Don et contre-don

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J’ai eu l’occasion lors d’une séance de coaching de m’interroger sur le tryptique donner-recevoir-rendre avec à un client mal à l’aise face à la générosité de sa famille et ayant bien compris qu’une trop grande générosité place l’autre en dette. Je me suis donc intéressée de près à l’ouvrage fondateur de Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, (1) préfacé par Claude Lévy-Strauss, pour comprendre cette fameuse relation don / contre-don amenée par l’un des pères de l’anthropologie sociale.

Marcel Mauss a décrypté les trois obligations, donner, recevoir, rendre des tribus nord-ouest américaines. Pour lui, l’obligation de DONNER est l’essence même du potlatch. Un chef doit donner des potlatch, pour lui-même, pour son fils, son gendre ou sa fille, pour ses morts. Il ne conserve son autorité sur sa tribu et son village, voire sur sa famille, il ne maintient son rang entre chefs que s’il prouve qu’il est hanté et favorisé des esprits et de la fortune, qu’il est possédé par elle et qu’il la possède ; et il ne peut prouver cette fortune qu’en la dépensant, en la distribuant, en humiliant les autres, en les mettant à l’ombre de son nom… perdre le prestige, c’est bien perdre l’âme : c’est vraiment la « face », c’est le masque de danse, le droit d’incarner un esprit, … c’est vraiment la personna, qui sont ainsi mis en jeu… L’obligation de RECEVOIR ne contraint pas moins. On n’a pas le droit de refuser un don, de refuser un potlatch. Agir ainsi, c’est manifester qu’on craint d’avoir à rendre, c’est craindre d’être « aplati » tant qu’on n’a pas rendu. En réalité, … c’est « perdre le poids » de son nom… Mais en l’acceptant (le don), on sait qu’on s’engage… L’obligation de RENDRE dignement est impérative. On perd « la face » à jamais si on ne rend pas, ou si on ne détruit pas les valeurs équivalentes.

[1] Sociologie et anthropologie, Marcel Mauss, Editions Puf, 1950, 13ème édition novembre 2013. Et L’essai sur le don, 1923.

Et je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait d’un écrit de Paul Ricoeur analysant la théorie de Mauss, en y associant don et reconnaissance, avec un prolongement sur argent et vérité.

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La lutte pour la reconnaissance et le don, extrait d’un article publié par Paul Ricoeur, et consultable dans son intégralité sur le site du Fonds Ricoeur.

« Dans sa grande œuvre L’Essai sur le don, sous-titrée Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Marcel Mauss parle de sociétés « archaïques » non pas au sens barbare du terme, mais voulant dire qu’elles ne sont pas entrées dans le mouvement général de la civilisation — une société polynésienne ou d’Amérique. Ceci est important parce que mon problème sera de savoir si le don reste un phénomène archaïque et si nous pouvons retrouver des équivalents modernes de ce que Marcel Mauss a très bien décrit comme «économie du don» ; pour Mauss il s’agit d’une économie, c’est-à-dire que le don se place dans la même lignée que l’économie marchande. La relecture qui est faite aujourd’hui de Marcel Mauss est présentée dans le livre de Marcel Hénaff intitulé Le Prix de la vérité, en sous-titre Le don. C’est une tentative de réinterprétation de la dialectique de l’échange du don pour le sortir de son archaïsme et lui restituer un avenir. Mauss avait bien vu dans ces pratiques archaïques quelque chose d’étrange qui ne le mettait pas sur le chemin de l’économie marchande, qui n’était pas un antécédent ou un précédent, donc une « forme primitive » , mais qui était situé sur un autre plan. C’est sur le caractère cérémoniel de l’échange que je veux insister : la cérémonie de l’échange ne se fait pas dans la quotidienneté ordinaire des échanges marchands, bien connus de ces populations sous la forme du troc ou même de l’achat et de la vente avec quelque chose comme une monnaie. Hénaff souligne que le don, la chose donnée dans l’échange, n’est pas du tout une monnaie ; ce n’est pas une monnaie d’échange, c’est autre chose, mais alors quoi ? Reprenons l’analyse de Mauss au point où il s’arrête — sur une énigme, l’énigme du don : le don appelle le contre-don, et le grand problème de Marcel Mauss n’est pas du tout «pourquoi faut-il donner » mais « pourquoi faut-il rendre ? ».

