Ce que n’est pas l’identité

    Je suis tombée par hasard sur ce podcast avec pour invitée sur France culture Nathalie Heinich sociologue au CNRS, auteure de l’Elite artiste puis du Paradigme de l’art contemporain. Après Des Valeurs, Prix Pétrarque l’an dernier, Ce que n’est pas l’identité, son nouvel essai, paraît chez Gallimard, dans la collection Le Débat. Nathalie Heinich a choisi de définir l’identité au travers de ce qu’elle n’est pas. Délestée, allégée de toutes connotations superflues, l’identité se définit dans la perception qu’on a de nous-mêmes et dans le regard des autres.

    Morceaux choisis, qui viennent corroborer et enrichir ce que j’écris sur mon site depuis plusieurs années, sous un angle différent :

    L’identité c’est d’abord une représentation mentale de ce que nous sommes, de ce que sont les autres, de ce que sont des identités abstraites telles qu’un pays par exemple. Les représentations sont difficiles à se figurer. Elles sont arrimées à des objets, à des institutions. Une carte d’identité par exemple est un bon objet, des visages, car nous sommes aussi défini.e.s par notre corps, des vêtements, notre apparence… Pour le pays auquel nous appartenons, le drapeau est un symbole d’identité, le fronton de l’Assemblée nationale etc.

    L’identité n’est pas une identité objective qui serait là une bonne fois pour toute. Elle se construit, se fabrique, se négocie, se raconte, et même temps, elle n’est pas non plus totalement mouvante, et pouvant se modifier à sa guise.

    Une représentation mentale collective partagée est ancrée dans des objets, dans des institutions, et on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Pour exemple, l’identité sexuée : beaucoup voudraient sortir d’une assignation à un genre, et on voit bien que cela ne va pas de soi. Il y a une plasticité identitaire, mais elle n’est pas infinie.

    Il est intéressant de voir que des constructions identitaires peuvent se faire soit sur l’affirmation d’une différence « je suis qui je suis et je ne ressemble à personne d’autre », soit sur l’affirmation de ressemblances, « j’appartiens à tel collectif, à ma famille, mon village, ma religion, mon pays etc. » Ce qui est extraordinaire, c’est que l’identité est les deux à la fois. Ce sont des définitions contradictoires, qui construisent l’une et l’autre notre rapport à l’identité. Nous pouvons selon les moments, selon les contextes, nous définir en tant que personne irréductible à toute autre, ou bien comme individu appartenant à un collectif. C’est heureusement la grande liberté que nous avons.

    Je complèterai cette approche suite à la lecture d’un article lu dans Télérama (n °3799 du 02/11/2022) intitulé « Je ne suis pas que ça » sur les dangers de s’enfermer dans une identité unique et univoque (de race, de genre, de religion …), par ces temps incertains où le manque de repère peut amener à ce rétrécissement de soi. « Non seulement, nous sommes pluriels, mais nous évoluons tous. Il faut assumer le fait que l’identité est par nature composite. Et même troublée » affirme ainsi Myriam Revault d’Allonnes, chercheuse associée au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences po. Elle complète : « La confusion grandit entre deux notions : semblable et identique. Pourtant, ce ne sont pas des synonymes : mon semblable, c’est celui qui appartient à l’espèce humaine … or il n’est jamais le même que moi ! ». Sous le glissement sémantique se joue donc une certaine conception de l’altérité. Dephine Horvilleur, rabbine et écrivaine, renchérit : « Appauvrir nos définitions identitaires incite non seulement à n’entrer en contact qu’avec ses clones, mais cela pousse à considérer les autres comme des ennemis. Si vous pensez qu’une seule chose vous définit, et que l’individu d’en face ne la partage pas, alors vous n’avez plus rien en commun. L’obsession identitaire crée des assignations, des sédentarisations mentales et religieuses, des obsessions d’authenticité et de pureté, qui de mon point de vue, sont toujours le premier pas vers une forme de fanatisme ».  Elle poursuit : « Aucun de nous n’est uniquement sa naissance, et aucun n’est uniquement ce qu’il a décidé. Nous sommes ce que nous faisons, à la fois de notre naissance et du chemin que nous empruntons pour aller vers un ailleurs », propos qui rejoignent ceux des penseurs de la sociologie clinique à laquelle j’ai été formée (cf. la définition de l’identité par le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac). 

