Héritage familial et métamorphose de l’identité

Dessins d'un arbre stylisé avec des feuilles, sur un fond beige.

La linguiste et directrice de recherche émérite au CNRS Irène Fenoglio présente son livre Tout héritage est une métamorphose, aux Editions Albin Michel : elle explore comment les héritages familiaux, les récits et les lectures transforment notre identité. Elle rejette la notion d’origine fixe au profit d’une vision dynamique, inspirée de Bergson, où le passé se réinvente continuellement vers l’avenir.

Invitée par Charles Pépin dans son émission Sous le soleil de platon, ils interrogent toutes les manières dont le passé passe en nous pour faire de nous ce que nous devenons.

Irène Fenoglio voulait rendre hommage à ses parents, l’écriture de ce livre lui a paru le meilleur moyen de revenir sur l’héritage qu’ils lui ont laissé. Elle s’interroge : « Nous sommes constitués de quoi ? De ce que nous recevons, de ce que nous allons chercher tout au long de la vie, ce que nous allons chercher chez nos ancêtres, chez nos parents, ou dans les lectures, dans les rencontres avec les personnes. Donc tout ça se métamorphose et c’est un héritage. Nous sommes constitués de cet héritage immatériel. »

Charles Pépin lit un extrait du livre : « Nous héritons de copeaux. Nous sommes façonnés de copeaux inégaux, venus de tailles et rabotages inconnues. Seuls certains plus récents nous apparaissent pour ce qu’ils sont, parce qu’ils laissent des échardes. Tous ces copeaux s’accumulent, se recouvrent diversement, se compactent, puis forment notre figure. »

Commentaire d’Irène Fenoglio : « J’ai vu mon père travailler le bois. C’était très important pour moi de le regarder travailler, qu’il fasse quelque chose qui aboutisse et dont il soit fier. Par ailleurs, moi, je fais aussi de la sculpture. Je taille le bois, je taille la pierre. »

Ses parents étaient immigrés italiens. Son père coiffeur d’abord, métier dont il avait honte, puis maçon. Sa mère, pantalonière, a travaillé chez les tailleurs dès l’âge de 13 ans.

Charles Pépin : « Vous héritez de gestes et de non-dits, et surtout de petites phrases qui pourraient sembler n’être pas importantes, et vous montrez que dans l’héritage que vous avez reçu, elles ont joué un rôle central. Par exemple, ne coupe pas les cheveux en quatre ! »

Réponse : « J’étais curieuse… je m’intéressais à tout ce qui se disait, j’avais une attention à ce qui se disait, j’entendais, j’écoutais, ça produisait des interrogations en moi, et donc je posais des questions, je posais tout le temps des questions, et ma mère, qui avait bien autre chose à faire que répondre à toutes mes questions, me disait, il faut toujours que tu coupes les cheveux en quatre, arrête, on dit ça, c’est ça, point final. »

Charles Pépin : « Qu’est-ce que le rapport de vos parents au travail manuel a laissé comme trace que vous avez fait fructifier en étant chercheuse en linguistique ? »

Irène Fenoglio : « Le fait de ne pas lâcher la chose tant qu’on ne l’a pas terminée. L’insistance. La méticulosité. Par exemple, quand mon père a voulu construire sa maison, à partir du moment où il a acheté le terrain, tous les dimanches, tous les dimanches, il travaillait à ça. »

Charles Pépin revient sur la thèse centrale du livre : « Vous critiquez beaucoup la notion d’origine, qui serait trop localisée, qui serait trop déterministe. Et vous dites qu’il n’y a pas une origine, il y a des sources qui coulent, qui digressent, se dispersent, s’alimentent ou se séparent. »

Réponse : « Oui, je pense profondément que si on cherche une origine, d’abord on ne la trouve pas. Je critique cette métaphore des racines que j’emploie moi aussi à mon corps défendant, mais qui à mon avis désigne quelque chose de faux pour ce qui est de l’humain. Parce que les racines sont là pour immobiliser l’arbre, selon les aléas du climat, pour qu’il puisse puiser sa nourriture. Il faut qu’il reste en quelque sorte immobile. Et les humains, ce qui les caractérise, maintenant on le sait, c’est la bipédie. Donc si vous voulez, cette métaphore d’avoir une origine, des racines… Ça nous fait entrer dans un système qui nous assigne un lieu dont il ne faudrait pas s’éloigner. La source, l’eau, emmène toujours quelque chose avec elle et le dépose là, il emporte autre chose, et ça se transforme, et ça devient une métamorphose. »

Charles Pépin : « Bergson a une jolie expression, il parle de récapitulation créatrice. Pour lui, aller de l’avant, c’est toujours récapituler ses héritages, mais de manière créatrice. Mais ça veut quand même dire qu’il y a une base et qu’on peut les ressaisir dans le mouvement par lequel on va de l’avant. »

