Quelles sont les stratégies possibles pour vivre avec, notamment grâce à la littérature ? Avec le monde qui nous entoure tel qu’il est, avec des discours ambiants dans lesquels on ne se reconnaît pas, avec des tendances sociétales qui nous mettent mal à l’aise, avec ce dont on a hérité, avec son histoire personnelle, avec ses failles, ses blessures, avec ses forces aussi, ses expériences et ses capacités de résilience.
Les livres, par leur puissance d’humanité, par leur force d’expression, prennent soin de nous. Ils ont le pouvoir de nous apaiser par l’ordre de leur syntaxe, le rythme et la musicalité de leurs phrases, et même par le toucher sensuel de leur papier. Par les récits qu’ils nous soumettent, ils ont ce pouvoir étonnant de nous arracher à nous-mêmes pour nous emporter vers d’autres destinations, souvent insoupçonnées. Pour nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, dans la peau d’un autre, d’un personnage dont l’histoire, le monde, la culture, la joie ou la douleur ne sont pas les nôtres, mais avec lequel il nous est donné d’être en empathie.
Quel est le livre qui a changé votre vie ou votre regard sur votre vie ? Qui vous a permis de vous réparer ou de vous (re) construire ?
En ce qui me concerne, c’est Instruments des ténèbres de Nancy Houston. La force de son écriture, la violence du récit, ce fut un coup de poing. Cette façon de raconter l’histoire des femmes m’a éveillée au féminisme, et je n’ai plus lâché les oeuvres de Nancy Houston. J’admire sa liberté, sa puissance, sa façon de se mettre à nu dans ses livres, tout en racontant des histoires universelles qui nous parlent de nous, les femmes.
Voici quelques exemples et témoignages que j’ai tirés de mes lectures ou de mes vagabondages sur Internet qui m’ont attiré par leur profondeur et leur résonance avec mes centres d’intérêt.
L’écriture, l’amour et le lien : C’est l’histoire d’une grande dame, au courage et à la détermination hors norme. Je vous recommande vivement le témoignage de Josette Kalifa, La réparation, aux Editions J’ose être : « Quand j’observe la vie et ses méandres, je vois à quel point le lien est le dénominateur commun. Tout est lié. Une chose arrive parce que, quelque part, une autre chose doit se produire. Est-ce cette compréhension précoce, intuitive, qui a nourri mon besoin fondamental de réparer le lien, de réparer la vie ? Tout ce qui m’est arrivé procède de cette chronologie du lien. Je suis née dans cette famille, de ce couple névrosé, lui-même porteur d’une lignée de souffrances, de maltraitances, d’abandons et de malheurs. Je suis née pour réparer ce lien. Chaque lignée est une histoire unique. Histoire qui se perpétue de génération en génération en un éternel recommencement. L’histoire se perpétue, jusqu’à ce qu’un accident survienne et brise le cours normal de cette lignée. Cet accident, c’est moi. » … « Je m’étonne de la puissance thérapeutique de l’écriture. Il ne suffisait pas de tenir les tenants et aboutissants de mon histoire. Rompre la chaîne de transmission passait, pour moi, par le dépôt sur le papier de toutes mes souffrances, mes colères, mes chagrins, en dehors de moi, telle une offrande au feu de la vie. L’amour a fait le reste. Aujourd’hui, je me sens plus légère que jamais, heureuse et en paix. »
La lecture peut soigner les enfants : Comment une autrice entrée dans l’âge de la sagesse (elle a 69 ans) peut-elle être aussi connectée à l’univers adolescent ? A ceux rencontrés « sur le terrain » s’ajoute une solide veille d’information, et des relais toujours renouvelés parmi les générations qui viennent. Les enfants ont changé et Marie-Aude Murail aussi. « La littérature soigne ». Parce qu’il n’y a pas assez de psychologues pour écouter tout le monde, et qu’il fallait donc en inventer un. Parce que les enfants continuent d’aimer la lecture, pour peu que l’on sache les y amener.
L’amour comme force de résilience pour Salman Rushdie : « C’est la réponse à la question « comment on raconte » qui fait tout le livre. C’est ce avec quoi j’ai lutté pour écrire Le Couteau. Il fallait que la forme mette en confrontation deux forces opposées : d’un côté l’amour, la beauté, l’art, la liberté, et de l’autre la violence, la bigoterie, le fanatisme, la stupidité… Alors j’ai voulu que Le Couteau soit avant tout un livre sur l’amour des autres et l’amour de la vie – cette vie dont j’ai failli être privé. » Interview dans Télérama n° 3875 du 17/04/2024.
Revisiter les récits familiaux avec Delphine Horvilleur : » Le monde cherche à nous rassurer. C’est gentil de sa part. Très gentil ! Et nous, on voudrait tellement le croire. Se blottir dans ses bras et savoir qu’on sera protégé. Mais la conversation avec le passé est si puissante qu’elle rend difficilement audible autre chose. Et dans nos têtes, ça fait un boucan monstre. Ça nous oblige à revisiter tous les récits qui nous ont construits, à déconstruire des légendes familiales, des narratifs à l’ombre desquels on s’est si longtemps abrité. » page 39, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024.
« Les chansons d’Anne Sylvestre me font du bien, depuis toujours, mais j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. En lisant l’histoire familiale de cette compositrice, un élément de réponse m’est apparu. J’ai compris que cette fille de collabo avait fait de ses chansons le lieu d’un combat contre ses origines. Comme si chaque parole qu’elle écrivait murmurait à demi-mot : je suis l’enfant d’un lâche ou d’un salaud, mais je saurai m’élever contre cet héritage. C’est peut-être pour cela qu’elle a écrit ses fabulettes pour les enfants, pour apprendre à grandir ou à se méfier. Peut-on dépasser autrement son passé que dans la réécriture ? Depuis des semaines, je pense beaucoup à tout ce qui me fait du bien, et plus encore à ceux qui me font du bien. J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. Delphine Horvilleur, Comment çava pas ? Editions Grasset, 2024. page 39 ?
J’ai découvert la biographie hospitalière grâce à Maud Jan-Ailleret, que je remercie vivement pour notre conversation sensible sur le sujet (cf. le podcast Mine de rien). Dans son roman Une certaine Espérance (Editions Baribal, 2025), Dominique incarne le personnage d’une biographe hospitalière, en soutien à Espérance, au départ réfractaire. Dominique présente la biographie hospitalière ainsi : « Elle explique ce qu’apporte le fait de raconter des épisodes de son histoire à un biographe formé et le bienfait de recevoir gracieusement, pour soi-même ou un proche choisi, le récit de sa vie sous la forme d’un livre. » « Tenir parole et rendre parole. Je ne suis qu’un instrument de la voix de l’autre. En quelque sorte, je suis là pour vous aider à ranger le bureau de votre vie. Avec la biographie hospitalière, on est dans le vrai. » (page 96). « Elle a parlé de la puissance de l’écriture comme accès direct, mais aussi comme soin prodigué à l’autre et par effet boomerang, à soi-même. (page 149)
L’art et le langage pour tisser son identité en conscience : Le mot « texte » vient du latin textilis qui veut aussi bien dire « textile » que « ce qui s’entrelace » selon Chloé Bensahel, tisserande et artiste plasticienne franco-américaine, qui mêle performance, textiles et multimédias pour éclairer la relation entre langage et identité. Inspirée par l’expérience migratoire de sa propre famille, elle associe dans son travail la narration et les traditions artisanales pour faire naître un langage intégré ou codé. Grâce au tissu, l’artiste crée des oeuvres intégrant le langage et inclut dans ses tapisseries des mots à peine lisibles, dont on peut déchiffrer le double sens. Télérama 3877 du 01 mai 2024.
Raconter le quotidien des femmes par Alice Munro, la Reine de la nouvelle … et du temps : « Écrire le quotidien – quand on est une femme qui plus est – s’avère risqué. On est rapidement relégué au rang d’artiste mineur. Car de quoi parle-t-on ? De mères avec leurs filles, de passion non réciproque, de souffrance conjugale. Pourtant c’est immense et pourtant c’est poignant. Car Alice Munro, dont la romancière Audrey Thomas disait qu’elle était le seul auteur qu’elle connaissait à explorer vraiment la sexualité féminine, règle leur compte à tous les clichés. » (A lire sur Télérama)
« Proust m’a sauvée » affirme Laure Murat dans Proust, roman familial(Robert Laffont, 2023) : « La transformation d’un malheur sans nom en un roman exploratoire, où chaque fluctuation de l’âme sera nommée, pensée, sentie, décrite, exorcisée. La conversion d’une catastrophe en une oeuvre d’art » (page 216). « Proust n’endort pas nos douleurs dans les volutes de sa prose, il excite sans cesse notre désir de savoir, cette libido sciendi qui, en séparant l’enfant de sa mère, nous affranchit plus sûrement du malheur que tous les mots de la compassion. A ce titre, il ne serait pas exagéré de dire que Proust m’a sauvée » (page 218).
L’héroïne du conte Les Mille et Une nuits, Shéhérazade, plait à Marlene Monteiro Freitas « parce qu’elle donne à la fiction le pouvoir de sauver la vie » (Télérama n ° 3937, page 24).
Maladie mentale et littérature : Philippa Motte dans son ouvrage Et c’est moi qu’on enferme (Editions Stock, 2025), constate que les livres qu’elle a engloutis par dizaines ont eu un pouvoir salvateur dans sa vie, avec l’impression d’avoir découvert un continent immense : « les livres m’auraient épargné certains comportements excessifs et passionnés que je soupçonne d’avoir nourri ma fragilité » (page 158).
