans le cycle de la nature, et dans la nature, on vit et on meurt.

N  : Peut-être parce que l’on met au monde ?

A : Cette expérience de la maternité, tu as raison, laisse des traces formidables de la condition humaine. Et cette expérience-là, à la fois physique et psychique, les hommes ne l’ont pas.

N : D’ailleurs cette étape de la maternité, on ne la retrouve pas forcément dans les aventures d’Ulysse.

A : Non, ce n’est pas abordé. Même chez les figures féminines présentes dans l’Odyssée. Pénélope est la seule à être mère. Ce sont toutes des femmes seules, ou vierges…

C’est formidable ce qui se passe là, Ulysse dit « Je veux rester un simple mortel ». Cela rejoint ce qui se passe aujourd’hui dans les laboratoires, l’âge est un crime. Il ne faut surtout pas vieillir, vieillir est un tabou, on rêve de fabriquer des humains non-mortels. C’est travaillé dans la Silicon Valley, le transhumanisme, cela correspond à un courant. Quand les religions étaient plus prégnantes, on avait l’espoir d’être immortels dans l’éternité près de Dieu, mais après la mort (par la résurrection ou la réincarnation). On est plutôt dans un fantasme d’éternité, qui est un rêve de toute-puissance. Pour moi, c’est inquiétant, quel genre d’humain on va fabriquer ? Ce sont des sujets finalement très personnels, mais aussi sociétaux et politiques. Quel type de société on veut ? On voit bien la demande de revalorisation des métiers du soin, de l’accompagnement, toutes ces femmes qui sont extraordinaires, qui travaillent dans les établissements de santé et les maisons de retraite. Cette histoire de Calypso ouvre à plein de questions, encore aujourd’hui.

N  : Il est d’une modernité incroyable ce texte ! Quand a-t-il été écrit ?

A : Il serait daté du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. On s’est demandé qui avait écrit le texte, est-ce qu’Homère est un seul homme… C’est une tradition de poètes et d’aèdes qui racontaient cette histoire fabuleuse, qui parle de nous en fait. L’humain n’a pas tant changé que cela. On a toujours la guerre, la mort, la jalousie, la violence, la trahison, l’espoir, le bonheur, le deuil, la malédiction, le sacrifice. A chaque époque, on essaie de trouver d’autres façons d’y répondre, mais les questions sont toujours les mêmes.

N  : C’est rassurant en fait.

A : Et bien voilà, il y a de la continuité ! (rires) De la continuité dans la condition humaine pour faire face aux mêmes questions. A la retraite, ce sont toujours les mêmes questions qui se posent. Je l’appelle la troisième adolescence (adolesco signifie grandir). Ce qui est épatant, c’est que chacun trouve sa propre réponse. Chacun est renvoyé à sa singularité. Il n’y a pas une seule façon de répondre à ces grandes questions que l’on vient d’évoquer, et qui nous concernent tous. On en arrive aux Phéaciens. Ulysse est tout seul sur son radeau, en pleine tempête. Poséïdon n’a pas lâché l’affaire, il poursuit sa vengeance, et il détruit le radeau. Une déesse va intervenir, Ino, qui a une belle écharpe, et qui va l’aider à échouer sur l’île des Phéaciens. Il s’endort et la très belle Nausicaa, une jeune princesse, qui le trouve sur la plage, le conduit chez son père. Elle en prend soin. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’on va apprendre toute son histoire, en fait, à Ulysse. Il va commencer à dire « je » : on est le produit d’une histoire dont on cherche à devenir le sujet (4).

N  : Si cela se passe à cette étape-là, ce n’est pas par hasard ?

A : C’est la fin du parcours en fait. Il était raconté par les autres, on parlait de lui, mais ce n’est pas lui qui parlait en son nom. Il va raconter son récit. Le roi de Phéacie va même lui proposer de devenir son gendre, en épousant la jeune Nausicaa. Et il va dire non. C’est l’homme qui sait dire non à des tentations extraordinaires.

N : On retrouve l’idée de la fidélité à soi et de loyauté, qui m’est chère (5).

A : Exactement, loyauté à Pénélope et Ithaque, mais aussi à ses valeurs et croyances. Et à la fin de cet épisode, les portes du monde hors du temps et de l’espace – des chimères, des fantasmes -, se referment. Ce monde-là n’existe plus, et les phéaciens vont l’aider à rejoindre Ithaque, avec un bateau formidable qui avance par la pensée. Poséïdon va les punir en démolissant leur bateau. Ce n’est pas évident de s’opposer à Poséïdon, cette puissance archaïque.

N  : Aujourd’hui, Poséïdon ce serait qui ou quoi ?

A : Ah, cela pourrait être ces forces qui détruisent la Terre ou les humains, comme ce minuscule virus invisible que nous subissons. Il a une forte capacité à ébranler, comme nous le sommes en ce moment. Ulysse de retour à Ithaque fait tout un travail généalogique, il va rencontrer son fils et son père. Et tous ceux qui l’ont connu. Avant de revoir Pénélope, en dernier. Et il va falloir qu’il fasse la preuve que c’est lui, car il apparaît sous la forme d’un mendiant.

N : Elle est méfiante.

A : Oui et elle a raison, elle a dû faire face à des prétendants qui voulaient l’épouser et sont en train de dilapider la fortune d’Ulysse. Elle est très forte Pénépole. Elle incarne une figure féminine hors du commun, qui doit elle aussi résister à la tentation. Ce sont des imposteurs, ces prétendants qui sont aussi en nous, avec nos illusions infantiles, qui ne mènent à rien. Puis c’est cette histoire merveilleuse sur la preuve et la construction du lit nuptial. Il est le seul à savoir que le lit ne peut pas être déplacé, car il est construit autour d’un arbre. Quelle belle lecture de l’amour conjugal. Se pose la question de comment reconstruire le couple à l’heure de la retraite, car le corps a vieilli, le jeune homme qu’il a été n’est plus et comment il a changé. Cela rejoint ton interrogation sur l’identité : comment l’identité s’est transformée petit à petit, et en quoi on est toujours la même. Il faut avoir une sacrée force pour rester fidèle à soi. 

N  : Dans ton livre, tu écris que le retour à Ithaque est une transformation identitaire.

A : Oui, c’est-à-dire que c’est la fin de la transformation. Tout le voyage d’Ulysse prend 10 ans. Dans la réalité pour les retraités, cela ne prend pas 10 ans, mais cela peut prendre quelques années. On a quitté un lieu, c’est la transition et le voyage, et le moment où il arrive à Ithaque et combat les prétendants pour se faire reconnaître, c’est le moment où il est dans son identité profonde : il est le roi d’Ithaque. Même si ce n’est plus le même homme parti il y a 20 ans pour faire la guerre de Troie. En plus, il découvre un fils qu’il n’a jamais connu, et une femme qui a vieilli.