    A découvrir, les ateliers que j’anime sur l’expression de son identité professionnelle.

      L’interprétation sociologique des rêves

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      J’aimerais partager avec vous quelques extraits d’une interview lue dans Télérama (1) qui a apporté de l’eau à mon moulin sur les rêves et la notion d’identité qui m’est chère.

      Il ne s’agit pas ici des rêves ou aspirations tels que je les aborde dans les accompagnements Shynleï que je pratique depuis quelques mois. Il s’agit de nos rêves nocturnes, analysés sous un angle particulier par Bernard Lahire (2), qui signe un nouvel essai, L’interprétation sociologique des rêves, que je vais m’empresser d’aller acheter à ma librairie préférée.

      Son ambition : renouveler de fond en comble la théorie freudienne du rêve, dont Didier Anzieu (3) affirmait : « Nul psychanalyste ne l’a mise en question et aucun des chercheurs des disciplines voisines (sociologie, ethnologie, psychiatrie, neuropsychologie, psychologie expérimentale et cognitive) n’a depuis près d’un siècle proposé avec succès une nouvelle conception du rêve. »

      « A priori, rien n’est plus éloigné de la sociologie que le rêve, qui semble être un objet strictement individuel, une production imaginaire involontaire survenue durant le sommeil – donc durant un temps où le rêveur s’est retiré du flux des interactions sociales ordinaires, des sollicitations de son entourage extérieur. Incohérent en apparence, toujours mystérieux, le rêve incarne même ce qu’il y a de plus bizarre au sein du fonctionnement individuel… Bref, il représente un objet peu tangible pour la sociologie, qui préfère se tourner vers les groupes ou les institutions.

      Pour Freud, le travail du rêve consiste toujours à transformer, déguiser un contenu latent inconscient en un contenu manifeste qui vient détourner la censure… Je ne crois pas, pour ma part, que l’inconscient soit le refoulé ni que la censure joue un rôle aussi important dans le rêve, je crois au contraire que le rêveur, qui est un narrateur omniscient, communique avec lui-même de façon très implicite. Si nous rêvons avant tout avec des images, le récit de rêve reste le seul accès possible au contenu de ce qui a été rêvé durant le sommeil. Objet complexe, le rêve est donc le mélange du produit de l’activité psychique à l’état endormi (le rêve vécu), de la remémoration (le souvenir du rêve) et de la formulation verbale à l’état éveillé de ce qui a été rêvé durant les périodes de sommeil (le récit de rêve).

      Alors que pour Freud, le rêve est toujours la réalisation (déguisée) d’un désir (inassouvi), il est plutôt à mes yeux l’expression d’un problème en cours, non encore résolu par l’individu. Le rêve est donc tout sauf la mise en scène de situations désirées ; sans être toujours un cauchemar, le rêve est le lieu de tous les soucis, de tous les conflits, de toutes les préoccupations.

      Comprendre de quoi nous rêvons, pourquoi nous rêvons sous cette forme-là et ce que cela dit de nos vies dans la société nécessite d’entrer dans la biographie sociologique du rêveur, qui consiste à reconstruire les expériences socialisatrices successives (familiales, scolaires, professionnelles, sentimentales, politiques, religieuses, culturelles) à travers lesquelles chacun s’est constitué.

      Chaque entretien mené depuis deux ans, conduit à partir des récits écrits par les rêveurs, est singulier. Il procède à des explications-précisions, à des associations et à des questionnements biographiques en lien avec les différents éléments du rêve, en vue de révéler les problèmes liés à l’histoire personnelle des rêveurs qui structurent leur vie sociale.

      Je ne les considère pas comme des patients, mais bien comme des enquêtés. Ce qui m’importe, c’est plutôt de ramener la psychanalyse dans le champ des sciences sociales et humaines. Je fais partie des quelques sociologues qui croient que la recherche en sciences sociales peut aujourd’hui progresser. Pour comprendre, il faut  unifier les efforts de connaissance émanant de chercheurs et de disciplines trop souvent séparés, voire concurrents. Le rêve est un objet parfait pour traverser les frontières disciplinaires et rassembler les savoirs dispersés. »

      (1) Télérama 3550 du 24/01/2018

      (2) Bernard Lahire, Professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon (Centre Max Weber) et membre senior de l’Institut universitaire de France.