En ce qu’ils touchent à un besoin universel de création de sens, les récits fictionnels, contes, légendes, romans, sont aussi un support naturel pour les psychothérapeutes. Et les coachs, puis-je ajouter, notamment à travers le travail autour des histoires de vie, approche à laquelle j’ai été certifiée pour mes accompagnements.
Avez-vous vu le film A plein temps avec Laure Calamy qui court de sa banlieue de l’Essonne vers le palace parisien où elle travaille comme cheffe de rang pendant des grèves monstres des transports parisiens, tout en élevant seule ses enfants ?
Un film social filmé comme un thriller haletant par le réalisateur Eric Gravel qui m’a beaucoup touchée. En apnée pendant tout le film, je me demandais à chaque minute : « Mais comment fait-elle pour tenir ? ». Pour moi, c’est ça le courage. Et pour vous ?
On a chacun, chacune, sa définition ou sa représentation, héritée de son histoire personnelle bien sûr, de son vécu, des personnes inspirantes de son entourage, mais aussi de son imaginaire littéraire, cinématographique, artistique …
Il est intéressant de revenir à l’étymologie du mot courage : « coeur, siège des sentiments ». Pour Blanche de Richemont que j’ai eu la chance d’écouter parler de son livre Allez courage ! paru aux Presses de la cité, « avoir du courage, c’est avoir du coeur à l’ouvrage, donc de l’ardeur. C’est répondre à l’appel de ce qui nous grandit et de ce qui grandit les autres. » Son conseil pour nous aider à avoir du courage : « accrocher son regard à une étoile, quelque chose qui nous élève, nous anime. Se frotter à la beauté du monde. Et rire ».
Le courage est la capacité d’affronter le danger dans un but légitime, en prenant la mesure des risques encourus. Il est la version contemporaine, moins spectaculaire et visible, de l’héroïsme, plutôt centrée sur la persévérance ou l’endurance, et la notion de responsabilité. Nous retrouvons le personnage joué par Laure Calamy dans cette définition.
Si je prends ma caquette d’accompagnante, j’ajouterais : pour l’éthique du coach, et sa responsabilité dans la relation nouée avec ses clients, je propose ici quelques réflexions à mener pour nous guider dans l’exercice de notre métier. Je m’arrêterais notamment sur la notion de fragilité ou de vulnérabilité qui peut paraître contre-intuitive dans la représentation que l’on se fait du coach.
« L’éthique du soin et du souci de l’autre se déploie dans l’invisibilité, c’est-à-dire dans un contexte qui n’a plus rien de public. On peut l’illustrer par l’activité des métiers du soin ou des travailleurs sociaux, par exemple, ou par le dévouement en général. A la lumière de Marcel Mauss, la vérité secrète qui guide de tels comportements est que la forme de don de soi qui s’y pratique s’attache précisément à se faire discrète et aussi légère que possible, afin de ne pas imposer à ses bénéficiaires l’obligation de rendre quoi que ce soit à leurs bienfaiteurs. Le souci des seconds est de ne pas mettre en dette les premiers. A travers leur incognito, on perçoit que le courage peut se trouver en étroite proximité avec l’humilité. Si cette forme de grandeur ne s’affiche pas, elle ne semble pas moins vertueuse que le courage à l’antique. Combinée avec le constat de la modernité de la persévérance de Pénélope, une telle observation conduit à relativiser encore la distinction entre les deux formes de courage. Il suffit pour cela de mettre en lumière la composante relationnelle de la vertu antique et, symétriquement, la grandeur cachée de l’endurance moderne, celle d’un héroïsme quotidien » (page 151, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)
« Cette approche met sur la voie d’un courage par sollicitude, à travers le fait de s’exposer aux attentes de l’autre en difficulté, qui compte sur moi pour l’aider. Sa fragilité en appelle à ma capacité de lui répondre, c’est-à-dire, répétons-le, à ma responsabilité. La fragilité nous oblige. Comme l’observe Ricoeur, quand un enfant naît, « du seul fait qu’il est là, il oblige. Nous sommes rendus responsables par le fragile ». Le courage puise à une source relationnelle. C’est l’autre qui me rend courageux pour lui venir en aide. C’est lui qui me permet d’être persévérant, car il compte sur moi pour tenir ma promesse. Il me donne la force d’intervenir par la confiance qu’il me porte. Le courage consiste à assumer ma propre fragilité, celle que je partage avec l’autre, comme avec tous les autres. » (page 152, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)
« Le courage est l’art de commencer, ainsi que le souligne Vladimir Jankélévitch. Il constitue une valeur non thésaurisable, car elle ne se conjugue qu’au présent : on n’est courageux qu’en situation. Ce n’est donc pas tant une compétence qu’une capacité à réagir et à se risquer. Elle suppose moins une sorte d’expérience accumulée dans le passé qu’un certain état de disponibilité au présent, un humeur éveillée, une curiosité attentive et entreprenante, une réceptivité au fait même de vivre, qui pousse à intervenir. » (page 155, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)
« Il faut du courage pour vivre et travailler ». Trois sortes de courage sont requises de nous, et j’y vois encore une fois un guide pour la pratique du coach :
Le courage de s’engager (commencer, prendre des responsabilités, entrer dans l’échange, assumer, approuver ce que l’on fait) pour dire oui à la vie, malgré ses incertitudes. Le courage de s’engager s’enracine dans la capacité à se recevoir soi-même, avec ses compétences et ses faiblesses, ses qualités et ses défauts, dans cette existence, aussi contingente soit-elle.
Le courage de continuer et de persévérer dans l’échange. Dans le milieu professionnel, la difficulté consiste à pratiquer la grande loi de réciprocité dans l’échange, en combinant à la fois une exigence d’égalité entre les personnes et de respect des différences, entre les statuts, les métiers, les âges et les sexes.
Le courage de terminer et de sortir de l’échange. Une propension spontanée nous porterait à poursuivre notre activité sans relâche, dans une logique de rétribution (ou de don/contre-don). Le courage de terminer est celui de pardonner. Il est d’une grande utilité dans les conflits, les relations de travail en général ou la conduite des entretiens d’évaluation en particulier. » (page 157, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)
Le courage en management. Notamment en misant sur l‘autorité plutôt que sur le pouvoir d’imposer, comme je l’ai écrit dans un autre article. « La dose de courage requis se trouve allégée par une autre énergie, à l’oeuvre en sous-main : la gratitude. Une autre forme de courage réside dans la capacité à suspendre son geste et à ne pas agir. Attendre et aviser, ne pas céder à l’urgence et patienter. Pour réfléchir, échanger, prendre du recul. Avant tout ne pas nuire, conformément au précepte attribué à Hippocrate. » (page 160, Ethique de la pratique ordinaire, Pocket, 2021, Pierre-Olivier Monteil)
L’ultime courage ne consiste t-il pas à apprendre à vivre avec la peur et la mort ? Les humains, cette drôle d’espèce qui a la certitude de sa finitude dès le début de son existence… « Nous nous efforçons d’apprendre ce que nous oublierons, nous aimons ceux qui disparaîtront, nous soignons ceux qui s’effacent. Nous sommes des êtres endurants. Cette contradiction essentielle – commencer ou recommencer ce qui s’achèvera – se rejoue à chaque instant ». Nos actions les plus essentielles ne portent-elles pas la marque de cette résistance au désespoir ? (page 175, Les débuts, Claire Marin, Editions Autrement, 2023).
Et pour finir, je citerais Nancy Houston : « La vie des primates sur la planète Terre est remplie de dangers et de menaces. Tous les primates tentent de s’en protéger en s’envoyant des signaux. Nous seuls fantasmons, extrapolons, tricotons des histoires pour survivre ; et croyons dur comme fer à nos histoires. » (page 11, Sois fort, Sois belle, Nancy Houston, éditions Parole, 2016).
Très belle exposition Pastels au musée d’Orsay avril 2023
J’aimerais m’attarder sur ce court essai de Delphine Horvilleur au sujet de Romain Gary, point commun avec Nancy Houston, que je cite régulièrement sur mon site. Romain Gary (déjà pseudo de Roman Kacew), avec cet autre pseudo Emile Ajar, publie ainsi incognito, et devient lauréat de deux Prix Goncourt, sous deux noms différents, alors que le règlement l’interdit : Les racines du ciel en 1956 et La vie devant soi en 1975. Au-delà de ce canular, cette double identité, enjeu de reconnaissance et de renaissance, fut-elle un piège ?
Les passionnés de Romain Gary auraient en eux une profonde mélancolie, très exactement proportionnelle à leur passion de vivre : « une volonté farouche de redonner à la vie la puissance des promesses qu’elle a faites un jour, et qu’elle peine à tenir » (page 12). « L’oeuvre de Gary/Ajar est le livre de chevet des gens qui ne sont pas prêts à se résoudre ni au rétrécissement de l’existence, ni à celui du langage, mais qui croient qu’il est donné de réinventer l’un comme l’autre ».
Delphine Horvilleur nous propose avec Il n’y a pas de Ajar (Editions Grasset, 2022), une réflexion sur l’obsession identitaire mortifère de notre temps et je suis tentée de lui donner la parole, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, moi qui m’interroge sur la notion d’identité depuis longtemps. Sa voix apporte une richesse précieuse au débat, je vous en laisse juge à la lecture de cet article.