N : A la fin de l’Odyssée, on comprend que ce n’est pas fini, d’autres défis l’attendent.

A : Oui, en effet, et c’est le cas aussi des retraités, qui se retrouvent à deux enfermés entre quatre murs, 24 h sur 24. L’aventure n’est pas finie. On l’entend en ce moment en cette sortie du confinement. Certains se séparent. Ils n’ont pas supporté cette cohabitation.

N : Je me suis dit en effet que le confinement allait être un crash test pour les couples !

A : (rires) Oui, tu as raison ! L’aventure n’est pas finie pour le retraité, car selon les âges, de nouvelles questions vont se poser. Aux niveaux du corps, de la maladie, des activités, des envies sexuelles, du couple, de la vie sociale … On est revenu chez soi, on est soi, on se retrouve, avec cette question : quelle est ma place ? Quel est mon rapport à moi, aux autres et au monde ? Il y a un temps de répit, au bout de cette grande transition où Ulysse est enfin à Ithaque.

N  : J’ai noté cette question que tu poses dans ton livre : où est notre propre Ithaque et à quoi peut-elle ressembler ? Les bouddhistes disent que lorsque l’on médite, on revient dans sa maison, on revient à soi.

A : Oui, si on regarde avec un peu de distance, on parle de la même chose. C’est retrouver le soi comme le dit Jung, il s’agit de retrouver ce qui est central, au cœur de soi, de notre être profond. Quand Ulysse arrive à Ithaque, son chemin n’est pas fini, il y aura d’autres aventures, on ne peut que les imaginer. Dans les séminaires que j’anime, je demande : « Comment voyez-vous votre futur ? ». Les stagiaires arrivent à l’imaginer, mais avec beaucoup de peurs. C’est un inconnu, tous les chemins balisés de la maison, du travail, des enfants, du mari, tout est fini. Si je ne me lève plus pour aller au travail, qu’est-ce qui se passe ? C’est tout le rapport à l’espace et au temps qui doit être revu. Il faut du temps pour « détricoter » ce que l’on a été, avant d’imaginer ce que le futur pourra être. Il faut changer de matrice en fait. Ce que l’on a vécu pendant deux mois avec le confinement, c’est en accéléré ce que vivent les retraités lorsqu’ils sont dans ce passage de transition. Ils disent : « Je ne sais pas vers quoi je vais, je remplis, car il y a du vide… », c’est ce que l’on a vécu aussi collectivement ces derniers mois. Allons-nous saisir le Kairos, l’opportunité, de changer de monde ? Quand la poésie est là, c’est tout de même plus facile à exprimer n’est-ce pas ? Les mythes peuvent nous aider à mettre de la poésie et de la beauté dans le tragique que nous vivons parfois. A retrouver sens et beauté dans nos vies, là où l’on peut. »

(1) La retraite, une nouvelle vie. Une Odyssée personnelle et collective. Editions Odile Jacob, 2014. Préface d’Eugène Enriquez.

(2) A lire, article sur les histoires de vie.

(3) Autre ouvrage passionnant à lire sur l’épopée humaine : Histoires de toujours, dix récits philosophiques par Henri Pena-Ruiz, Editions Flammarion 2008/J’ai lu.

(4) A lire, accompagnement et sociologie clinique.

(5) A écouter, la série de podcasts sur la fidélité à soi et la loyauté, Mine de rien.

La charte du soin par Martin Winckler

Le livre de Martin Winckler, L’école des soignantes, aux Editions P.O.L, prend un autre relief après la crise sanitaire que nous venons de vivre. Je l’ai lu quelques semaines avant, et j’ai voulu partager avec vous sa vision de la déontologie du soin, qui nous interroge aussi, nous, accompagnants professionnels. Ses mots raisonnent, et me font réfléchir à ma posture d’accompagnante (coach, mentor et facilitatrice).

Je vous conseille de lire cet ouvrage d’anticipation sur ce que pourrait être la médecine du futur, avec la vision militante de Martin Winckler qui se bat depuis de longues années pour que la pratique des soignants change. Il a d’ailleurs été mis en lumière par les médias pendant la crise du Covid, et sa parole bienveillante et éclairée sur la médecine nous fait du bien.

Sa vision d’une société du futur plus inclusive peut nous déranger aussi, c’est tellement vivifiant ! Quelle étrangeté, quel inconfort d’une grammaire où le féminin l’emporte, nous qui avons été tellement conditionné.es par une langue où le masculin domine. Nos repères sur les genres dans cette société plus accueillante et tolérante qu’il imagine sont refondés, et c’est une belle perspective que nous construisons dès maintenant.

LA CHARTE

  • 1° Je suis patient.e et je suis ton égal.e. Je te choisis pour me soigner
  • 2° Pour me soigner au mieux, physiquement, moralement et émotionnellement, tu mettras en oeuvre ton savoir, ton savoir-faire, ton intelligence et ton humanité en prenant garde, en tout temps, à ne pas me nuire
  • 3° Tu respecteras ma personne dans toutes ses dimensions, quelles que soient mon âge, mon genre, mes origines, ma situation sociale ou juridique, ma culture, mes valeurs, mes croyances, mes pratiques, mes préférences.
  • 4° Tu seras confident.e et témoin de mes plaintes, mes craintes et mes espoirs sans jamais les disqualifier, les minimiser, les travestir, ou les divulguer sans mon accord. Tu ne les utiliseras pas à ton profit. Tu ne les retourneras pas contre moi. Tu ne me soumettras pas à des interrogatoires inquisiteurs ; tu ne me bâillonneras pas.
  • 5° Tu partageras avec moi, sans réserve et sans brutalité, toutes les informations dont j’ai besoin pour comprendre ce qui m’arrive, pour faire face à ce qui pourrait m’arriver. Tu répondras patiemment, précisément, clairement, sincèrement et sans restriction à toutes mes questions. Tu ne me laisseras pas dans le silence, tu ne me maintiendras pas dans l’ignorance, tu ne me mentiras pas. Tu ne me tromperas ni sur tes compétences ni sur tes limites.
  • 6° Tu me soutiendras dans mes décisions. Tu n’entraveras jamais ma liberté par la menace, le chantage, le mépris, la manipulation, le reproche, la culpabilisation, la honte, la séduction. Tu n’abuseras ni de moi ni de mes proches.
  • 7° Tu te tiendras à mes côtés et tu m’assisteras face à la maladie et à toutes les personnes qui pourraient profiter de mon état. Tu seras mon avocat.e, interprète et porte-parole. Tu t’exprimeras en mon nom si je t’en fais la demande, mais tu ne parleras jamais à ma place.
  • 8° Tu respecteras et feras respecter les lois qui me protègent, tu lutteras avec moi contre les injustices qui compromettent mon libre accès aux soins. Tu te tiendras à jour des connaissances scientifiques et des savoir-faire libérateurs ; tu dénonceras tous les obscurantismes ; tu me protègeras des marchands.
  • 9° Tu traiteras avec le même respect toutes les personnes qui me soignent, et tu travailleras de concert avec elles, quelles que soient leur statut, leur formation, leur mode d’exercice. Tu défendras solidairement tes conditions de travail et celles des autres soignant.es.
  • 10° Tu veilleras à ta propre santé. Tu prendras les repos auxquels tu as droit. Tu protègeras ta liberté de penser. Tu refuseras de te vendre.