      (3) Didier Anzieu, psychanalyste. Il a laissé une ouvre importante en psychanalyse, développant le concept de moi-peau, et ayant beaucoup travaillé sur les groupes, s’appuyant notamment sur les travaux de Wilfred Ruprecht Bion. A partir de l’influence d’autres psychanalystes comme Mélanie Klein et Heins Kohut, il a tenté avec beaucoup de finesse, d’analyser non pas les ouvres d’Art mais le processus créatif, la création. Sa réflexion sur l’ouvre de Samuel Beckett montre à la fois la particularité de l’auteur dans les liens avec la création mais aussi une tentative de modélisation d’une topologie propres aux créateurs.

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      Mémoire individuelle, mémoire collective

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      Attachée aux passerelles et à ce qui relie, comme mon parcours en témoigne (dans la communication et l’accompagnement professionnel), je souhaitais vous faire part d’une initiative remarquable de chercheurs ayant décidé après les attentats du 13 novembre 2015 de lancer un programme transdisciplinaire inédit : une étude sur la genèse du souvenir, s’étendant sur 12 ans, avec le recueil de témoignages de 1 000 personnes, interrogées à quatre reprises.

      Cette démarche, pilotée par l’historien Denis Peschanski du CNRS et le neuropsychologue Francis Eustache de l’INSERM, permettra de comprendre comment s’articulent mémoires privée et publique. Ce programme de recherche baptisé « 13 novembre » réunira historiens, sociologues, neuropsychologues, lexicologues, philosophes, spécialistes des sciences cognitives…

      Selon l’historien, interrogé par le magazine Télérama (T3487 09/11/2016), « on ne peut pas comprendre la mémoire collective si l’on ne prend pas en compte la dynamique cérébrale individuelle de la mémoire. Inversement, la révolution de l’imagerie cérébrale a montré que si l’on voulait comprendre ce qui se passait dans le cerveau, il fallait intégrer l’impact du social. » Il poursuit : « Dans Mémoire et traumatisme (2012, INA Editions), un livre d’entretiens croisés avec le neuropsychiatre et éthologue Boris Cyrulnik, celui-ci me faisait remarquer que, lors d’examens de patients en IRM, on s’apercevait que les zones de la mémoire dans le cerveau étaient les mêmes que celles de l’anticipation. C’est une donnée cruciale pour un historien qui travaille sur des témoignages. »

      Boris Cyrulnik, dans ce même ouvrage que je vous recommande, complète ce propos : « Les circuits de la mémoire sont les mêmes que les circuits de l’imagination. » Le lobe préfontal activé par la mémoire est le socle de l’anticipation : « Ces personnes (victimes d’accidents de la route) ne peuvent aller chercher dans leur mémoire de quoi formuler un récit, alors qu’elles savent répondre correctement à nos questions. La mémoire est donc là, mais l’anticipation du passé, l’anticipation de la mémoire et son intentionnalité ne leur permettent pas d’utiliser ces souvenirs pour en faire un récit adressé. Ce qu’on imagine est alimenté par ce qui est passé, mais on l’imagine à venir, et on utilise des épisodes du passé pour construire son avenir. Cela pose un problème important quand à la construction de la mémoire : nous disposons dans notre cerveau d’un appareil à construire la mémoire et c’est le même appareil qui nous sert à imaginer. Voilà de quoi troubler l’historien ! »

      Christophe André le dit aussi avec ses mots dans une chronique sur France Inter intitulée « La mémoire est au coeur de notre identité » (merci Gabrielle de me l’avoir indiquée !) : « La fonction de la mémoire, c’est aussi se construire et se définir. Se souvenir pour se construire ? Absolument. Car le vivant, c’est une mémoire qui agit disait le chercheur Henri Laborit. Le vivant a besoin de se souvenir pour que nos expériences passées, échecs et succès, éclairent nos actions à venir. Tout apprentissage est basé sur la mémoire, et tout développement personnel aussi. Se souvenir pour se construire, mais aussi pour se définir. Car la mémoire est au coeur de notre identité sous la forme de ce que l’on nomme mémoire autobiographique, qui compile tous les souvenirs des moments de notre vie, grands et petits, vrais ou faux, et les organise en un récit cohérent. Le philosophe Paul Ricoeur parlait ainsi d’identité narrative, c’est l’histoire de notre vie que nous écrivons nous-mêmes, ce « qui je suis » raconté par moi-même. »

      « La mémoire du futur, troublante expression : c’est un faux oxymore, comme mémoire et oubli. » (Denis Peschanski, 2014).