« Autour de nous – tendez l’oreille – hurlent de toute part des voix qui affirment que pour être authentiques, il faudrait être entièrement définis par notre naissance, notre sexe, notre couleur de peau ou notre religion (page 15). Cette identité transmise par des générations passées nous empêcherait d’être autre chose que ce que notre naissance a dit de nous. Je pense encore et toujours à Romain Gary, et à tout ce que son oeuvre a tenté de torpiller, en choisissant constamment de dire qu’il est permis et salutaire de ne pas se laisser définir par son nom ou sa naissance. Permis et salutaire de se glisser dans la peau d’un autre qui n’a rien à voir avec nous. Permis et salutaire de juger un homme pour ce qu’il fait et non pour ce dont il hérite. D’exiger pour l’autre une égalité, non pas parce qu’il est comme nous, mais précisément parce qu’il n’est pas comme nous, et que son étrangeté nous oblige (page 18). Nous sommes pour toujours les enfants de nos parents, des mondes qu’ils ont construits et des univers détruits qu’ils ont pleuré, des deuils qu’ils ont eu à faire et des espoirs qu’ils ont placés dans les noms qu’ils nous ont donnés. Mais nous sommes aussi, et pour toujours, les enfants des livres que nous avons lus, les fils et les filles des textes qui nous ont construits, de leurs mots et de leurs silences » (page 31).
Je vous invite à lire ce monologue d’un homme étrange qui se dit le fils d’Emile Ajar, hommage à nos filiations littéraires. C’est le message d’un homme qui sait combien les fictions nous façonnent, ce que j’ai déjà eu l’occasion de partager sur ce site au travers des histoires de vie notamment.
Je souscris tellement à ses derniers propos sur les textes qui m’ont façonnée : je pense notamment, sans exhaustivité ou chronologie aucune à des auteurs ou autrices qui ont compté pour moi, comme en premier lieu Nancy Houston, mais aussi Hannah Arendt, Robert et Elisabeth Badinter, Primo Levi, Marguerite Duras, Robert Anthelme, Jorge Semprun, Ernest Hemingway, Julie Otsuka, Abnousse Shalmani, Emmanuel Carrère, Jim Harrison, Andreï Makine, Amine Maalouf, Carson McCullers, Tobie Nathan, Boris Cyrulnik, Philippe Sands, Joseph Boyden, Delphine de Vigan, Alice Ferney, Javier Cercas, Sofi Oksanen, Tahar Ben Jelloun, Camille Kouchner, Vanessa Springora, Margaret Atwood …
Constance Debré, autrice d’Offenses, son dernier livre paru aux Editions Flammarion, 2023, ne répond pas autre chose à la question de Nathalie Crom dans Télérama (n°3811 du 25 janvier 2023) : « se définir en tant que ceci ou cela n’est vraiment pas mon approche des choses. Parce que ce n’est pas ce qu’il y a de plus vrai dans la réalité de l’expérience humaine. Parce que l’obsession de l’identité est un oubli de l’autre. Je ne dis pas que l’on est tous pareils, et encore moins tous égaux, mais si on peut se parler, si on peut écrire des livres et être lu, si on peut essayer de faire société, c’est qu’il existe quelque chose de commun et d’universel. Ce truc universel, c’est un mélange de sentiments de solitude, de douleur, de violence, d’amour … bien plus passionnant que les identités. C’est quoi pour vous la vie ? C’est une question que j’adore ! »
En conclusion, je me sens proche de cette maxime de Jean-Paul Sartre que j’ai reprise dans ma brochure de présentation : « La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui ». L’idée de liberté et de bricolage identitaire me séduit et ouvre un champ à chacun et chacune d’entre nous dans sa construction et son développement tout au long de la vie, rien n’est figé, tout peut évoluer.
« L’humour est une affirmation de supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » Romain Gary
Etonnante coïncidence, avec dans ce documentaire intitulé Les identités de Mona Ozouf, l’historienne et philosophe nous donne sa définition de l’identité, sur la ligne de crête, entre fidélité, déterminisme, héritage d’une part et liberté, émancipation, affranchissement d’autre part. A écouter à partir de 38mn58, extraits : « Selon les contextes, on est tenté par l’une ou l’autre des approches, et c’est mon cas. Je n’ai cessé d’osciller entre les deux. Nous sommes tous faits d’appartenances multiples, qui commencent dès la carte d’identité, mais sont liées aussi à des opinions, rencontres, amitiés, à notre histoire en somme … que l’on ne peut réduire à une identité essentialisée. Au cours d’une vie, nous procédons constamment à des arbitrages entre des fidélités contradictoires. C’est la liberté qui nous reste, jouer entre nos appartenances. Nous pouvons les composer. C’est pourquoi j’ai appelé mon livreComposition française. Bref, cette identité que j’ai cherché à enfermer dans une définition est introuvable. Il y a toujours quelque chose de violent dans la définition de l’identité. Au lieu de nous demander sans arrêt qui nous sommes, demandons-nous plutôt qui est l’autre. L’identité est réflexive, elle se nourrit de la mémoire et de la conscience de soi. »
La littérature fourmille de référence aux histoires de vie et à la sociologie clinique. Au fil de mes lectures, j’ai noté ces extraits qui m’inspirent sur la notion d’identité. Les écrivains apportent leur pierre à l’édifice de cette élaboration sans fin autour de l’identité. Ils l’incarnent, la rendent réelle, par leur imaginaire.
Quoi de mieux que de découvrir des histoires de vies dans leur complexité, leurs contradictions, leurs névroses, leurs loyautés, leur beauté, sous la plume de romanciers ou biographes ?
Je vous invite à la découverte de ces auteures qui m’ont intriguée, bouleversée, charmée par leur humanité et leur conquête d’indépendance.
Connaissez-vous la femme au cerveau érotique ? C’est Gabriële Buffet, jeune femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe, qui rencontre Francis Picabia en septembre 1908. Elle devient son inspiratrice, sa théoricienne, comme elle le fut aussi pour Marcel Duchamp et Guillaume Appolinaire. Anne et Claire Berest racontent son histoire, et rendent hommage à leur mère, Lélia, petite-fille des Picabia (Le livre de Poche, Editions Stock, 2021, Gabriële).
« Cela commence dans les rêves. Puis, des images qui surviennent, même en plein jour, sans qu’elle s’y attende. Comme toutes les femmes enceintes pour la première fois, Gabriële se mange son enfance en pleine figure. Attendre un enfant oblige à interrompre l’enfant qu’on a soi-même été. Pour l’éloigner une bonne fois pour toutes. Faire place nette à celui qui arrive. (…) Elle est née le 21 novembre 1881, année palindrome, à 9 heures du soir. Son acte de naissance témoigne de cette écriture surannée, typique de l’administration de la fin du XIXe siècle. (…) Joli sérieux : voilà contre quoi va se battre toute une génération en train de pousser ses premiers cris. Picasso, qui naît la même année, Picabia, qui a déjà trois ans, Guillaume Appollinaire, qui n’a que quelques mois, mais aussi les petits frères, Marcel Duchamp, Arthur Cravan, Tristan Tzara et tous les autres. Ils sont du siècle à venir – et avec eux, le bon goût, c’est bientôt terminé. La nouvelle-née se prénomme « Madeleine Françoise Marie Gabriële ». Le quatrième prénom, relégué en bout de liste, est orthographié de façon étonnante : un tréma et un seul l avant le e final. Gabriële. Cela plait beaucoup à la petite fille, qui trouve ce prénom androgyne bien plus adapté que Marie et Madeleine. Alors elle se rebaptise, toute seule. Et demande à ses parents qu’on l’appelle désormais de ce singulier prénom. L’astringent goût du bizarre se pose déjà sur les lèvres de l’enfant, et toute sa vie elle signera de ce prénom, mais en variant les écritures, Gabriële, Gabrièle ou Gabrielle. Elle ne se soumettra à aucune loi, pas même celle de l’orthographe. »
Autre époque, autre pays … Gaëlle Josse (j’ai tant aimé Le dernier gardien d’Ellis Island) écrit son choix de consacrer ce roman Une femme en contre-jour (Les Editions Noir sur Blanc, Notabilia, 2019) à Vivian Maier : « Il me faut dire combien je me sens proche de l’oeuvre de Vivian Maier, dans une inépuisable quête de visages, du moment qui dit toute une vie, dans sa recherche des lignes, lumières et reflets saisis dans le bouillonnement, la fébrilité de la ville, attachés au grand manège des jours ». « Tant de fils se mêlent, s’enlacent avec ce que je suis, avec ce que je tente d’approcher par l’écriture. Ni peser, ni imposer mon « moi ». Qu’il nourrisse mon écriture, sans cannibaliser ce que j’essaie d’apprivoiser. Qu’il soit terreau, humus, et non fleur carnivore. »
« Qui était donc cette femme libre, audacieuse, insatiable du spectacle de la vie et qui en fit oeuvre à la fois humble et magistrale ? Une sensibilité exacerbée, une insondable solitude protégées, dissimulées derrière des façons abruptes, derrière une bizarrerie assumée et de trop larges vêtements. La force de dépasser un enfermement programmé dans une condition sociale de domestique et dans une histoire familiale emplie d’effroi. Son regard prodigue a multiplié les miracles nés d’une exceptionnelle, d’une troublante empathie envers l’univers des exclus, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne possèdent rien, à peine leur propre vie. Elle leur a offert son seul bien, son trésor : le regard. »
« Vivian Maier trouve là le centre de sa vie, le sens de sa vie. Elle sait ce qu’elle veut. Ce sont les prémices d’une oeuvre d’une grand unité, traversée d’obsessions, comme celle de tous les grands artistes. Rien de hasardeux, de décousu. (…) Il lui reste à poursuivre ce travail pendant des décennies. Un travail dont personne ne verra les fruits, dont on ne soupçonnera pas même l’existence, et dont elle-même ne verra que bien peu de choses. »
« Son travail photographique accorde une large place aux femmes âgées. On ne photographie rien au hasard. Un artiste poursuit ce qui le hante, l’obsède, le traverse, le déchire. Rien d’autre. »
« Un mot en appelle un autre, celui de la révélation, au sens photographique du terme. Si peu de ses photos se verront révélées… Impossible de ne pas penser aux mensonges de sa mère concernant son identité, et aux avatars successifs du nom de Maier. Von meyer, Meyer, Mayer, Meier … Les noms semblent flotter sur les membres de cette famille et se poser un peu au hasard du temps. Ouverture sur le monde et obsession du secret, deux mouvements contradictoires, deux extrêmes d’un balancier. Singulier mouvement binaire, singulière alternance. »
Après ces extraits issus de la littérature, arrêtons-nous sur quelques repères théoriques, qui permettent de les lire avec un autre regard.