Extrait : « Je suis celle qui se réveille avant les autres, et qui attend les yeux ouverts. Je suis celle qui tète le sein de sa mère en la dévorant du regard. Je suis celle qui tombe, et qui ne pleure pas, et qui se relève, qui tombe encore et se relève, jusqu’à ce que ses jambes la portent. Je suis celle qui refuse de donner la main pour marcher. Je suis celle qui court derrière les animaux en riant. Je suis celle qui cueille les fleurs. Je suis celle qui, pendant que la mère allaite un nouveau bébé, porte sur son dos l’enfant née entre-temps. »

« Je suis l’institutrice devenue astronaute, je suis l’aviatrice qui fait le tour du monde, je suis la navigatrice qui brave les ouragans, je suis l’adolescente qui dit non aux militaires, je suis la physicienne qui reçoit deux prix Nobel … je suis la joueuse de tennis noire qui défie les arbitres blancs … je suis la poétesse autochtone qui écrit l’histoire de son peuple … je suis la modèle qui préserve les oeuvres du peintre pour qui elle a posé … Accroupies dans la caverne Des femmes, des filles et des soeurs Tracent ensemble sur la paroi Les images de mille mains Que le temps n’effacera pas. »

Pour aller plus loin :

Martin Winckler sur sa vision du soin dans La Grande Librairie.

La déclaration de Genève

La déclaration de Genève également intitulée Serment du médecin figure en annexe du code de déontologie médicale. Cette déclaration a été adoptée par l’assemblée générale de l’Association médicale mondiale en 1948, elle a fait l’objet de plusieurs révisions, la dernière date d’octobre 2017.

EN QUALITÉ DE MEMBRE DE LA PROFESSION MÉDICALE
JE PRENDS L’ENGAGEMENT SOLENNEL de consacrer ma vie au service de l’humanité ;
JE CONSIDÉRERAI la santé et le bien-être de mon patient comme ma priorité ;
JE RESPECTERAI l’autonomie et la dignité de mon patient ;
JE VEILLERAI au respect absolu de la vie humaine ;
JE NE PERMETTRAI PAS que des considérations d’âge, de maladie ou d’infirmité, de croyance, d’origine ethnique, de genre, de nationalité, d’affiliation politique, de race, d’orientation  sexuelle, de statut social ou tout autre facteur s’interposent entre mon devoir et mon patient ;
JE RESPECTERAI les secrets qui me seront confiés, même après la mort de mon patient ;
J’EXERCERAI ma profession avec conscience et dignité, dans le respect des bonnes pratiques médicales ;
JE PERPÉTUERAI l’honneur et les nobles traditions de la profession médicale ;
JE TÉMOIGNERAI à mes professeurs, à mes collègues et à mes étudiants le respect et la reconnaissance qui leur sont dus ;
JE PARTAGERAI mes connaissances médicales au bénéfice du patient et pour les progrès des soins de santé ;
JE VEILLERAI à ma propre santé, à mon bien-être et au maintien de ma formation afin de prodiguer des soins irréprochables ;
JE N’UTILISERAI PAS mes connaissances médicales pour enfreindre les droits humains et les libertés civiques, même sous la contrainte ;
JE FAIS CES PROMESSES sur mon honneur, solennellement, librement.

Le serment d’Hippocrate, à lire ici : https://www.conseil-national.medecin.fr/medecin/devoirs-droits/serment-dhippocrate

#Episode 7 podcast Nathalie Lebas-Vautier

7ème épisode de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : nous faire découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.







J’ai rencontré il y a quelques années, lors du premier parlement du féminin, Nathalie Lebas-Vautier, et déjà elle m’avait impressionnée par son enthousiasme, son authenticité, son courage, son engagement en faveur de la mode responsable. Serial entrepreneure, aujourd’hui CEO de Good Fabric et co-fondatrice de l’association HUMUN, Nathalie, femme libre, se livre avec passion sur ses engagements, ses fiertés et ses échecs, ses convictions, sa vision du monde durable, ses projets et ils sont ambitieux ! Rendez-vous dans 5 ans lorsque Nathalie sera allée à la rencontre de ces agriculteurs et éleveurs en Mongolie et en Inde, auxquels elle veut rendre hommage dans un livre. Chiche !

Ton héritage

C’est ton héritage, mon enfant, il va falloir faire avec, ou plutôt sans …

Benjamin Biolay, merci pour ce beau texte !

Moment de beauté et de douceur à partager …

En tant que premier lieu d’éducation, la famille est au centre des deux philosophies qui traversent l’histoire des hommes. Elle soumet l’enfant à une double injonction qui relève à la fois de la liberté et du déterminisme. D’une part, l’éducation transmise comprend un message d’émancipation («Sois différent de nous», «Sois mieux que nous») ; d’autre part, la pédagogie des familles transmet à l’enfant un modèle à reproduire (« Sois comme nous », « respecte nos valeurs »).

Paradoxalement, ces deux conditions de l’éducation ont tendance à se renforcer au cours du temps. Sur plusieurs générations, les familles accentuent l’effet des ruptures, mais elles garantissent par ailleurs la transmission d’un héritage socioculturel.

Entre la liberté et le déterminisme, l’histoire des générations semble parcourir deux chemins : d’une part, celui des ruptures ou des changements que traverse la société contemporaine et, d’autre part, celui des continuités ou de la reproduction socioculturelle. Ces chemins sont-ils mutuellement exclusifs ?

En d’autres mots, s’agit-il de choisir entre la rupture et la continuité ? Ou bien, ces chemins coexistent-ils parallèlement ?

En d’autres termes, y aurait-il des générations porteuses de ruptures et d’autres soutenues par une continuité intergénérationnelle ? Ou encore, ces chemins se croisent-ils indéfiniment ?