Pour Marcel Mauss la grande énigme est donc le retour du don. La solution qu’il en donnait était d’assumer l’explication apportée par ces populations elles-mêmes ; et c’est d’ailleurs ce que Lévi-Strauss, dans Les structures élémentaires de la parenté, et dans le reste de son œuvre, a critiqué : le sociologue ou l’anthropologue assume ici les croyances de ceux qu’il observe. Or que disent ces croyances ? Qu’il y a dans la chose échangée une force magique, qui doit circuler et retourner à son origine. Donner en retour, c’est faire revenir la force contenue dans le don à son donateur. L’interprétation que Marcel Hénaff nous propose (et que je prends à mon compte) est que ce n’est pas une force magique, qui serait dans le don, qui contraindrait au retour, mais le caractère de substitut et de gage. La chose donnée, quelle qu’elle soit — des perles ou des échanges matrimoniaux, n’importe quoi en guise de présent, de don, de cadeau — n’est rien que le substitut d’une reconnaissance tacite ; c’est le donateur qui se donne lui-même en substitut dans le don et en même temps le don est gage de restitution ; le fonctionnement du don serait en réalité non pas dans la chose donnée mais dans la relation donateur-donataire, à savoir une reconnaissance tacite symboliquement figurée par le don. Je prendrai cette idée d’une relation de reconnaissance symbolique pour objet de la confrontation avec les analyses de la lutte issues de Hegel. Il me semble que ce n’est pas la chose donnée qui par sa force exige le retour mais c’est l’acte mutuel de reconnaissance de deux êtres qui n’ont pas le discours spéculatif de leur connaissance ; la gestuelle de la reconnaissance, c’est un geste constructif de reconnaissance à travers une chose qui symbolise le donateur et le donataire.

Je peux justifier cette interprétation, en la mettant en rapport avec une expérience qui n’est certainement pas archaïque : nous avons une expérience de ce qui n’a pas de prix, la notion du « sans prix ». Dans la relation de don entre les «primitifs » , comme on les appelait à cette époque-là, il y avait l’équivalent de ce qui pour nous a d’abord été dans l’expérience grecque la découverte du « sans prix » lié à l’idée de vérité — d’où le titre du livre de Hénaff, Le prix de la Vérité : en réalité, c’est le « sans prix » de la vérité. L’expérience fondatrice ici, c’est la déclaration de Socrate face aux sophistes : « moi j’enseigne la vérité sans me faire payer » ; ce sont les sophistes qui sont des professeurs que l’on paye —nous sommes dans la lignée des sophistes plus que de Socrate.

Un problème a été posé à l’origine, c’est le rapport entre la vérité et l’argent, un rapport que l’on peut dire d’inimitié. Cette inimitié entre la vérité (ou ce qui est cru comme vérité et enseigné comme vérité) et l’argent a elle-même une longue histoire — et le livre de Hénaff est en grande partie une histoire de l’argent face à la vérité. En effet l’argent, de simple indice d’égalité de valeur entre des choses échangées, est devenu lui-même une chose de valeur, sous la forme d’un capital ; là les analyses marxistes sont certainement à leur place, sur la façon dont la valeur d’échange est devenue plus-value et, à partir de là, mystification, au sens que l’argent devient mystérieux puisqu’il produit de l’argent alors qu’il ne devrait être que le signe d’un échange réel entre des choses qui ont leur valeur soit par la rareté, soit par le travail qui y est inclus, soit par la plus-value de la mise à la disposition d’un consommateur ; que de mystification l’argent soit devenu la chose universelle qu’il est devenu marque le comble du conflit entre la vérité et l’argent.