      Un duo vertueux, mémoire et oubli

      Mémoire et oubli (Francis Eustache, Ed. Le Pommier) sont loin de représenter deux fonctions antagonistes. Ils partagent au contraire les mêmes objectifs : gérer de façon optimale la montagne de souvenirs qu’engendre la vie quotidienne. Que ce soit pour la mémoire individuelle ou la mémoire collective, l’oubli est indispensable au bon fonctionnement de la mémoire.

      Le déni permet de mettre en lumière certains événements qui fabriquent du mythe : « Ce mythe a une fonction sociale importante, puisqu’il nous permet de vivre ensemble, de partager la même représentation, de nous sentir en sécurité. Partageant les mêmes mythes, les mêmes représentations, les mêmes croyances, nous voilà alors frères (c’est ce que disent les religieux ou les idéologues). Le déni et l’oubli sont des mécanismes de la mémoire qui nous permettent de nous fabriquer une représentation claire de ce qui nous est arrivé. On ne ment pas. C’est une reconstruction à partir de matériaux de la mémoire insus, ou inconscients. Avec l’âge, lorsque la mémoire immédiate tend à s’effacer, les souvenirs ressurgissent comme s’ils s’agissait d’aujourd’hui. La biologie s’associe à la culture pour modifier les récits des personnes âgées » (Boris Cyrulnik, dans Mémoire et traumatisme : l’individu et la fabrique des grands récits INA Editions, 2012).

      Comment définir la mémoire collective ?

      « La représentation sélective du passé façonne la construction identitaire d’un groupe. Pourquoi choisit-on certains événements et pas d’autres ? Prenons un exemple : l’exode de juin 1940. On estime que l’exode a concerné 25 à 30 millions de personnes sur une population de 40 millions d’habitants. Or, pour passer dans la mémoire collective, l’exode devait avoir un sens, une utilité sociale. Mais que fait-on avec la fuite, la peur, la honte ? On n’en a rien fait pendant longtemps, contrairement à la mémoire de la Résistance, qui participait de la reconstruction de la France. »

      A écouter :

      13 novembre, où en sont les sciences sociales ?

      Programme Remember, 10 ans après.

      A regarder, une vidéo de présentation du programme à l’Assemblée Nationale.

      Dans un autre genre, mais autour de la même thématique, découvrons le travail artistique de Anne et Patrick Poirier, voyageurs de la mémoire, dont l’oeuvre qu’ils élaborent à deux est une métaphore du temps où passé et futur sont étroitement mêlés : elle donne à voir la fragilité des cultures, la fragilité des êtres. Lire leur interview.

      Extrait, Anne Poirier : « Moi je ne vois pas ces séparations que l’on fait dans le temps. Pour moi le temps est une continuité. On peut, grâce à la mémoire, se promener en avant, en arrière, et au milieu…Pourquoi on s’interdirait de voyager dans le temps ? Moi je revendique un regard nostalgique : je suis aussi nostalgique du futur ! Il y a un tas de nos travaux qui regardent le futur : soit qui y voient un cauchemar soit qui y voient une utopie. Notre travail est peut-être plus situé vers le futur que vers le passé. »

      Enfin, je souhaite partager avec vous un extrait d’un livre magnifique que je viens de terminer, Le ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena, qui porte sur la mémoire : « Est-ce qu’on charrie vraiment, dans ce liquide qui nous fait vivre, ou qui nous tue, des histoires qui peuvent se dire par des mots ? J’ai souvent affirmé, en écrivant, que j’écrivais seulement pour survivre à mon passé. J’ai souvent écrit que l’oubli était plus important que la mémoire. J’ai souvent songé, comme Pasolini, que celui qui oublie jouit plus que celui qui se souvient. Aujourd’hui, pourtant, alors que le soir tombe sur Paris, alors que le soleil colore le couchant du même sang et du même miel que le ciel de Buenos Aires il y a soixante-dix ans, alors qu’épuisé d’avoir éclairé une journée de plus de cette espèce toujours humaine et toujours barbare il darde ses derniers rayons sur les fenêtres de mon bureau, moi qui n’ai jamais aimé ni la mémoire ni le sang, j’ai envie de dire que Mopi a raison… (ndlr : Martin Caparros, cousin de l’auteur, a écrit que l’histoire de son arrière-grand-mère morte à Treblinka était aussi son histoire : l’histoire de son sang). J’aime penser, comme je vieillis, que quelque chose de mon passé vit en moi – de même que quelque chose de moi, j’espère, vivra dans mes enfants« .