Dans la chanson de Benjamin Biolay sur l’héritage, Irène Fenoglio relève : « Ce n’est pas ta faute ». « Il n’y a pas de faute, je veux dire, dans l’héritage et dans la façon dont nous poursuivons notre vie. Il n’y a pas de jugement moral à porter. Il y a chacun qui va puiser quelque chose. Je ne peux jamais me placer sur le plan de la morale sociale ou du jugement. »

Charles Pépin : « Oui, mais il y a une éthique. C’est-à-dire qu’il y a le souci de faire quelque chose de toutes les traces que les anciens ont laissées en moi. Et ça c’est présent dans le livre. »

Irène Fenoglio :  » J’en suis consciente, j’ai voulu même l’écrire, c’est qu’on n’est jamais responsable de ce qu’ont fait nos parents, nos ancêtres, nos précédents, mais on est absolument responsable de la façon dont on le considère, dont on en fait quelque chose ou pas, mais dans la façon dont on ne l’ignore pas. »

« Une personne, dit Bergson, c’est une manière de recevoir son passé et de l’emmener vers demain.« 

Charles Pépin et Irène Fenoglio reviennent sur le merveilleux livre de Romain Gary, La promesse de l’aube, et l’hommage que l’écrivain a rendu à sa mère russe amoureuse de la France. Ce livre nous dit que l’on hérite du récit : « Oui, on ne se passe pas dans la vie de récits. Je ne veux pas dire tout est récit, mais une grande partie de ce qu’on fait, de ce qu’on pense, de ce dont on hérite, ce sont des récits. »

Charles Pépin : « Oui, d’ailleurs, sur cette question d’identité, tellement compliquée en philosophie, puisqu’on voit bien que l’identité au sens fixe est une illusion, un leurre. Comme vous le dites très bien, on est mélangé, on parle de tous ces copeaux, ces choses hétéroclites. Et aussi, on est en mouvement. Il y a une proposition qui a un peu réconcilié tout le monde, c’était celle de Paul Ricoeur, qui affirme que l’identité est narrative. Je suis au moins le JE qui me donne à moi-même mon histoire. »

Irène Fenoglio : « Je dirais encore qu’on n’a pas une seule identité, un seul récit. Le récit, on le recommence tous les jours. On lit un livre, on rencontre une personne. Et le récit se renouvelle, se métamorphose. On n’a pas une identité qui ne bouge pas. »

En conclusion, elle poursuit sur cette notion intéressante à approfondir : « L’héritage, il faut aller le chercher. Ce n’est pas un événement, l’héritage. Ce n’est pas un testament, un papier qui dit voilà ce que je t’ai transmis et voilà ce que tu reçois. Cela se fait avec l’argent. Alors que l’héritage est vraiment une composition mystérieuse, intime. Je dirais que c’est une alternance ou un carrefour entre un savoir puisé et interprété et une intimité complètement mystérieuse faite de conscient et d’inconscient qui fait que les choses se transforment à nous pour construire notre récit, notre fil de vie et nous faire avancer. »

Mohamed Mbougar Sarr : « Le passé a du temps, il attend toujours avec patience au carrefour de l’avenir. »

Photo de l’article tirée d’une très belle exposition sur Matisse (été 2026) au Grand Palais.

Monologue contre l’identité : « Il n’y a pas de Ajar »

Très belle exposition Pastels au musée d’Orsay avril 2023

J’aimerais m’attarder sur ce court essai de Delphine Horvilleur au sujet de Romain Gary, point commun avec Nancy Houston, que je cite régulièrement sur mon site. Romain Gary (déjà pseudo de Roman Kacew), avec cet autre pseudo Emile Ajar, publie ainsi incognito, et devient lauréat de deux Prix Goncourt, sous deux noms différents, alors que le règlement l’interdit : Les racines du ciel en 1956 et La vie devant soi en 1975. Au-delà de ce canular, cette double identité, enjeu de reconnaissance et de renaissance, fut-elle un piège ?

Les passionnés de Romain Gary auraient en eux une profonde mélancolie, très exactement proportionnelle à leur passion de vivre : « une volonté farouche de redonner à la vie la puissance des promesses qu’elle a faites un jour, et qu’elle peine à tenir » (page 12). « L’oeuvre de Gary/Ajar est le livre de chevet des gens qui ne sont pas prêts à se résoudre ni au rétrécissement de l’existence, ni à celui du langage, mais qui croient qu’il est donné de réinventer l’un comme l’autre ».

Delphine Horvilleur nous propose avec Il n’y a pas de Ajar (Editions Grasset, 2022), une réflexion sur l’obsession identitaire mortifère de notre temps et je suis tentée de lui donner la parole, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, moi qui m’interroge sur la notion d’identité depuis longtemps. Sa voix apporte une richesse précieuse au débat, je vous en laisse juge à la lecture de cet article.