Loin de moi, étude sur l’identité par Clément Rosset (Les Editions de Minuit, 1999) « Dans les premières années de son existence, l’enfant serait incapable de se constituer une personnalité s’il ne prenait modèle sur un être (généralement parental) dont il imite le comportement et qui lui sert, dans tous les sens du terme, de « tuteur » ; faute de quoi aucune de ses multiples tendances ne réussirait à se fondre dans l’unité d’une personne et à constituer la structure d’un moi, même si ce moi est à l’origine copié sur celui d’un autre. Copiez, et si en copiant vous restez vous-même, c’est que vous avez quelque chose à dire, tel est le conseil qu’aurait donné Ravel à ses rares élèves. »
Définition de « même » dans le Littré : « Qui est comme une autre chose ou comme soi-même ; qui n’est pas autre, qui n’est pas différent ». « On comprend facilement ce qu’il faut être pour être comme telle ou telle autre chose : il faut lui ressembler ou l’imiter. Mais que faut-il être pour être comme soi-même ? Ainsi cette explication de Littré fait de « même » le synonyme de « semblable ». Elle ne retient donc que l’une des significations du mot, celle de la ressemblance, laissant de côté celle de l’identité proprement dite. Ricoeur est allé chercher le vieux substantif « mêmeté » (forgé par Voltaire) pour former un couple conceptuel permettant d’opposer les deux façons d’être même que quelque chose : être semblable à autre chose, être soi-même. A ces deux significations de l’identité s’opposent selon lui deux formes d’altérité : celle qui consiste à différer d’autre chose (que ce soit par le genre, par l’espèce, par les qualités ou par la différence numérique) et celle qui consiste dans un « ne pas être soi » (aliénation, dépossession de soi, dispersion). Vincent Descombes, Même/Autre, L’identité, dictionnaire encyclopédique, Edition Folio essais, 2020.
« Le nom et le prénom sont des éléments concrets et stables par lesquels l’identité s’exprime : ce sont des « porte-identités » (Goffman, 1963). A cet égard, l’utilisation de noms personnels pour désigner des individus se retrouve dans toutes les sociétés connues. Mais si la nomination est un universel culturel, les formes qu’elle prend n’en sont pas moins variées. Il existe un « lien indissoluble entre le nom et l’image de soi (self-image) » : Strauss, 1959. A minima, je me présente sous mon prénom et mon nom, qui m’accompagneront toute la vie (surtout si je suis un homme). Claude Lévi-Strauss (1962) : « On ne nomme jamais, on classe ». Baptiste Coulmont, Nom/Prénom, L’identité, dictionnaire encyclopédique, Edition Folio essais, 2020.
Nancy Houston ajoute dans son livre Bad girl (Actes Sud, 2014) : « Le soi est une donne chromosomique sur laquelle sont accrochées des fictions ».
Nancy Houston, d’origine canadienne anglophone, venue s’installer en France dans les années 70, par provocation dit-elle, écrivant en Français (je suis tellement admirative que je ne résiste pas au plaisir de vous partager des extraits de l’un de ses nombreux ouvrages), nous raconte depuis des décennies des histoires de vies qui me touchent profondément, dans lesquelles je me reconnais, qu’elles se passent dans le Berry, aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, au Cambodge, en Israël, ou ailleurs, aujourd’hui ou hier, son imagination sensible est infinie.
La notion de roman familial est omniprésente dans son oeuvre : « Les gens te demanderont souvent pourquoi la famille est ton thème romanesque de prédilection, et tu les regarderas perplexe. Y en a-t-il d’autres ? Y a t-il quelque chose d’intéressant chez les humains, hormis le fait que, pour de bonnes ou mauvaises raisons, intensifiées par des pulsions animales aussi inconscientes qu’irrésistibles, ils copulent, font des enfants, s’efforcent de donner à ceux-ci une éducation meilleure que celle qu’ils ont reçue, échouent, vieillissent et meurent après avoir regardé leurs enfants grandir et partir trouver leurs propres partenaires et démarrer leur propre famille comme s’ils allaient refaire le monde à neuf, tout cela sur fond de grincement de dents, de tourmentes politiques, de conflits religieux, de rivalités fraternelles, de scènes d’inceste et de viol et de meurtre et de guerre et de prostitution, émaillé çà et là par un pique-nique familial dans une foire agricole ? De quoi d’autre un roman pourrait-il bien parler ? ».
« Depuis les origines du roman occidental, mais surtout depuis le siècle des Lumières et l’individualisme par lui promu au rang de valeur absolue, l’artiste est lui-même devenu héros. Les ressemblances sont frappantes : si l’on se penche sur un quelconque échantillon de biographies d’écrivains, on s’aperçoit vite que, tout comme Oedipe, Hamlet ou Antigone, ils ont pour ainsi dire tous vécu une anomalie, une catastrophe, une perte dévastatrice dans la jeunesse. Un père est mort. Une mère est morte. Les deux sont morts. Ou séparés. Ou radicalement absents. En d’autres termes, le roman familial de ces individus est toujours-déjà hautement romanesque. Il se prête à merveille aux spéculations, aux fantasmes, aux révisions et aux ratures… en un mot, à l’écriture. Le mythe est né. Le héros-écrivain pourra puiser à l’infini dans son enfance, tel Homère dans le fonds mythologique grec, réécrivant son histoire à travers mille transpositions, projections, déplacements et symboles ».
A écouter, cet entretien avec Leïla Slimani qui me touche tant, sur le roman familial, le roman national, à travers ses propos sur l’écriture, la fiction, l’identité, les transfuges de classe, la honte sociale, les thèmes qui me sont chers : « nous ne sommes pas la culture, c’est nous qui façonnons la culture que nous voulons ».
Dans cet entretien sur France Culture avec Héloïse Lhérété (journaliste) et Edwige Chirouter (maître de conférences en sciences de l’éducation), dédié à la littérature et comment elle peut construire nos imaginaires, Nancy Houston est citée plusieurs fois et son oeuvre L’espère fabulatrice tient lieu de référence.
Les mythes et les légendes me passionnent. J’ai d’ailleurs déjà écrit des articles sur mon site, en m’inspirant de Nancy Houston par exemple, ou de Sylvain Tesson. Comme l’écrit Eugène Enriquez dans la préface de La retraite, une nouvelle vie. Une Odyssée personnelle et collective (1), « ils doivent être pris au sérieux, car les mythes nous parlent de notre condition humaine. Ils nous présentent sous forme de récits attrayants et tragiques les problèmes centraux auxquels chacun de nous, un jour, est ou sera confronté.e. »
J’ai la grande chance d’en connaître l’autrice, Anasthasia Blanché, qui a accepté pour ma plus grande joie de répondre à mes questions. Anasthasia s’est appuyée sur l’Odyssée d’Homère pour étudier un tournant de vie majeur, la retraite. Au-delà de celui-ci, Anasthasia nous livre avec générosité et bienveillance les clés de compréhension de l’Odyssée d’Ulysse au prisme des épreuves, décisions, découvertes, transformations de nos propres vies. En suivant le voyage d’Ulysse, ses différentes étapes parsemées d’aventures les plus étranges et évocatrices, ce livre nous fait percevoir avec acuité que « le but de l’itinéraire odysséen, c’est le rendez-vous avec soi-même. » (Vladimir Jankélévitch) (1)
Psychanalyste, psychosociologue, sociologue clinicienne, formatrice, Anasthasia Blanché s’est appuyée sur les séminaires qu’elle a animés et les entretiens avec ses patients pour nous décrire leurs questions, tourments, expériences, valeurs et les solutions que chacun.e imagine pour faire face, avec son propre bricolage identitaire (2), et parfois une grande créativité. Charge à chacun.e de saisir le Kairos, ou l’opportunité inhérente à tout changement de vie.
« Nathalie : Peut-être que l’on pourrait revenir à l’origine, c’est-à-dire qu’est-ce qui t’a intéressé dans les mythes et en particulier l’Odyssée ?
Anasthasia : Je m’intéresse à la mythologie grecque en lien avec mes origines. Dans l’histoire familiale, on en parlait beaucoup des mythes grecs, il y a eu une transmission, même si je suis née et ai vécu à Paris. Il y avait quand même une ambiance grecque à la maison. Avec à la fois la religion orthodoxe, chrétienne donc, et un intérêt pour les mythes païens. Et tout ça cohabitait très bien. Ensuite, je m’y suis intéressée par ce que je trouvais ça extraordinaire, il y avait un côté merveilleux et qui me touchait beaucoup.
Ensuite, deux mots sur mon parcours sans entrer dans le détail : j’ai eu la chance de commencer une psychanalyse quand j’avais 19 ans pour des raisons personnelles et depuis, je n’ai pas arrêté. J’ai eu forcément l’occasion de rencontrer des analystes, des lectures, des groupes, qui m’ont fait m’intéresser de plus en plus à la mythologie. Voilà, c’est lié à quelque chose de personnel au départ.
N : Tu parles de quels groupes ?