Autrement dit, y aurait-il, en alternance, des cycles de changement et de continuité entre les générations ?

Réponses dans cet article passionnant et exhaustif :

L’héritage de la transmission de Willy Lahaye, Huguette Desmet et Jean-Pierre Pourtois. Dans La revue internationale de l’éducation familiale 2007/2 (n° 22), pages 43 à 66.

#Episode 6 podcast Elodie Bergerault

6ème épisode de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : nous faire découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici ou sur Spotify.

Formée en danse classique, contemporaine et baroque, Elodie travaille en tant qu’interprète au sein de plusieurs compagnies indépendantes et centres chorégraphiques. Passionnée par la danse et le mouvement sous toutes ses formes, Elodie fédère, transforme, facilite les mouvements, conduit un changement, rend créatif un groupe.

Parallèlement à son activité de danseuse et chorégraphe, Elodie Bergerault fonde Danaïade en 2002. Au sein de Danaïade, elle réalise différents projets autour du mouvement pour de nombreuses marques (Chanel, Lancôme, Kenzo, Renault, Airbus, Air Liquide, Issey Miyake …).

En 2016, nous avons conçu ensemble un atelier sur le leadership. De cette expérience commune, est née une complicité, qui s’entend dans cette interview où Elodie partage avec nous sa conception du mouvement et sa relation au corps.

Je sens et ressens le mouvement « entre » les choses, les hommes, j’aime le révéler et m’en servir pour créer du lien.

Histoire de vies dans la famille Jardin

Vous connaissez sans doute comme moi, dans la famille Jardin, le petit-fils Alexandre, fort de ses succès littéraires et cinématographiques, une vingtaine d’ouvrages écrits, avec notamment le Zèbre (1988), Fanfan (1990) … (1)

J’aimerais vous partager aujourd’hui des extraits de ses récits où il livre un hommage vibrant à sa mère, femme libre (2), et où il évoque avec courage le passé sombre de son grand-père, Jean, dit le Nain Jaune (3). Vous y découvrirez comme moi le fardeau que constitue cet héritage, et dont il a su se libérer, notamment en faisant oeuvre de littérature.

L’histoire des Jardin, c’est à la fois la principale matière dans laquelle il puise son inspiration, cette famille hors-norme qui a traversé les 20e et 21e siècles, et c’est la source d’oeuvres de fiction : aperçu du roman des Jardin.

Hommage vibrant d’amour, de pudeur, et de gaîté à sa mère Fanou (2) :

« J’aime tant ta façon d’avancer en d’étroites lisières, là où les personnes dégagées de toutes les croyances limitantes s’aventurent. Tu n’estimes que la capacité à devenir soi, à trouver sa joie. Tu as eu le bonheur, en dépit de tes propres désordres – dirais-je enseignée par tes désordres mêmes ? -, de te découvrir une authenticité intégrale. Ton inaptitude à tenir pour sérieuses les pitreries de la comédie sociale m’a fait entrer très tôt dans une sorte de monde parallèle où la notoriété ne compte pas et où la fausse monnaie de la reconnaissance médiatique n’a pas cours.

A vingt-trois ans, sur un malentendu, on me décerna l’un de ces titres de gloire littéraire éphémères auxquels les gens croient :

  • Maman, j’ai décroché le prix Femina.
  • Des femmes t’ont invité quelque part ?
  • Non, c’est un prix littéraire.
  • Ah … as-tu soupiré en pensant à autre chose.
  • Cela me bouleverse.
  • Ne te laisse pas bouleverser ni par l’hymne à l’amour ni par les injures, m’as-tu répondu. Tu en recevras beaucoup. Ce ne sont que des reflets de ceux qui les envoient.
  • Mais …
  • Il n’y a pas de mais … Si tu les écoutes, fais-le sur la pointe des pieds parce que ça t’amuse ! Pas parce que cela te bouleverse. Et écris donc un nouveau livre …

Après des années d’interrogations et de jugements hâtifs, j’en arrive à mon intime et joyeuse conviction : oui, nous avons le droit d’être. C’est même là sans doute notre premier devoir moral. Notre erreur à nous, les enfants, est sans doute de n’avoir pas cru au roman parental merveilleux que tu nous proposais. Chercher l’exactitude n’aboutit à rien. L’ADN est la pire des illusions. La vérité réside toujours dans le roman que l’on se raconte pour parvenir à vivre. Le vrai réel, c’est l’histoire qui nous constitue, pas les faits.

Mais l’essentiel ne rayonne-t-il pas dans la quantité de questionnements dont tu nous as fait les légataires, nous tes trois enfants ? En osant être tout ton être, à plein courage, tu nous a transmis mille questions qui perdureront au fil des générations. S’interroger, c’est accoucher de soi. Vivre, c’est ne pas finir de naître. Voilà pourquoi je t’aime tant d’être suprêmement inconfortable. »

Carnet de bord de la lente lucidité d’Alexandre à propos de Jean (3) :

« Né Jardin, je sais qu’il n’est pas nécessaire d’être un monstre pour se révéler un athlète du pire. Mon grand-père, Jean Jardin dit le Nain Jaune, fut, du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943, le principal collaborateur du plus collabo des hommes d’Etat français : Pierre Laval, chef du gouvernement du maréchal Pétain. Le matin de la rafle du Vél d’Hiv, le 16 juillet 1942, il était donc son directeur de cabinet ; son double. Pourtant, personne, ou presque, n’a jamais fait le lien entre le Nain Jaune et la grande rafle, étirée sur deux jours, qui coûta la vie à la presque totalité des 12 884 personnes arrêtées, dont 4 051 enfants.

Je signe ces pages comme on refuse un héritage devant notaire. Pour sectionner une filiation après l’avoir reconnue. L’ablation du passé suppose forcément la trahison ; afin de ne pas se trahir. Il en est de bienfaisantes et de régénérantes même si l’infidélité aux siens passe dans notre monde par un coup bas, voire un sacré péché ; ou du moins la marque d’une indécrottable déloyauté. Comme si la quête du bien n’avait pas partie liée avec le courage. Comme si ce n’était pas renaître et se réinventer que d’oser dire non à l’inadmissible. Comme si choisir ses fidélités n’était pas vital lorsque le pire est venu gangrener la mémoire.