À cet égard, Hénaff renvoie au livre du grand sociologue allemand Simmel (fin XIXe—début XXe), dans lequel il fait l’éloge de l’argent en comprenant sa place dans la civilisation comme universel échangeur ; l’argent est donc titulaire en quelque sorte de tous les processus d’universalisation —ce que nous vivons actuellement comme globalisation ; le premier phénomène à globalisation, c’est la circulation de l’argent ; et Simmel va même jusqu’à dire qu’il est symbole de liberté en ce sens qu’on peut acheter n’importe quoi avec l’argent, on a donc la liberté de choix. Mais Simmel, qui est en même temps un moraliste néo-kantien montre quelque chose de monstrueux que Socrate avait prévu : le désir d’argent est une soif illimitée ; on pense au mot d’Horace « aurisacra fames », la faim sacrée de l’or. On retrouve ce que tous les moralistes, depuis Aristote et les stoïciens, avaient dénoncé comme la volonté d’avoir trop, la « pléonexia », l’insatiable. L’insatiable, c’est à la fois l’infini et l’insaisissable, d’où la signification libératrice du rapport avec les biens non marchands — le titre d’une livraison récente de la revue Esprit se présentait sous la forme d’une interrogation inquiète : « Existe-t-il encore des biens non marchands ? ». Ma suggestion est que, dans les formes contemporaines et quotidiennes de l’échange cérémoniel des cadeaux nous avons un modèle d’une pratique de reconnaissance, de reconnaissance non-violente. Il y aurait alors un travail à faire, qui serait la réplique du travail d’Honneth sur les formes du mépris, une enquête sur les formes discrètes de reconnaissance dans la politesse, mais aussi dans le festif. Est-ce que la différence entre les jours ouvrables, comme nous disons, et les fêtes ne garde pas une signification fondatrice, comme s’il y avait une sorte de sursis dans la course à la production, à l’enrichissement : le festif serait pour ainsi dire la réplique non violente de notre lutte pour être reconnu ? On peut dire que nous avons une expérience vive de la reconnaissance dans un rapport de cadeau, d’échange, de bienfait ; nous ne sommes plus en demande insatiable mais nous avons en quelque sorte le petit bonheur d’être reconnaissant et d’être reconnu. Soulignons le fait qu’en français le mot reconnaissance signifie deux choses, être reconnu pour qui on est, reconnu dans son identité, mais aussi éprouver de la gratitude — il y a, on peut le dire, un échange de gratitude dans le cadeau.

Je termine sur l’interrogation qui est la mienne : jusqu’à quel point peut-on donner une signification fondatrice à ces expériences rares ? Je tendrais à dire que tant que nous avons le sentiment du sacré et du caractère hors-ouvrage de la cérémonie dans l’échange sous son aspect cérémoniel, alors nous avons la promesse d’avoir été au moins une fois dans notre vie reconnu ; et si nous n’avions jamais eu l’expérience d’être reconnu, de reconnaître dans la gratitude de l’échange cérémoniel, nous serions des violents dans la lutte pour la reconnaissance. Ce sont ces expériences rares qui protègent la lutte pour la reconnaissance de retourner à la violence de Hobbes. » Paul RICŒUR

A lire également : l’identité narrative.

De Mauss à Lévi-Strauss, 50 ans après.

A regarder, cette explication remarquable du don (demander, donner, recevoir, rendre) en vidéo avec Jean-Edouard Grésy, anthropologue, et co-auteur avec Alain Caillé de l’ouvrage La révolution du don. Le management repensé à la lumière de l’anthropologie. Editions du Seuil, 2014.

 

 

 

L’identité narrative

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Le but du consultant en pratique narrative ou biographique (appelée aussi histoire de vie par les sociologues cliniciens) est d’aider ses clients à quitter leurs conclusions réductrices, leurs jugements, leurs interprétations, leurs croyances et à devenir l’auteur d’histoires nouvelles. Ce faisant, il les aide à relier entre eux des événements qui jusqu’à présent n’avaient pas de cohérence, et aussi à révéler des fidélités, des engagements, des loyautés, des intégrités : il leur permet d’en comprendre un sens nouveau, et ainsi d’en tirer de nouvelles conclusions identitaires.