« Autour de nous – tendez l’oreille – hurlent de toute part des voix qui affirment que pour être authentiques, il faudrait être entièrement définis par notre naissance, notre sexe, notre couleur de peau ou notre religion (page 15). Cette identité transmise par des générations passées nous empêcherait d’être autre chose que ce que notre naissance a dit de nous. Je pense encore et toujours à Romain Gary, et à tout ce que son oeuvre a tenté de torpiller, en choisissant constamment de dire qu’il est permis et salutaire de ne pas se laisser définir par son nom ou sa naissance. Permis et salutaire de se glisser dans la peau d’un autre qui n’a rien à voir avec nous. Permis et salutaire de juger un homme pour ce qu’il fait et non pour ce dont il hérite. D’exiger pour l’autre une égalité, non pas parce qu’il est comme nous, mais précisément parce qu’il n’est pas comme nous, et que son étrangeté nous oblige (page 18). Nous sommes pour toujours les enfants de nos parents, des mondes qu’ils ont construits et des univers détruits qu’ils ont pleuré, des deuils qu’ils ont eu à faire et des espoirs qu’ils ont placés dans les noms qu’ils nous ont donnés. Mais nous sommes aussi, et pour toujours, les enfants des livres que nous avons lus, les fils et les filles des textes qui nous ont construits, de leurs mots et de leurs silences » (page 31).

Je vous invite à lire ce monologue d’un homme étrange qui se dit le fils d’Emile Ajar, hommage à nos filiations littéraires. C’est le message d’un homme qui sait combien les fictions nous façonnent, ce que j’ai déjà eu l’occasion de partager sur ce site au travers des histoires de vie notamment.

Je souscris tellement à ses derniers propos sur les textes qui m’ont façonnée : je pense notamment, sans exhaustivité ou chronologie aucune à des auteurs ou autrices qui ont compté pour moi, comme en premier lieu Nancy Houston, mais aussi Hannah Arendt, Robert et Elisabeth Badinter, Primo Levi, Marguerite Duras, Robert Anthelme, Jorge Semprun, Ernest Hemingway, Julie Otsuka, Abnousse Shalmani, Emmanuel Carrère, Jim Harrison, Andreï Makine, Amine Maalouf, Carson McCullers, Tobie Nathan, Boris Cyrulnik, Philippe Sands, Joseph Boyden, Delphine de Vigan, Alice Ferney, Javier Cercas, Sofi Oksanen, Tahar Ben Jelloun, Camille Kouchner, Vanessa Springora, Margaret Atwood …

Constance Debré, autrice d’Offenses, son dernier livre paru aux Editions Flammarion, 2023, ne répond pas autre chose à la question de Nathalie Crom dans Télérama (n°3811 du 25 janvier 2023) : « se définir en tant que ceci ou cela n’est vraiment pas mon approche des choses. Parce que ce n’est pas ce qu’il y a de plus vrai dans la réalité de l’expérience humaine. Parce que l’obsession de l’identité est un oubli de l’autre. Je ne dis pas que l’on est tous pareils, et encore moins tous égaux, mais si on peut se parler, si on peut écrire des livres et être lu, si on peut essayer de faire société, c’est qu’il existe quelque chose de commun et d’universel. Ce truc universel, c’est un mélange de sentiments de solitude, de douleur, de violence, d’amour … bien plus passionnant que les identités. C’est quoi pour vous la vie ? C’est une question que j’adore ! »

En conclusion, je me sens proche de cette maxime de Jean-Paul Sartre que j’ai reprise dans ma brochure de présentation : « La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui ». L’idée de liberté et de bricolage identitaire me séduit et ouvre un champ à chacun et chacune d’entre nous dans sa construction et son développement tout au long de la vie, rien n’est figé, tout peut évoluer.

« L’humour est une affirmation de supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » Romain Gary

Etonnante coïncidence, avec dans ce documentaire intitulé Les identités de Mona Ozouf, l’historienne et philosophe nous donne sa définition de l’identité, sur la ligne de crête, entre fidélité, déterminisme, héritage d’une part et liberté, émancipation, affranchissement d’autre part. A écouter à partir de 38mn58, extraits : « Selon les contextes, on est tenté par l’une ou l’autre des approches, et c’est mon cas. Je n’ai cessé d’osciller entre les deux. Nous sommes tous faits d’appartenances multiples, qui commencent dès la carte d’identité, mais sont liées aussi à des opinions, rencontres, amitiés, à notre histoire en somme … que l’on ne peut réduire à une identité essentialisée. Au cours d’une vie, nous procédons constamment à des arbitrages entre des fidélités contradictoires. C’est la liberté qui nous reste, jouer entre nos appartenances. Nous pouvons les composer. C’est pourquoi j’ai appelé mon livre Composition française. Bref, cette identité que j’ai cherché à enfermer dans une définition est introuvable. Il y a toujours quelque chose de violent dans la définition de l’identité. Au lieu de nous demander sans arrêt qui nous sommes, demandons-nous plutôt qui est l’autre. L’identité est réflexive, elle se nourrit de la mémoire et de la conscience de soi. »