      Et je fais mienne cette phrase de conclusion. A vos commentaires !

      Lire la suite de cet article.

      Pour la sociologie

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      Premier billet, un hommage au livre de Bernard Lahire aux éditions La Découverte : Pour la sociologie. Pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ».

      J’ai découvert en lisant son livre cette expression d' »excuse sociologique ». Elle apparaît par exemple lors d’un discours prononcé en 2009 devant la National Association for the Advancement of Colored People par le président Barack Obama : « Nous devons dire à nos enfants : oui, si vous êtes afro-américains, les probabilités de grandir au milieu du crime et des gangs sont élevées. Oui, si vous vivez dans un quartier pauvre, vous ferez face à des défis auxquels quelqu’un vivant dans une banlieue riche n’a pas à faire face. Mais ce n’est pas une raison pour avoir de mauvaises notes (applaudissements), ce n’est pas une raison pour manquer la classe (applaudissements), ce n’est pas une raison pour renoncer à votre éducation et abandonner l’école (applaudissements). Personne n’a écrit votre destin pour vous. Votre destin est entre vos mains, vous ne pouvez pas l’oublier. Voilà ce que nous devons enseigner à tous nos enfants. Aucune excuse ! (applaudissements) Aucune excuse ! » (page 22).

      Bernard Lahire pose l’enjeu : cette affirmation du président américain rend « responsables » les élèves issus des familles populaires de leurs échecs scolaires. « Chacun a son destin entre les mains et n’a, par conséquent, aucune excuse lorsqu’il échoue : on sacralise d’autant plus l’individu libre et autonome qu’on veut le rendre responsable de tous ses malheurs » (page 23).

      Je vous conseille vivement la lecture de ce livre, pour entrer dans une explication claire, didactique, sans jargon universitaire, de ce qu’est réellement la sociologie. Avec les arguments clés suivants : la volonté de comprendre du sociologue n’est pas excuse, ni jugement, ni déresponsabilisation. Le sociologue n’est pas là pour dire ce qui est bien ou mal, il est là pour décrire les faits et la réalité, telle qu’elle est, même si elle ne fait pas plaisir.

      « La sociologie dit seulement que les choix, les décisions et les intentions sont des réalités au croisement de contraintes multiples. Ces contraintes sont à la fois internes, faites de l’ensemble des dispositions incorporées à croire, voir, sentir, penser, agir, forgées à travers les diverses expériences sociales passées, et externes, car les choix, les décisions et les intentions sont toujours ancrés dans des contextes sociaux et même parfois formulés par rapport à des circonstances sociales ». (page 56)

      « La sociologie fait apparaître les logiques présidant à des pratiques… elle historicise des états de fait tenus pour naturels… elle désubstantialise aussi les individus qui ne sont devenus ce qu’ils sont que reliés à toute une série d’autres individus… elle compare et met en lumière les transformations de phénomènes considérés comme éternels et invariants… et elle contredit les mensonges volontaires ou involontaires sur l’état du réel et défait les discours d’illusion ». (page 86)

      Pour finir et pour faire le lien avec la sociologie clinique qui m’est chère, « la grille de compréhension du monde par l’étude de l’environnement social ne s’oppose pas à la compréhension de notre histoire personnelle singulière… Il est possible par un travail de reconstruction minutieux, de saisir les multiples conditions sociales de production de soi ; un soi sans cesse formé dans un tissu de relations sociales, de liens d’interdépendance multiples. » (page 155)

      C’est ce travail de reconstruction que je propose dans l’atelier « Exprimer son identité professionnelle » (voir rubrique Domaines d’intervention).

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