A : J’ai fréquenté les trois principaux groupes de la psychanalyse en France : les Lacaniens, les Jungiens beaucoup (je suis formée essentiellement à l’école Jungienne), ainsi que les Freudiens. J’ai une vision très large des différentes façons d’aborder l’inconscient. Toutes ces rencontres m’ont amenée à m’intéresser à la mythologie et évidemment au psychisme, à la façon dont est structurée la psyché. Par exemple, chez Freud, on a le mythe fondateur d’Œdipe et l’interdit de l’inceste. On voit bien qu’il s’appuie sur une figure mythologique. Et chez Jung aussi, c’est très présent, les archétypes, les invariants psychiques, l’inconscient collectif… On retrouve des fondamentaux qui sont aussi dans les mythes.
N : Avec deux facettes, l’individuel et le collectif ?
A : Oui effectivement, les deux étaient présents. Et pour moi, il y a un pont évident. Je n’ai pas eu à scinder la lecture intrapsychique de la lecture sociale, historique et mythologique. Cela participait pour moi de la même démarche, pour comprendre le monde, pour moi et pour les autres.
Ça c’est pour répondre à ta question sur l’origine, et au fil du temps, je me suis rendue compte que les grands mythes apparaissaient aussi – lorsque je suis devenue analyste – dans les discours des patients, il y avait des espaces archétypiques très puissants qui agissaient. Petit à petit, pour ceux qui étaient intéressés et ouverts aux symboles – tout le monde ne l’est pas – et bien cela produisait des effets très puissants dans le travail thérapeutique.
Pour en revenir aux aventures d’Ulysse et la retraite, j’ai animé des séminaires sur la retraite avec un collègue canadien Jacques Rhéaume. Lui avait sa façon d’aborder les choses, sur l’aspect plus sociologique, moi plus psychanalytique. Ensuite, j’ai participé pendant plusieurs années à un groupe de travail pluridisciplinaire, qui a donné lieu à une publication en 2006, L’entrée dans la retraite, nouveau départ ou mort sociale, aux Editions Liaisons Sociales, sous la direction de Dominique Thierry.
Sur la façon dont j’ai structuré à la fois mes accompagnements individuels et mon livre : ce sont les patients que j’écoutais. C’est vraiment un travail de clinicienne. Ce sont des propos que j’entendais, par exemple : « Je me sens dériver, je me sens déboussolé, je ne sais plus qui je suis, je suis en pleine tempête, j’ai peur de quitter le navire, j’ai l’impression de n’être personne… », cela m’avait vraiment frappé. J’ai fait un pont très personnel entre ce qu’ils disaient à leur entrée dans la retraite et ce que je connaissais des aventures d’Ulysse. Il y avait vraiment là des images très fortes d’une dérive, d’un voyage tempétueux, et j’ai pensé à Ulysse et à l’Odyssée.
N : Si on prend l’exemple de la retraite, les citations que tu utilises, on les retrouve dans les différentes parties du livre. C’est passionnant de voir que tu étaies ton propos par des citations de patients qui ont participé à tes groupes.
A : Ce sont à la fois ceux qui ont participé à mes groupes et ceux que j’ai suivis en thérapie. Je suis partie vraiment de la clinique, pas d’une théorisation, c’est cette clinique-là qui m’interrogeait. J’ai compris qu’on était vraiment dans des étapes de l’Odyssée, et que les personnes les traversaient comme elles pouvaient, de façon plus ou moins mouvementée.
N : Sachant que la retraite est une transition de vie, tu le dis dans ton livre. Il y en a d’autres. Tu peux capitaliser sur l’étude des images, des symboles dont tu parles, tu les utilises dans le cadre d’autres transitions de vie ?
A : Oui c’est parlant. En revanche, cela parle peu aux adolescents. J’ai été thérapeute d’adolescents, c’est ce qui m’a permis d’apprendre mon métier pour tout ce qui est transition majeure, le passage de l’adolescence à l’âge adulte, c’est vraiment un grand bouleversement bio-psycho-social. Il y a tout : le corps, la psyché, le social. En revanche, pour les adultes, et notamment lors de la fameuse crise du milieu de vie, que j’appelle seconde adolescence, on va avoir les mêmes questions qui reviennent. Quand je fais référence à certains passages de l’Odyssée, cela parle à certaines personnes, cela les aide à avoir moins de peurs quand elles vivent de grands bouleversements, des transitions. Car il y a toujours un moment critique. On ne peut pas quitter quelque chose que l’on connaît pour aller vers quelque chose d’inconnu, c’est bien ça le voyage d’Ulysse.
N : Quand tu parles de milieu de vie, c’est vers 40-45 ans ?
A : Avec l’allongement de la durée de vie, on voit ces questionnements vers 45-50 ans.
N : Les personnes qui sont en reconversion professionnelle par exemple ?
A : Oui cela peut être ça, tout à fait. Au milieu de la vie, il y a un questionnement. A la fois biologique, avec le corps qui est en train de changer ; sociologique, avec les valeurs que l’on avait mises en place pour construire sa vie qui commencent à changer, c’est un passage délicat. Dans les aventures d’Ulysse, il y a un côté « épopée », avec des images qui aident à accompagner la turbulence. Cela parle à toute personne ouverte à la symbolique.
N : Tu fais référence à d’autres mythologies que la mythologie grecque ?
A : Je fais souvent référence aux personnages bibliques. Même s’ils ne sont plus croyants, les retraités ont été bercés dans leur enfance par la religion, qu’elle soit juive ou chrétienne, c’est pareil, cela fait référence à l’Ancien et au Nouveau Testament. Les mythologies asiatiques parlent moins, c’est une question de culture dans laquelle on a été bercé dans sa famille ou à l’école.
N : Pour revenir aux transitions de vie, il peut y avoir le chômage par exemple ?
A : A tout moment, où il y a une rupture dans quelque chose mise en place, cela ne fait plus continuité avec l’identité. Il y a une nécessité de retrouver des repères. Quand on dit rupture, c’est qu’il y a perte de repères classiques.
N : Rupture subie ou voulue ?
A : Oui c’est comme la retraite, soit elle est voulue, soit elle est subie. Tu peux tout à fait travailler avec ces grandes ruptures-là. Cela permet de soutenir quelque chose de très ancien en nous, qui remonte à la nuit des temps. Pour revenir à Homère, il y a eu des interprétations depuis des siècles sur ces deux livres fondateurs que sont l’Iliade et l’Odyssée de notre civilisation européenne. Il faut réveiller un enfant de 6e qui adorait la mythologie et qui est devenu un jeune retraité pour essayer de recontacter en lui l’émerveillement qu’il a pu ressentir.
N : Tu continues d’animer des groupes sur la retraite ?
A : Oui, avec Isabelle Nalet. C’est toujours aussi passionnant. Vraiment.
N : Qu’est-ce qui t’a décidé à t’appuyer sur les aventures d’Ulysse ?
A : Je suis partie de ce qu’ils disaient dans ces groupes, de l’état dans lequel ils étaient : l’idée m’est venu de m’appuyer sur les aventures d’Ulysse pour écrire le livre. Et pour transformer mes accompagnements de retraités surtout. En m’appuyant sur ce personnage.
N : Dans la première partie de ton livre, tu présentes les différentes escales d’Ulysse, ses épreuves.
A : Oui ce sont des épreuves initiatiques, c’est comme cela que je le comprends. J’ai symbolisé la guerre de Troie (L’Iliade) par une espèce de malédiction des humains d’être tout le temps en guerre. On peut faire le lien avec aujourd’hui la guerre économique et la guerre sociale, on est dans le même vocabulaire. Ulysse au départ a de nombreux compagnons, et à la fin, il va être tout seul. Il quitte la guerre de Troie, dans laquelle il est encore. Je le vois chez certains hommes, plutôt des cadres supérieurs, qui se comportent comme si de rien n’était. Ils continuent à avoir un comportement guerrier. Ce n’est pas péjoratif, mais ils se comportent encore comme des soudards, c’est ce que fait Ulysse au pays des Cicones. Il se bat, il les massacre et il est obligé de prendre la fuite. Cet épisode-là, c’est comment on se sépare du monde du travail. Quelles sont les modalités de séparation pour que cela se passe bien. Il faut voir comment se jouent les fins de carrière. Comment les gens sont traités dans ces moments-là. Est-ce qu’ils ont pu transmettre avant de partir. Et le fameux pot de départ, qui est un rituel. C’est le seul rituel de séparation qui permet, ou pas selon la façon dont cela s’est déroulé, aux personnes de se séparer du monde du travail.
A : Autour de la cinquantaine, c’est une question qui vient se poser, notamment au cours des reconversions que l’on voit beaucoup aujourd’hui. Qu’est-ce que le travail représente dans ma vie ? Jusqu’où je suis complètement identifié à mon rôle professionnel ?
N : Ces questions peuvent donner lieu à des coachings.
A : Absolument. Les coachs qui accompagnent des personnes qui sont en prise de poste à l’intérieur d’une même entreprise, ou ont le souhait de partir ou de changer de vie doivent poser ces questions-là : avant de démarrer tout projet, il faut s’interroger sur ce que le travail représente dans sa vie. Et on est bien sur l’identité. C’est toute l’identité professionnelle qui peut être remise en cause. Cela peut être très douloureux d’avoir à y renoncer.
N : Comment tu définirais l’identité professionnelle ?
A : Cela correspond à la façon dont j’ai investi tout le sens de la vie professionnelle. Est-ce que j’ai investi un métier, est-ce que j’ai voulu faire carrière ? Comment j’ai abordé, jeune adulte, le monde du travail, et qu’est-ce que j’ai investi de mon être profond ? Avec le souci de s’accomplir et d’avoir de la reconnaissance, de faire partie d’un groupe, d’un métier. Et à la fois de me différencier des autres. Il y a les trois pôles : m’identifier et faire partie d’un groupe, une entreprise ou un groupe professionnel ; être différent, avancer dans ma singularité ; et être reconnu. C’est fondamental. Etre reconnu en tant que bon professionnel. Une définition : avoir un travail qui est reconnu pour sa beauté et son utilité. Est-ce que ce que je fais est utile ? Est-ce que ce que je fais est beau ?