Le Nain Jaune, si brillant, si stratège, si épris de responsabilité, me désespère. Pourquoi suis-je moi ? Soudain je comprends qu’il va me falloir oser l’aventure de renier mon sang. Pour fuguer loin de notre mythologie. Et faire un usage franc de ma liberté en m’entêtant à ne plus être un Jardin. Ah, comme certaines rétractations sont difficiles … Tant de résistances du dedans et de jugements du dehors surgissent alors ! La fidélité est une horreur. »

(1) Bibliographie

(2) Ma mère avait raison, Editions Grasset, 2017

(3) Des gens très bien, Editions Grasset, 2010

Ce que nous dit Homère de nous

DSCN0437.JPGLa belle voix de Sylvain Tesson vous a peut-être bercé un de ces étés … Session de rattrapage avec son livre Un été avec Homère aux Editions Equateurs parallèles, France Inter, 2018. Un régal, que j’ai savouré page après page, mot après mot, dans mes trajets de métro parisien. J’ai dû le lâcher parce que je l’avais fini, mais j’y reviendrai, comme un livre de chevet dont on ne se sépare jamais vraiment.

Je vous en livre quelques extraits en cohérence et en continuité avec mes sujets de prédilection autour de l’identité, du récit de vie, de la promesse, faite à soi et aux autres, avec une dimension supplémentaire et non des moindres, celle de l’emprise des Dieux sur les hommes. A méditer en ces temps chaotiques.

« Ouvrir L’Iliade et l’Odyssée revient à lire un quotidien. Ce journal du monde fournit l’aveu que rien ne change sous le soleil de Zeus : l’homme reste fidèle à lui-même, animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité.

Message d’Homère pour les temps actuels : la civilisation, c’est quand on a tout à perdre ; la barbarie, c’est quand on a tout à gagner. Toujours se souvenir d’Homère à la lecture du journal le matin.

Apparaît Ulysse. Qui est cet homme paradoxal ? Il aime l’aventure mais veut rentrer chez lui. Il se montre curieux de l’univers mais nostalgique de sa maison, il goûte aux nymphes mais pleure Pénélope, se jette dans l’aventure mais rêve du foyer. On avance dans l’Odyssée comme devant le miroir de notre propre âme. Là réside le génie : avoir tracé en quelques chants le contour de l’homme.

Je crois à cela : l’invariabilité de l’homme. Les sociologues modernes se persuadent que l’homme est perfectible, que le progrès le bonifie, que la science l’améliore. Fadaises ! Le poème homérique est immarcescible, car l’homme, s’il a changé d’habit, est toujours le même personnage, mêmement misérable ou grandiose, mêmement médiocre ou sublime, casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus sur les lignes du siècle XXI.

Homère l’assène : on ne peut espérer un retour sans idée fixe. Seule l’opiniâtreté triomphe des tempêtes. Seule la constance mène au but. Cet enseignement frappe la bannière homérique : la longueur de vue, la fidélité constituent les plus hautes vertus. Elles finissent par remporter le combat contre l’imprévu. Ne pas déroger, seul honneur de la vie.

La véritable géographie homérique réside dans cette architecture : la patrie, le foyer, le royaume. L’île d’où l’on vient, le palais où l’on règne, l’alcôve où l’on aime, le domaine où l’on bâtit. On ne saurait se montrer fier de son propre reflet si l’on ne peut pas se prétendre de quelque part.

L’Iliade était le thème musical de la malédiction des hommes. Les chiennes de l’âme étaient lâchées sur le champ de bataille. L’Odyssée est le livre d’heures d’un homme qui échappe à la frénésie collective et cherche à renouer avec sa condition de mortel – libre et digne. L’Odyssée est le chant du retour au pays, de la remise en place du destin. Le retour à soi, en soi et chez soi. C’est aussi le poème de la rémission écrit huit cents ans avant l’Evangile du pardon. Ulysse a fauté, il paiera pour les hommes qui se sont déchaînés. Le voyage est rachat dit Homère. Les dieux se mettront sur la route du fautif pour lui imposer leurs épreuves. Dernier axe de l’Odyssée : la constance d’âme. Le principal danger consiste à oublier son but, à se déprendre de soi-même, à ne plus poursuivre le sens de sa vie. Se renier, indignité suprême.

Fondement de la pensée grecque en général et de l’enseignement homérique en particulier : tous les malheurs de l’homme viennent de n’être pas à sa place et tout le sens de la vie consiste à rétablir dans son cadre ce qui en a été exilé.

Tout se conquiert, rien n’est acquis à l’homme, rien ne saurait universellement lui revenir. Démasqué, Ulysse se dévoile au roi des Phéaciens :

Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses sont fameuses partout, et dont la gloire touche au ciel. J’habite dans la claire Ithaque. (Odyssée, IX, 19-21).

Notre héros a décliné son nom, son père, sa patrie. Une manière antique de s’identifier : qui l’on est, d’où l’on vient, où l’on va. L’identité ici ramassée cimente la trilogie de l’origine, de la généalogie et de la gloire. Le temps, l’espace et l’action s’articulent.

Mais d’abord il me faut aller à mon verger pour voir mon noble père qui se ronge en mon absence. (Odyssée, XXIII, 358-360)

Son « noble père » : le poème s’achève sur cette préoccupation suprême : renouer avec la filiation. Aucun homme ne vient de nulle part. La dernière mission d’Ulysse est de se manifester auprès de son père. Il a reconquis l’espace, l’île d’Ithaque. Il doit renouer avec le temps : son origine filiale. Dans la pensée antique, on est de quelque part et l’on est de quelqu’un. La révélation moderne n’avait pas encore consacré le règne de l’individualisme, dogme nous réduisant à des monades auto-générées, sans racine ni ascendance.

Tous nous portons dans nos coeurs une Ithaque intérieure que nous rêvons parfois de reconquérir, parfois de regagner, souvent de préserver. »

Bio en 3 mn sur Sylvain Tesson.

A lire dans Télérama : « De la Sardaigne à la Turquie, en passant par la Sicile où nous l’avons rencontré, l’écrivain voyageur Sylvain Tesson navigue pour Arte dans le sillage d’Ulysse. Son idée : révéler la présence toujours vivace d’Homère en Méditerranée. A regarder : Documentaire sur Arte en 2020.

A écouter, la série de podcasts Mine de rien que j’ai bâtie en m’inspirant du récit Un été avec Homère.

La part intime des trajectoires sociales

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Interview de la philosophe Chantal Jaquet (1), qui a codirigé l’essai collectif La fabrique des transclasses, éditions PUF. Elle revient sur la notion de mobilité sociale que j’aborde sur mon site, avec selon elle un fort coût intime.