Afin de mieux cerner la notion d’identité narrative,  amenée par Paul Ricoeur, j’ai demandé à Pierre-Olivier Monteil, ancien collègue, et aujourd’hui docteur en philosophie politique (voir biographie plus complète ci-dessous), de nous en expliquer les contours. Un grand merci à Pierre-Olivier d’avoir accepté que je publie sa note sur mon blog.

En latin, « identitas » vient de « idem », qui signifie « le même ». Aussi parle-t-on de « la même chose », ou de « la même personne ». Mais l’identité des personnes n’est pas, comme celle des choses, définie par une substance. C’est une identité temporelle, qui consiste à être soi-même dans le temps qui passe. Elle conjugue ce qui change et ce qui ne change pas dans une personne. Nos empreintes digitales, notre date de naissance sont des éléments permanents (c’est ce que Paul Ricœur désigne par le mot de « mêmeté »). Mais si nous n’évoluions pas au fil des circonstances, avec le temps, nous serions tellement figés que ne serions plus en devenir et nous ne serions plus tout à fait une personne vivante. Evoluer tout en restant soi-même, c’est ce que Ricœur désigne par le mot d’ « ipséité ». Cela suppose de savoir conjuguer la permanence et le changement, ce que permet de saisir la notion d’identité narrative. Car elle tient à la capacité de raconter une histoire, la nôtre, dans laquelle, par-delà les péripéties, nos puissions nous reconnaître et attester : « Oui, c’est bien encore de moi qu’il s’agit ».

L’identité narrative, qui apparaît pour la première fois chez Ricœur dans la conclusion générale de Temps et récit (1985), résulte de notre capacité de nous raconter au fil des épisodes que nous traversons, en mettant à jour cette histoire qui évolue tout au long de notre vie. Parce que l’intrigue de ce récit tisse de la continuité, il ne s’agit donc pas d’une identité qui se dissoudrait dans des états successifs momentanés. Mais, parce que cette histoire laisse une place aux péripéties, elle ne peut se réduire à de la permanence. Elle s’affranchit ainsi d’une conception qui définirait le « soi » comme une substance caractérisée une fois pour toute.

L’identité narrative associe donc la répétition et la différence. Elle se démarque ainsi du dogmatisme qui prétendrait se définir soi-même et s’y tenir contre vents et marées, comme du scepticisme qui douterait d’exister soi-même à force de changer tout le temps. Elle combine une part de dogmatisme (en continuant d’affirmer que l’on existe) et une part de scepticisme (en admettant qu’on ne saurait s’enfermer dans une définition de soi qui serait forcément réductrice). En outre, elle mêle la réalité et la fiction dans un roman qui ne prétend à aucune objectivité scientifique.

L’identité narrative trouve sa pertinence dans une multitude de situations pratiques. Au niveau individuel, on peut dire que la cure psychanalytique est une travail qui porte sur elle, puisqu’il consiste à se raconter soi-même à de multiples reprises, en quête d’un récit dans lequel on puisse mieux s’accepter et se reconnaître.

Dans le contexte de l’action collective – dans la conduite de projet, en entreprise par exemple – l’identité narrative souligne l’importance pour le collectif de travail et pour chacun de ses membres de faire le point, étape après étape, non seulement sur les résultats obtenus, mais sur ce que les personnes, modifiées par ce qu’elles ont fait, sont devenues. Sans quoi elles perdent le fil et ne sait plus qui elles sont, ni individuellement ni collectivement.

Au niveau de la société, enfin, l’identité narrative vient nous rappeler que les identités ne sont pas figées. Il n’y a pas, par exemple, une « essence » de la Nation française, que l’on pourrait définir comme une formule chimique inaltérable, mais simplement une continuité possible, qui tient à notre capacité collective à nous raconter, c’est-à-dire à tisser l’unité d’une intrigue à partir de la diversité des faits.