N : On pense à la beauté pour un artisan, moins pour les métiers de service.
A : Oui c’est vrai. Un ébéniste est reconnu pour son geste, son œuvre. Or ces métiers de l’artisanat sont déconsidérés, avec peu de fierté de les exercer. Sauf les métiers d’ouvriers. Il y avait une fierté à appartenir à la classe ouvrière. Les imprimeurs par exemple, qu’on appelait l’aristocratie ouvrière. Ils étaient fiers de ce qu’ils faisaient. Cela a changé aussi. Petit à petit, cela s’est dégradé, avec l’arrivée de nouveaux métiers dans le tertiaire. On est en train de redécouvrir en ce moment que tout métier mérite d’être reconnu. Il faut avoir une vision égalitaire de la société. Cela renvoie à d’autres fondamentaux plus philosophiques ou politiques.
Quand on est chez les Cicones, on est encore dans le monde des humains, dans le réel. Ensuite, on va plonger dans un voyage intérieur, un voyage imaginaire. On change de registre, des Lotophages jusqu’aux Phéaciens qui sont à moitié dieux et humains. On part ailleurs. C’est poétique, on plonge à l’intérieur de l’être. Ulysse rencontre des personnages qui n’existent pas. Soit des dieux, soit des démons, soit des personnages imaginaires. On plonge dans le voyage psychique. Chez les Lotophages, dans ce pays, tout le monde se shoote au lotos. C’est le risque de l’oubli. C’est fondamental pour les Grecs à l’époque. C’est l’oubli de soi. C’est ce que j’ai entendu dans tes podcasts, qu’est-ce que l’on a oublié de son identité, comment est-on resté fidèle à soi ? En Grèce, la pire des choses, c’est d’oublier qui on est, d’où on vient, et le dessein que l’on suit, les objectifs que l’on a dans la vie. On est bien chez les Lotophages : ce sont les gens qui s’abrutissent avec des anti-dépresseurs, parce que l’angoisse est trop forte, parce que la bascule est trop difficile. Cela arrive. C’est comme quand on est drogué. Ou que l’on se laisse aller dans une rêverie stérile. Chaque étape est une épreuve. Le risque est de rester coincé sur cette île.
N : Est-ce qu’il y a des points positifs, des opportunités à saisir à chaque escale ?
A : Oui, chez les Lotophages, par exemple, pourquoi ne pas s’arrêter quelque temps, faire un break, se laisser aller tranquillement, quand le temps est suspendu, comme ce que l’on a vécu pendant les deux mois du confinement, c’est un peu ce que j’appelle le délice trompeur de la nourriture de l’oubli. Pourquoi pas, cela peut être agréable, mais le risque est de s’installer là-dedans, de ne plus avoir goût à rien. Là encore, je ne porte pas de jugement de valeur. C’est un risque psychique, de tomber dans une pathologie mentale, dans un glissement, comme certaines personnes âgées. Et puis le risque est de ne plus pouvoir vivre sans pilules en tous genres. Il ne faut pas y rester trop longtemps. A chaque étape, il y a des menaces et des opportunités.
N : Et les cyclopes ?
A : C’est une étape géniale que j’adore. On voit comment Ulysse est rusé pour parvenir à crever l’œil d’un cyclope. C’est un monstre qui n’a qu’un œil. Il est sans foi ni loi. Il mange ses compagnons. C’est une force brute. Le cyclope, c’est commencer à réfléchir à sa part d’ombre opposée à la persona. Quand on enfonce le pieu dans l’œil du cyclope, c’est sacrifier en soi la part de la toute-puissance infantile qui peut être monstrueuse. C’est un vrai travail psychique de venir à bout de sa propre cruauté, que nous avons tous en nous. C’est une réflexivité, un miroir qui se tend à nous. C’est aussi le moment où l’on doit renoncer à son identité sociale, si on est trop accroché, c’est le problème d’Ulysse. Cela va lui jouer un sacré tour. Il ne peut pas s’empêcher, alors qu’il s’échappe, au moment de quitter le rivage, de dire à Polyphène – c’est le « très connu » en grec, « le fameux »- « mon nom est personne ». Celui-ci dira plus tard qu’il a été blessé par « personne ». Tout le monde se moque de lui. Mais notre héros ne peut pas s’empêcher à la fin de dire « Je suis Ulysse », et il donne toute sa dénomination. Sauf que Polyphène, le cyclope, est le fils de Poséïdon, le dieu des mers. Il va avoir une route monstrueuse pour rentrer, cela va lui prendre 10 ans. Parce que ce Dieu va se venger de lui. La symbolique est intéressante par rapport au travail que doit faire petit à petit le retraité pour se désidentifier de son personnage social, de celui qui est connu. D’un seul coup, le retraité n’est plus personne, il n’est plus le président-directeur général. Il va être obligé de se construire un autre personnage social.
Souvent, les gens disent : « Comment je vais me présenter maintenant que je suis à la retraite ? Qu’est-ce que je vais dire de moi ? ». Il y a petit à petit un détricotage à faire pour pouvoir accepter cette nouvelle identité de retraité. On va dire : « Je suis bénévole aux Restos du Cœur », ou alors plus difficile, ils vont se sentir obligés de raconter tout ce qu’ils ont fait durant leur vie active, tout leur parcours professionnel. Ce qui n’intéresse personne en général… En France, on dit pour se présenter à des inconnus : « Bonjour, je m’appelle Untel, je suis xxx et je décline mon identité professionnelle. Je suis coach, je suis psy, etc. » Progressivement, ce détricotage va se mettre en place, la retraite dure en moyenne 25 ans, ce n’est donc pas un simple passage dans sa vie.
N : A un moment, tu écris « Regarder le cyclope, c’est se regarder soi-même ». J’aime beaucoup cette phrase.
A : Oui, parce que ce regard, c’est tout un travail d’aventure intérieure. Qu’est-ce qu’on va découvrir de soi que l’on n’aime pas trop ? Pas forcément des très belles choses, c’est la part de l’ombre que l’on a en nous et qui n’est pas forcément reluisante. Mais c’est aussi regarder ce que l’on a au fond de nous, c’est une rencontre avec soi-même, encore faut-il pouvoir ou vouloir y aller.
N : Cela demande du courage.
A : Mais oui, absolument. C’est un archétype du courage, de l’endurance, de la résilience.
N : Ulysse, au fond, est très attachant, car il est très humain. Il a des qualités incroyables, et en même temps, de temps en temps, il a aussi des faiblesses très humaines.
A : Oui, il est complètement comme nous !
N : C’est pour cela que l’on s’identifie si facilement à lui.
A : Oui, il peut être très courageux, il a été un grand guerrier à Troie, il a imaginé la ruse du cheval pour conquérir la ville. Et de temps en temps, il a des faiblesses pas possibles. Comme nous, on est à la fois fort et faible.
N : Mais il paie très cher ses erreurs.
A : Cela nous montre aussi les écueils que l’on risque de rencontrer si l’on ne fait pas attention. C’est un guide précieux pour nous, on se dit, là quand j’arrive sur cette île, je dois faire attention sur le chemin du retour à Ithaque.
Ensuite, il y a l’île d’Eole, les Lestrygons, Circé, les Sirènes… On a des dieux et déesses, des monstres, ce sont les liaisons dangereuses comme je les ai appelées. L’île d’Eole, c’est le risque de l’isolement et de la solitude. Eole donne à Ulysse les vents enfermés dans une outre. Et ce sont ses compagnons, un peu infantiles, comme une part de nous, qui ouvrent l’outre, et tous les vents se déchaînent et le ramènent au point de départ. C’est le risque de se retrouver tout seul, sans faire attention à l’importance du lien aux autres, et du lien à soi. Ainsi s’exclame Ulysse : « Après notre folie, où retrouver un guide ? » Dans chaque île, il y a quelque chose de précieux qui peut nous guider. Si on n’y fait pas attention, cela se retourne contre nous et c’est ce qui lui arrive. L’île d’Eole est close sur elle-même. On voit ce risque majeur aussi aujourd’hui d’une extrême solitude non choisie. Ensuite, on va avoir l’île des Lestrygons : ce sont des anthropophages. Ils harponnent comme des thons les compagnons d’Ulysse et les dévorent. On est face à quelque chose de très sauvage, d’archaïque. L’anthropophagie est l’un des interdits majeurs, on ne se mange pas entre humains. C’est aussi le réveil des angoisses qui peuvent arriver dans ces moments troublés (pandémie), qui peuvent dévorer le cœur des gens. Ce sont des choses que j’entends chez des patients qui ont des angoisses majeures : de séparation, de morcellement, de dévoration même. Parce qu’ils ne supportent pas la séparation avec le monde de l’entreprise, le monde du travail. Et cela rejoint ce que Winnicott avait trouvé chez les enfants, ce qu’il a appelé les agonies primitives. Des angoisses impensables. Que je rapproche de ce que je n’ai pas écrit dans le livre, car j’ai travaillé avec des personnes en fin de vie, en formant des bénévoles à leur accompagnement. Des angoisses terribles au moment de la mort. Certains médicaments, morphine ou autre, ne soulagent pas ces angoisses-là. Du berceau au tombeau, du bébé au mourant, certaines angoisses dévorent. Elles peuvent être atténuées par des médicaments, ou une présence humaine maternante. Les compagnons d’Ulysse disparaissent petit à petit. Il arrive sur l’île de Circé, une magicienne magnifique, une femme fatale.