« Les discours sur la mobilité sociale sont pris entre deux mythes : la trahison et l’ascension. Qu’ils évoquent la figure du social-traitre qui a fui sa classe d’origine plein de honte et gagné un à un ses galons, ou du self-made man qui s’est fait tout seul, ils font abstraction des individus de chair et d’os qui effectuent le passage d’une classe à l’autre. On a vite fait de crier au génie, d’exalter ses talents et son mérite personnel. Or ce n’est pas une question de volonté. La trajectoire des transclasses est un processus bien plus complexe, qui met en jeu des conditions économiques et sociales, une histoire familiale, des rencontres affectives… Un ensemble de fils qui se nouent et se dénouent pour constituer une existence. Se pencher sur cette fabrique permet de rompre avec les clichés.

Les politiques nationales ont une importance déterminante pour favoriser cette mobilité sociale : avec sept enfants d’ouvrier sur dix qui connaissent le même sort que leurs parents, la France est dans la moyenne. C’est dans les pays scandinaves qu’on trouve la mobilité la plus forte et aux Etats-Unis qu’elle est la plus faible, contrairement aux idées entretenues par le mythe de l’american dream.

Un transclasse se fabrique sous l’effet d’une pluralité de causes qui se combinent entre elles. Au sein d’une même famille, des frères et soeurs ne connaissent pas la même trajectoire, en dépit de conditions économiques et sociales semblables. Comment le comprendre si l’on ne tient pas compte du désir parfois inconscient des parents ou de la place dans la fratrie ? On peut rêver de revanche sociale pour l’un et souhaiter que l’autre perpétue le modèle familial. Autrement dit, les enfants ne sortent pas indemnes des aspirations et projections de leurs parents (2).

Nos trajectoires peuvent aussi être le produit d’un secret de famille, de rencontres amicales ou amoureuses, d’une homosexualité qui motive une prise de distance quand elle n’est pas acceptée par son milieu, comme ce fut le cas pour Didier Eribon ou Edouard Louis…

Quand on quitte son milieu d’origine, on est à la fois le même et un autre (3). Même si, de coeur, on reste fidèle à sa classe d’origine, on a incorporé de nouvelles habitudes, nos revenus et nos fréquentations ont changé. Ce passage produit toujours une métamorphose de l’identité, qui devient forcément plus flottante (commentaire perso : je dirais une identité « bricolée » ou « métissée). Le transgenre porte les traces des deux milieux. D’où parfois un sentiment de déchirement, des émotions clivées. Honte, colère, culpabilité, mais aussi joie et fierté. D’ailleurs, être à la frontière peut aussi constituer une force et une richesse : quand on porte plusieurs mondes en soi, on développe un recul critique, ainsi qu’une grande capacité d’adaptation et d’ouverture. Et on a davantage la possibilité de choisir qui l’on veut être.

Confesser qu’on vient de la bourgeoisie est peut-être même encore plus compliqué que d’avouer des racines ouvrières ou paysannes. Car le transclasse qui s’élève dans la hiérarchie sociale a de l’éclat. Le bourgeois de naissance sera toujours soupçonné d’un manque de sincérité, taxé d’imposteur car à tout moment susceptible de faire appel au carnet d’adresses de sa famille pour se sortir de la précarité. Pourtant, renoncer au confort d’une vie aisée exige aussi beaucoup de courage. »

(1) Télérama 3603 du 30/01/2019.

(2) Vincent de Gaulejac parle de « projet parental », l’un des axes de travail des séances d’accompagnement que j’anime (individuel ou collectif).

(3) Voir la contribution d’Alex Lainé sur l’identité. Avec un éclairage sur l’identité mêmeté/ipséité de Paul Ricoeur.

La transmission, une histoire de vie

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J’ai eu la chance de faire la connaissance de Nathalie Lebas-Vautier grâce au Parlement du féminin en décembre 2017.

Entretien vérité avec une femme remarquable, créatrice de plusieurs entreprises, qui a accepté de répondre avec sincérité et humilité à mes questions pour ce blog. Je vous livre ses réponses qui nous inspirent, en rôle modèle dont les femmes (et les hommes) ont besoin dans leur quête de sens.

Bio : Nathalie Lebas-Vautier, fondatrice des marques Ekyog et Marie & Marie, du laboratoire d’éco-design Good Fabric, entrepreneure, slasheuse, utopiste, engagée en faveur de l’environnement, et active au sein du réseau 60 000 rebonds qui accompagne des entrepreneurs ayant déposé le bilan et souhaitant soit recréer une entreprise, soit retrouver un emploi.

« Mon engagement s’explique par mon parcours. Ce qui est très important dans mon parcours, c’est la transmission. La transmission vis-à-vis de mes enfants, la transmission de valeurs, avec un certain regard sur le monde. Ils pourront s’engager chacun à leur façon et ils se feront leur avis lorsqu’ils seront adultes.

Je suis issue d’une famille très modeste, il n’y avait pas d’argent à la maison, pas de réseau, très vite enfant j’ai compris que je ne voulais pas avoir la vie de mes parents. Je suis l’ainée d’une fratrie de trois. J’étais protectrice vis-à-vis de mes petites sœurs. J’ai compris que l’école était un bon moyen de s’en sortir et qu’il fallait que je bosse.

Lorsque je tombe enceinte pour la première fois, je me pose plein de questions. Je me demande : « quelle mère je vais être ? C’est quoi être une maman bien ? » parce que je n’ai pas forcément eu l’exemple de ce que j’attendais. Et je me dis « et toi, qu’est-ce que tu fais de bien dans ta vie, c’est quoi ton métier en fait ? » Et c’est ainsi que j’ai pris conscience que le coton dit « naturel » cultivé en Asie était la culture la plus polluante au monde. D’où mon engagement en faveur de l’écologie qui date de 2004, avec la création de la marque Ekyog. J’ai vécu une très belle aventure humaine, avec 50 magasins en France et 130 collaborateurs. Mais en 2015, j’ai dû tout arrêter, l’entreprise ayant été cédée à un fonds d’investissement pour en assurer la pérennité. J’ai alors su ce qu’était un burn out, moi qui n’ai jamais été malade et travaillais sans arrêt. Mon corps a dit stop, j’étais dans un brouillard intérieur magistral, c’est une grande leçon de vie. Il a fallu que j’en parle à mes enfants. Et le clan familial s’est resserré autour de moi, j’ai eu beaucoup de chance d’être entourée ainsi, c’est mon carburant. Après un an et demi, je me suis remise en route. Car je suis avant tout une femme de projets. J’ai alors créé le laboratoire d’éco-design Good Fabric et la marque Marie & Marie.

 

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Je fais les choses avec plus de recul, d’apaisement, de plaisir. Je sais dire non, alors qu’avant je ne savais pas. Je me sens à ma place et aussi je sais profiter de l’instant présent, alors qu’auparavant, je n’y arrivais absolument pas !