N : Quelle figure féminine encore chez Homère !
A : Oui, l’Odyssée a été écrite par un homme pour des hommes. Circé va transformer les compagnons d’Ulysse en porcs. Ils perdent tout souvenir de leur patrie et de leur identité d’humain. Lorsqu’il y a eu « Balance ton porc », je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien. J’ouvre une parenthèse, je dévie un peu… C’est riche tout ça. Ulysse va rencontrer Hermès, le messager des dieux, qui va l’aider en lui donnant un contre-poison, le Molu, une herbe de vie pour ne pas avoir le même destin animal que ses compagnons. L’herbe de vie parle à beaucoup de patients : ce sont des ressources que l’on a en soi. Ulysse est sauvé grâce à cela. Il passe un certain temps avec la belle Circé. Elle accepte que ses compagnons redeviennent humains, à condition qu’il reste avec elle, il y a chantage. On le voit dans certains couples où il y a une maîtresse avec le chantage au mari pour qu’il reste. Je l’ai entendu dans les groupes de retraités. Les compagnons d’Ulysse en ont marre, ils s’ennuient, ils veulent partir. Circé va leur donner un précieux conseil pour qu’ils puissent regagner Ithaque : aller au royaume des morts. C’est un moment clé dans l’Odyssée. Ulysse va devoir y descendre et faire des sacrifices. On est confronté quand on est retraité à sa finitude, au rapport à sa mort, au temps qui reste. On ne peut pas faire l’économie de cette question. Ulysse va rencontrer des héros, comme Agamemnon ou Achille. Achille va lui dire quelque chose d’essentiel : « Moi qui rêvais d’être connu après ma mort, de rester glorieux dans les mémoires. Je me suis trompé. J’aimerais mieux être sur terre, domestique d’un paysan, que de régner ici parmi ces ombres consumées ». Ulysse ne va pas chercher la gloire ou la richesse, il va chercher la vie bonne, que les philosophes antiques proposaient. Il n’est pas construit sur le même modèle que le jeune Achille, qui rêvait de célébrité. Comme certains aujourd’hui présents sur Facebook ou Twitter (rires). C’est un moment majeur : qu’est-ce que je veux faire de ma vie, quel sens je veux lui donner ? Il y a une confrontation à notre finitude à ce moment-là. Il vaut mieux être accompagné dans cette réflexion, cela peut faire très peur. Comment accepte t’on notre vieillesse et notre mort ? Sont-elles intégrées à notre vie, ou non ? Quel rapport a-t -on avec elles ? Ensuite, on va aller voir les sirènes. Ce sont de magnifiques créatures ailées, elles n’ont pas de queue de poisson.
N : Disney nous a menti ?!
A : Absolument ! Ce sont des femmes oiseaux. Elles connaissent tout sur nous les humains. J’avais trouvé génial Sylvain Tesson qui dit, « C’est Bigbrother avant l’heure ». Elles ont des charmes qui sont à la fois érotiques et mortels. Tous ceux qui se laissent piéger, elles les tuent. Autour de leur île, il n’y a que des cadavres. Le risque : se faire prendre à ce fameux chant des sirènes, qui vont nous dire combien on est beau, on est intelligent. Elles nous flattent. Ulysse arrive quand même à se faire attacher, à chaque fois, il trouve quelque chose pour ne pas céder. Ensuite, il va se retrouver au passage de Charybde et Scylla. Ce sont des monstres marins qui dévorent, qui engloutissent tout le monde. En pensant échapper à Charybde, on rencontre un monstre bien pire, Scylla (3).
N : Justement, par rapport à ce que l’on vit en ce moment, est-ce que tu as identifié un Charybde ou un Scylla ?
A : Il ne faut pas que l’on revienne au monde d’avant, je trouvais qu’il était fou. Recommencer comme avant, ce serait peut-être aller de Charybde en Scylla. Comme l’écrit Michel Houellebecq, ce serait le monde d’avant en pire. Et ensuite, il passe sur l’île du Soleil. Sur cette île d’Hélios, il y a un troupeau de vaches sacrées, qu’il ne faut surtout pas toucher. Et évidemment, Ulysse va s’endormir. A chaque fois, qu’il s’endort, il y a une catastrophe. C’est la limite entre le sacré et le profane. Les marins vont manger les vaches sacrées. Zeus se met en colère, il envoie sa foudre sur le navire. Tous les marins meurent. Ils ont transgressé les règles en s’appropriant les nourritures divines. Là on peut faire un parallèle avec l’épuisement des ressources de la planète aujourd’hui. Il y a quelques lois divines qui sont transgressées, et les humains le paient cher. Il y a aussi le veau d’or, on retrouve cela dans la Bible.
N : C’est la cupidité aussi ?
A : La cupidité, l’avidité, l’argent… C’est dévastateur. Quand il a terminé ce périple-là, il se retrouve tout seul et il va dériver pendant des jours sur une mer déchaînée, accroché à une branche. Il va atterrir chez la sublime nymphe Calypso, cela veut dire, « la cachée » aux yeux du monde. Elle va le garder captif pendant sept ans sur une île déserte. Symboliquement cela peut être : le temps du repos, ne plus être dans le monde, se cacher, ce qui peut être positif, moins dans l’accélération, hors de l’espace et du temps d’avant. Il va être tout le temps en train de pleurer et de se languir de Pénélope. Il regrette sa vie d’avant. Il a beaucoup de nostalgie à propos d’Ithaque. Le récit de l’Odyssée est construit d’une façon extraordinaire : il y a des flash-backs, avec une vraie mise en scène très moderne. Calypso va lui proposer l’ultime choix héroïque : si tu restes avec moi, tu auras la jeunesse éternelle et l’immortalité. L’offre est attrayante ! Et il va dire non. Et c’est là où il me touche beaucoup. Il accepte son sort d’humain vieillissant et mortel.
N : Et pourquoi à ton avis ?
A : Il a vu les âmes errantes, il a écouté Achille. Devenir un Dieu ne l’attire pas. Quelque chose le ramène à sa finitude.
N : Il y a eu des films de science-fiction sur ce que cela peut donner de devenir immortel.
A : Absolument. Le fantasme d’éternité est en nous. L’enfant a l’impression d’être tout-puissant comme les Dieux. Les films de super-héros sont vraiment là-dedans. Ulysse dit non à cela. Je suis un humain et j’accepte ma condition humaine. C’est presque héroïque. Ce passage fait vraiment réfléchir, les hommes surtout, avec lesquels j’en parle. Ulysse est une figure, un archétype, il peut être homme ou femme. Selon moi, les femmes ont moins ce sens-là de l’envie d’immortalité, car il y a un rapport aux pertes (de sang, d’enfant …) et à la vie très différent des hommes. Quelques femmes ont le fantasme de toute-puissance et d’éternité, mais beaucoup moins que les hommes. Les femmes sont dans le cycle de la nature, et dans la nature, on vit et on meurt.
N : Peut-être parce que l’on met au monde ?
A : Cette expérience de la maternité, tu as raison, laisse des traces formidables de la condition humaine. Et cette expérience-là, à la fois physique et psychique, les hommes ne l’ont pas.
N : D’ailleurs cette étape de la maternité, on ne la retrouve pas forcément dans les aventures d’Ulysse.
A : Non, ce n’est pas abordé. Même chez les figures féminines présentes dans l’Odyssée. Pénélope est la seule à être mère. Ce sont toutes des femmes seules, ou vierges…
C’est formidable ce qui se passe là, Ulysse dit « Je veux rester un simple mortel ». Cela rejoint ce qui se passe aujourd’hui dans les laboratoires, l’âge est un crime. Il ne faut surtout pas vieillir, vieillir est un tabou, on rêve de fabriquer des humains non-mortels. C’est travaillé dans la Silicon Valley, le transhumanisme, cela correspond à un courant. Quand les religions étaient plus prégnantes, on avait l’espoir d’être immortels dans l’éternité près de Dieu, mais après la mort (par la résurrection ou la réincarnation). On est plutôt dans un fantasme d’éternité, qui est un rêve de toute-puissance. Pour moi, c’est inquiétant, quel genre d’humain on va fabriquer ? Ce sont des sujets finalement très personnels, mais aussi sociétaux et politiques. Quel type de société on veut ? On voit bien la demande de revalorisation des métiers du soin, de l’accompagnement, toutes ces femmes qui sont extraordinaires, qui travaillent dans les établissements de santé et les maisons de retraite. Cette histoire de Calypso ouvre à plein de questions, encore aujourd’hui.
N : Il est d’une modernité incroyable ce texte ! Quand a-t-il été écrit ?
A : Il serait daté du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. On s’est demandé qui avait écrit le texte, est-ce qu’Homère est un seul homme… C’est une tradition de poètes et d’aèdes qui racontaient cette histoire fabuleuse, qui parle de nous en fait. L’humain n’a pas tant changé que cela. On a toujours la guerre, la mort, la jalousie, la violence, la trahison, l’espoir, le bonheur, le deuil, la malédiction, le sacrifice. A chaque époque, on essaie de trouver d’autres façons d’y répondre, mais les questions sont toujours les mêmes.
N : C’est rassurant en fait.