J’ai retrouvé la confiance grâce à l’amour de mes proches, car sans amour on ne fait rien dans la vie et j’en ai tellement manqué quand j’étais enfant.

Quand j’étais jeune, j’avais un grand rêve, celui de réussir ma vie, d’être quelqu’un de bien. J’étais curieuse de tout. J’étais dans un manque d’affection, un manque d’intérêt, un manque d’argent, et je voulais me sortir de là. Je n’étais pas dans un bon équilibre, tout est passé dans un acharnement au travail démentiel. Car j’ai cru qu’avoir un statut social était le seul moyen d’exister. Il a fallu que j’attende mes quarante ans et des obstacles dans ma vie pour comprendre que ce n’était pas l’essentiel.

Je suis utopiste, on me l’a parfois reproché, mais c’est ce qui met de l’humain, du cœur, de la sincérité, comme vivre les choses passionnément… Et d’ailleurs, je trouve que les femmes ont cette sensibilité. C’est la raison pour laquelle souvent les femmes n’osent pas, elles ont un rapport au risque plus compliqué, car elles ont le sens des responsabilités. Se donner le droit à l’erreur, c’est hyper important. J’ai couru pendant des années pour être une femme parfaite, cela m’a bouffé la vie. Il faut savoir dire stop et demander de l’aide pour plus de partage des tâches. Ce que j’ai appris aussi, c’est que l’on est seul.e face à ces questionnements. C’est bien de se faire accompagner, mais il faut savoir s’écouter, être honnête, être bienveillant à l’égard de soi, admettre qu’il y a des choses que l’on n’est pas capable de faire ou que l’on ne peut plus faire, il faut savoir couper. Cela a été un exercice difficile, mais aujourd’hui j’y parviens mieux.

Je suis intervenue récemment chez Force Femmes et encore une fois, les femmes qui étaient là ont adhéré. Elles adhèrent à la marque et aux produits certes, mais cela va au-delà : il y a une cohérence dans ce projet, entre mon parcours et ce que je propose. En plus, c’est le début d’une aventure, faire partie d’une histoire qui démarre, c’est souvent intéressant. J’ai la chance d’avoir une vraie histoire à raconter. Je raconte mon parcours, ce que j’ai fait, comment je m’y suis prise, je raconte aussi là où je me suis trompée, comment je me suis améliorée en tant qu’individu, et cela fait écho. Je pense que c’est ce qu’elles apprécient.

Je suis frappée par le courage des femmes, leur capacité de résilience. Elles sont étonnantes. »

L’interprétation sociologique des rêves

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J’aimerais partager avec vous quelques extraits d’une interview lue dans Télérama (1) qui a apporté de l’eau à mon moulin sur les rêves et la notion d’identité qui m’est chère.

Il ne s’agit pas ici des rêves ou aspirations tels que je les aborde dans les accompagnements Shynleï que je pratique depuis quelques mois. Il s’agit de nos rêves nocturnes, analysés sous un angle particulier par Bernard Lahire (2), qui signe un nouvel essai, L’interprétation sociologique des rêves, que je vais m’empresser d’aller acheter à ma librairie préférée.

Son ambition : renouveler de fond en comble la théorie freudienne du rêve, dont Didier Anzieu (3) affirmait : « Nul psychanalyste ne l’a mise en question et aucun des chercheurs des disciplines voisines (sociologie, ethnologie, psychiatrie, neuropsychologie, psychologie expérimentale et cognitive) n’a depuis près d’un siècle proposé avec succès une nouvelle conception du rêve. »

« A priori, rien n’est plus éloigné de la sociologie que le rêve, qui semble être un objet strictement individuel, une production imaginaire involontaire survenue durant le sommeil – donc durant un temps où le rêveur s’est retiré du flux des interactions sociales ordinaires, des sollicitations de son entourage extérieur. Incohérent en apparence, toujours mystérieux, le rêve incarne même ce qu’il y a de plus bizarre au sein du fonctionnement individuel… Bref, il représente un objet peu tangible pour la sociologie, qui préfère se tourner vers les groupes ou les institutions.

Pour Freud, le travail du rêve consiste toujours à transformer, déguiser un contenu latent inconscient en un contenu manifeste qui vient détourner la censure… Je ne crois pas, pour ma part, que l’inconscient soit le refoulé ni que la censure joue un rôle aussi important dans le rêve, je crois au contraire que le rêveur, qui est un narrateur omniscient, communique avec lui-même de façon très implicite. Si nous rêvons avant tout avec des images, le récit de rêve reste le seul accès possible au contenu de ce qui a été rêvé durant le sommeil. Objet complexe, le rêve est donc le mélange du produit de l’activité psychique à l’état endormi (le rêve vécu), de la remémoration (le souvenir du rêve) et de la formulation verbale à l’état éveillé de ce qui a été rêvé durant les périodes de sommeil (le récit de rêve).

Alors que pour Freud, le rêve est toujours la réalisation (déguisée) d’un désir (inassouvi), il est plutôt à mes yeux l’expression d’un problème en cours, non encore résolu par l’individu. Le rêve est donc tout sauf la mise en scène de situations désirées ; sans être toujours un cauchemar, le rêve est le lieu de tous les soucis, de tous les conflits, de toutes les préoccupations.

Comprendre de quoi nous rêvons, pourquoi nous rêvons sous cette forme-là et ce que cela dit de nos vies dans la société nécessite d’entrer dans la biographie sociologique du rêveur, qui consiste à reconstruire les expériences socialisatrices successives (familiales, scolaires, professionnelles, sentimentales, politiques, religieuses, culturelles) à travers lesquelles chacun s’est constitué.

Chaque entretien mené depuis deux ans, conduit à partir des récits écrits par les rêveurs, est singulier. Il procède à des explications-précisions, à des associations et à des questionnements biographiques en lien avec les différents éléments du rêve, en vue de révéler les problèmes liés à l’histoire personnelle des rêveurs qui structurent leur vie sociale.

Je ne les considère pas comme des patients, mais bien comme des enquêtés. Ce qui m’importe, c’est plutôt de ramener la psychanalyse dans le champ des sciences sociales et humaines. Je fais partie des quelques sociologues qui croient que la recherche en sciences sociales peut aujourd’hui progresser. Pour comprendre, il faut  unifier les efforts de connaissance émanant de chercheurs et de disciplines trop souvent séparés, voire concurrents. Le rêve est un objet parfait pour traverser les frontières disciplinaires et rassembler les savoirs dispersés. »

(1) Télérama 3550 du 24/01/2018

(2) Bernard Lahire, Professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon (Centre Max Weber) et membre senior de l’Institut universitaire de France.

(3) Didier Anzieu, psychanalyste. Il a laissé une ouvre importante en psychanalyse, développant le concept de moi-peau, et ayant beaucoup travaillé sur les groupes, s’appuyant notamment sur les travaux de Wilfred Ruprecht Bion. A partir de l’influence d’autres psychanalystes comme Mélanie Klein et Heins Kohut, il a tenté avec beaucoup de finesse, d’analyser non pas les ouvres d’Art mais le processus créatif, la création. Sa réflexion sur l’ouvre de Samuel Beckett montre à la fois la particularité de l’auteur dans les liens avec la création mais aussi une tentative de modélisation d’une topologie propres aux créateurs.

Se renseigner sur les ateliers que j’anime sur l’identité professionnelle.

En savoir plus sur l’accompagnement Shynleï.

Les âmes errantes

FRANCE-LITERATURE

Photos Joël Saget/AFP photo article Le Monde

J’aimerais commencer cette nouvelle année par la présentation subjective d’un ouvrage Les âmes errantes de Tobie Nathan, L’iconoclaste, 2017, à la fois récit de son arrivée en France en 1958 en tant que réfugié, venant d’Egypte, et tentative de compréhension des jeunes en voie de radicalisation, qu’il a reçus dans son cabinet pendant trois ans.

Je serais heureuse si cette introduction vous donne envie de le lire, il en vaut la peine. Loin des discours, au plus près du terrain de ce thérapeute des migrants depuis 45 ans.

J’ai bien sûr sélectionné les passages qui éclairent la notion d’identité, socle de ma recherche personnelle et de ma pratique professionnelle. Bonne lecture, fondée sur ce principe exigeant : « Je dois dire que je préfère une autre façon de poser la question de la radicalisation. Pas de compassion ni de recours à la loi, mais une interrogation sérieuse sur les forces en présence, leur nature, leurs noms, leurs modalités d’existence, leurs manières de capturer les humains, les exigences qu’elles leur imposent… Quarante-cinq ans de pratique clinique auprès des migrants m’ont enseigné un principe : toujours prendre le parti de l’intelligence de l’autre, de ses forces, de ses ressources, jamais de ses manques, de ses failles, de ses désordres. »

S’il n’est pas de profil à un destin radicalisé, j’ai remarqué une fragilité chez des jeunes gens dont les histoires familiale et personnelle sont caractérisées toutes deux par un déficit : appartenance culturelle défaillante à la première génération, filiation flottante à la suivante. (…)

L’histoire me semble exemplaire. La mère du fait d’une destinée singulière s’est vue séparée de sa source – sa source et non ses racines ! Le mot « racines » laisserait supposer l’existence d’une réalité statique, et en principe, objective. Racines… comme celles d’un arbre. Mais les hommes sont loin de posséder la perfection des arbres, découlant de cette relation charnelle avec la terre. Ils n’ont pas davantage l’intelligence instinctive des oiseaux qui, après avoir parcouru des milliers de kilomètres, savent retrouver, sur la branche ou dans l’anfractuosité d’un rocher, l’emplacement du nid de leur naissance. Non ! Chez les hommes, les origines se renouvellent sans cesse ; car pour eux, l’origine n’est pas instinct mais tout à la fois connaissance et volonté. Alors, si on l’ignore, si on n’y participe pas, si on ne la cultive pas, l’origine se dessèche, comme peut s’assécher une source. L’origine n’est pas faite que de passé, mais aussi de présent et d’avenir, source à laquelle on s’abreuve chaque jour pour être là et de là.

Etre actif dans les rites d’un peuple qui lui-même est actif dans sa relation aux autres peuples : voilà la définition d’une source qui continue de jaillir. (…)

Etre coupé de sa source, ce n’est jamais être délivré d’un lien, mais condamné, comme Caïn, à l’errance infinie, nécessairement à la recherche d’une autre source et toujours soumis à la surveillance des propriétaires des lieux. (…)

Je qualifie d’âme errante cette fille non pas détachée, puisqu’elle n’a jamais été liée ; non pas égarée, puisqu’elle n’a pas de lieu à retrouver, d’Ithaque à rejoindre ; mais flottante, angoissée, animée d’absence. Cet être bon à prendre, à soumettre – c’est une proie pour les chasseurs d’âme. (…)

Je sais que l’appartenance culturelle, ce que mon maître, l’initiateur de l’ethnopsychiatrie Georges Devereux, appelait « l’identité ethnique », n’est pas une nature, mais une volonté. J’ai appris que l’affiliation, le fait d’être initié dans un univers prescrit, est une chance lorsqu’elle est guidée par des anciens. Les pays modernes se doivent de fournir des réponses aux questions lancinantes que je perçois chez les jeunes gens radicalisés, ces questions sont aussi les miennes :

  • Est-on seulement un être humain ? Je veux dire : est-on seulement fait de l’accouplement de ces deux êtres humains que sont le père et la mère, comme le laisse entendre l’idéologie ambiante ? N’existe-t-il pas d’autres ingrédients de l’identité ? Nous les connaissons d’évidence : les lieux, les langues, les divinités, les rites… Non ! Aucune société ne pourrait se satisfaire d’humains qui seraient de simples êtres biologiques.
  • Est-on seulement constitué par ses origines ? L’identité ne s’apparente-t-elle pas plutôt à un projet ? N’est-il pas possible de choisir son identité, comme on peut aujourd’hui choisir son sexe ? Serait-il possible d’en changer, de se constituer une nouvelle identité ? Et si c’est le cas, en se convertissant… à quel culte ? En se soumettant… à quelle initiation ? Et, s’il est possible de choisir son identité, comment s’articule-t-elle alors avec les lois du pays ?
  • S’il vient l’idée à quelqu’un de révéler les dieux cachés, ceux de l’endroit ou ceux des ancêtres, ceux d’ici ou ceux de là-bas, s’il lui vient à l’idée de réactiver les rites oubliés, interdits, sera-t-on nécessairement replongés dans cette terrible guerre des dieux que nous cherchons à éviter depuis des siècles ?

Comme on le comprend maintenant, les questions que les conversions islamistes recouvrent ne sont pas seulement d’ordre affectif ou symbolique ; ce sont de véritables questions métaphysiques.

A lire aussi sur la notion d’identité.

A découvrir : l’atelier que j’anime sur l’identité professionnelle, directement inspirée des histoires de vie.

Télécharger : fiche-atelier-identiteprofessionnelle

A lire également sur le blog : les histoires de vie socio-professionnelles.

Ou identité et mythes.

« Qui connaît son nom, détient la personne » proverbe latin.