A : Et bien voilà, il y a de la continuité ! (rires) De la continuité dans la condition humaine pour faire face aux mêmes questions. A la retraite, ce sont toujours les mêmes questions qui se posent. Je l’appelle la troisième adolescence (adolesco signifie grandir). Ce qui est épatant, c’est que chacun trouve sa propre réponse. Chacun est renvoyé à sa singularité. Il n’y a pas une seule façon de répondre à ces grandes questions que l’on vient d’évoquer, et qui nous concernent tous. On en arrive aux Phéaciens. Ulysse est tout seul sur son radeau, en pleine tempête. Poséïdon n’a pas lâché l’affaire, il poursuit sa vengeance, et il détruit le radeau. Une déesse va intervenir, Ino, qui a une belle écharpe, et qui va l’aider à échouer sur l’île des Phéaciens. Il s’endort et la très belle Nausicaa, une jeune princesse, qui le trouve sur la plage, le conduit chez son père. Elle en prend soin. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’on va apprendre toute son histoire, en fait, à Ulysse. Il va commencer à dire « je » : on est le produit d’une histoire dont on cherche à devenir le sujet (4).
N : Si cela se passe à cette étape-là, ce n’est pas par hasard ?
A : C’est la fin du parcours en fait. Il était raconté par les autres, on parlait de lui, mais ce n’est pas lui qui parlait en son nom. Il va raconter son récit. Le roi de Phéacie va même lui proposer de devenir son gendre, en épousant la jeune Nausicaa. Et il va dire non. C’est l’homme qui sait dire non à des tentations extraordinaires.
N : On retrouve l’idée de la fidélité à soi et de loyauté, qui m’est chère (5).
A : Exactement, loyauté à Pénélope et Ithaque, mais aussi à ses valeurs et croyances. Et à la fin de cet épisode, les portes du monde hors du temps et de l’espace – des chimères, des fantasmes -, se referment. Ce monde-là n’existe plus, et les phéaciens vont l’aider à rejoindre Ithaque, avec un bateau formidable qui avance par la pensée. Poséïdon va les punir en démolissant leur bateau. Ce n’est pas évident de s’opposer à Poséïdon, cette puissance archaïque.
N : Aujourd’hui, Poséïdon ce serait qui ou quoi ?
A : Ah, cela pourrait être ces forces qui détruisent la Terre ou les humains, comme ce minuscule virus invisible que nous subissons. Il a une forte capacité à ébranler, comme nous le sommes en ce moment. Ulysse de retour à Ithaque fait tout un travail généalogique, il va rencontrer son fils et son père. Et tous ceux qui l’ont connu. Avant de revoir Pénélope, en dernier. Et il va falloir qu’il fasse la preuve que c’est lui, car il apparaît sous la forme d’un mendiant.
N : Elle est méfiante.
A : Oui et elle a raison, elle a dû faire face à des prétendants qui voulaient l’épouser et sont en train de dilapider la fortune d’Ulysse. Elle est très forte Pénépole. Elle incarne une figure féminine hors du commun, qui doit elle aussi résister à la tentation. Ce sont des imposteurs, ces prétendants qui sont aussi en nous, avec nos illusions infantiles, qui ne mènent à rien. Puis c’est cette histoire merveilleuse sur la preuve et la construction du lit nuptial. Il est le seul à savoir que le lit ne peut pas être déplacé, car il est construit autour d’un arbre. Quelle belle lecture de l’amour conjugal. Se pose la question de comment reconstruire le couple à l’heure de la retraite, car le corps a vieilli, le jeune homme qu’il a été n’est plus et comment il a changé. Cela rejoint ton interrogation sur l’identité : comment l’identité s’est transformée petit à petit, et en quoi on est toujours la même. Il faut avoir une sacrée force pour rester fidèle à soi.
N : Dans ton livre, tu écris que le retour à Ithaque est une transformation identitaire.
A : Oui, c’est-à-dire que c’est la fin de la transformation. Tout le voyage d’Ulysse prend 10 ans. Dans la réalité pour les retraités, cela ne prend pas 10 ans, mais cela peut prendre quelques années. On a quitté un lieu, c’est la transition et le voyage, et le moment où il arrive à Ithaque et combat les prétendants pour se faire reconnaître, c’est le moment où il est dans son identité profonde : il est le roi d’Ithaque. Même si ce n’est plus le même homme parti il y a 20 ans pour faire la guerre de Troie. En plus, il découvre un fils qu’il n’a jamais connu, et une femme qui a vieilli.
N : A la fin de l’Odyssée, on comprend que ce n’est pas fini, d’autres défis l’attendent.
A : Oui, en effet, et c’est le cas aussi des retraités, qui se retrouvent à deux enfermés entre quatre murs, 24 h sur 24. L’aventure n’est pas finie. On l’entend en ce moment en cette sortie du confinement. Certains se séparent. Ils n’ont pas supporté cette cohabitation.
N : Je me suis dit en effet que le confinement allait être un crash test pour les couples !
A : (rires) Oui, tu as raison ! L’aventure n’est pas finie pour le retraité, car selon les âges, de nouvelles questions vont se poser. Aux niveaux du corps, de la maladie, des activités, des envies sexuelles, du couple, de la vie sociale … On est revenu chez soi, on est soi, on se retrouve, avec cette question : quelle est ma place ? Quel est mon rapport à moi, aux autres et au monde ? Il y a un temps de répit, au bout de cette grande transition où Ulysse est enfin à Ithaque.
N : J’ai noté cette question que tu poses dans ton livre : où est notre propre Ithaque et à quoi peut-elle ressembler ? Les bouddhistes disent que lorsque l’on médite, on revient dans sa maison, on revient à soi.
A : Oui, si on regarde avec un peu de distance, on parle de la même chose. C’est retrouver le soi comme le dit Jung, il s’agit de retrouver ce qui est central, au cœur de soi, de notre être profond. Quand Ulysse arrive à Ithaque, son chemin n’est pas fini, il y aura d’autres aventures, on ne peut que les imaginer. Dans les séminaires que j’anime, je demande : « Comment voyez-vous votre futur ? ». Les stagiaires arrivent à l’imaginer, mais avec beaucoup de peurs. C’est un inconnu, tous les chemins balisés de la maison, du travail, des enfants, du mari, tout est fini. Si je ne me lève plus pour aller au travail, qu’est-ce qui se passe ? C’est tout le rapport à l’espace et au temps qui doit être revu. Il faut du temps pour « détricoter » ce que l’on a été, avant d’imaginer ce que le futur pourra être. Il faut changer de matrice en fait. Ce que l’on a vécu pendant deux mois avec le confinement, c’est en accéléré ce que vivent les retraités lorsqu’ils sont dans ce passage de transition. Ils disent : « Je ne sais pas vers quoi je vais, je remplis, car il y a du vide… », c’est ce que l’on a vécu aussi collectivement ces derniers mois. Allons-nous saisir le Kairos, l’opportunité, de changer de monde ? Quand la poésie est là, c’est tout de même plus facile à exprimer n’est-ce pas ? Les mythes peuvent nous aider à mettre de la poésie et de la beauté dans le tragique que nous vivons parfois. A retrouver sens et beauté dans nos vies, là où l’on peut. »
(3) Autre ouvrage passionnant à lire sur l’épopée humaine : Histoires de toujours, dix récits philosophiques par Henri Pena-Ruiz, Editions Flammarion 2008/J’ai lu.
Selon une étude, les légendes pourraient avoir été racontées dès la fin du Néolithique, il y a de cela 6 000 ans. L’analyse, basée sur la phylogénétique, discipline qui compare la proximité génétique entre deux populations, chez 50 peuples indo-européens, met en avant la stabilité de structures narratives, de la Scandinavie à l’Anatolie. En recoupant l’étude des traditions orales, sur un corpus composé uniquement des contes contenant de la magie, et le moment où les populations se sont génétiquement éloignées, les chercheurs ont mis en évidence quels ancêtres communs racontaient quelles histoires. Ainsi, La Belle et la Bête serait racontée depuis au moins 4 000 ans…Nos contes de fées ne dateraient donc pas du 16e siècle.
Mais pourquoi les mythes sont-ils si importants ? Parce que les humains ont besoin de croyances, et parce que leur identitése construit sur des histoires qui leur sont racontées. C’est ce que développe brillamment Nancy Huston dans son essai L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Elle y explique avec ses mots et son style de romancière reconnue en quoi les récits contribuent à la constitution de l’identité, comme le font les sociologues cliniciens à leur manière.
Recherche de sens : « notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi« . Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans chercher à comprendre. Et nous comprenons essentiellement, par les récits, c’est-à-dire des fictions. « Freud écoutait, médusé, le roman familial de ses patients. Sa découverte immense : ce qui est déterminant est ce qui fait sens pour le sujet, et seulement cela. »
On ne naît pas soi, on le devient, le soi est une construction : le prénomtout d’abord est un exemple de l’arbitraire qui se transforme en nécessité. « Nous recevons un prénom, qui avant d’échouer sur nous, a été rempli de sens ». Par le patronyme, nous sommes reliés à une lignée, nous avons une place définie, c’est l’essentiel, même si les règles patronymiques sont différentes d’une contrée à l’autre. Grâce à nos descendants, nous entendons un certain nombre d’histoires de notre famille qui nous pénètrent et nous façonnent à vie.
« Devenir soi, ou plutôt se façonner un soi, c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration ».
« Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. »
Je trouve toujours très enrichissant de lire Nancy Houston, je dévore ses romans, peut-être parce que son identité multiple, « romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue » comme elle se définit elle-même (L’espèce fabulatrice, page 52) – j’ajouterais féministe, intellectuelle engagée, multipliant les collaborations artistiques (avec des illustrateurs, peintres, photographes, metteurs en scène et j’en oublie) – donnent une coloration unique aux histoires qu’elle raconte et à la façon dont elle les raconte.
Pour en savoir plus : dans une série de huit Grands entretiens, Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique et professeur honoraire au Collège de France, fait partager sa passion de la culture classique et des mythes.
« Les mythes sont la forme de narration la plus épanouissante : ils servent à documenter des événements, expliquer l’inexplicable, fonctionner comme des manuels de moralité. » selon Akanksha Singh.