De surcroît, les autres aussi, peuvent nous raconter, dans la mesure où ils sont parties prenantes à notre propre histoire. Il est alors fort instructif de les écouter parler de nous en tant que l’un des personnages intervenant dans leur histoire à eux. Car nous cessons alors d’occuper le centre de la scène, comme lorsque nous nous racontons nous-mêmes, et nous pouvons acquérir, grâce à eux, un point de vue plus relatif sur nous-mêmes. Plus relatif, c’est-à-dire un peu moins autocentré et, par là, mieux disposé à la relation.

Alex Lainé, philosophe et formateur à l’Institut de Sociologie Clinique, y ajoute la tenue d’une promesse,  un « maintien de soi et de la parole donnée », qui définit également l’identité ipséité :

C’est ce qui amène Ricœur (reprenant Hannah Arendt) à dire que l’identité-mêmeté répond à la question « que suis-je ? » (= quelles sont les caractéristiques qui me définissent et dont certaines ne relèvent pas de mon initiative – par exemple mon nom, mes traits de visage -) ; tandis que l’identité-ipséité répond à la question « qui suis-je ? », entendez par là : qui suis-je en tant que « faiseur d’actes » (Hannah Arendt), c’est-à-dire celui qui prend des initiatives, notamment sur les terrains de l’éthique et de la vie politique.

Alex Lainé conclut : « Le récit de vie est en puissance affirmation de l’identité ipséité. »

Biographie :

Docteur en philosophie politique (EHESS) et diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur. Il enseigne l’éthique appliquée à HEC, à l’Université Paris-Dauphine et à l’Espace de réflexion éthique de la région Ile-de-France/université Paris Sud.

Il intervient également en entreprise et en institution comme formateur et consultant en éthique, en s’appuyant sur plus de vingt ans de pratique professionnelle en management (notamment en tant qu’adjoint du directeur de la communication d’un groupe bancaire de 2002 à 2009).

Parmi ses précédents ouvrages : Abécédaire du bien commun (Editions des îlots de résistance, 2012), Ricœur politique (Presses universitaires de Rennes, 2013), Reprendre confiance (Editions François Bourin, 2014).

A lire, l’article paru sur Pierre-Olivier Monteil, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Ethique et Philosophie du Management, Editions ERES.

La construction de l’identité par le récit, par Cécile de Ryckel et Frédéric Delvigne, in Psychothérapies 2010/4 (vol. 30, pages 229 à 240), Cairn

Pour en savoir plus sur Paul Ricoeur :

A découvrir : l’accompagnement par l’arbre de vie.

Limites entre thérapie et récit de vie

 

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Cette notion de limites entre thérapie et histoire de vie est importante pour les personnes qui me consultent et m’interrogent sur ma pratique ; et si elles ne posent pas la question de façon explicite, je le précise d’emblée lorsque j’explique les modalités de mon intervention : le travail sur son histoire de vie professionnelle, même s’il aborde des champs personnels, ne s’apparente pas à une thérapie. Il peut avoir des effets thérapeutiques, mais ce n’est pas sa finalité.

Michel Legrand (1) délimite la frontière entre souci de soi et de soin par le contrat établi entre les deux parties :  » la thérapie supposerait qu’une personne, client ou mieux patient, adresse une demande d’aide ou de soins à une autre personne qui soit non seulement un intervenant mais encore un psychothérapeute, celle-ci acceptant cette demande et s’engageant à aider la personne souffrante ».

A partir de cette définition, Michel Legrand affirme que « de manière commune, les pratiques de récit de vie n’appartiennent pas stricto sensu au champ thérapeutique, puisqu’y fait défaut le contrat thérapeutique. Le praticien du récit de vie ne s’engage pas à soigner ou à alléger la souffrance des narrateurs avec qui il travaille. » Il précise toutefois que le fait d’adresser à un autre son récit de vie permet à la personne « de le déconstruire, pour le recomposer autrement ». Elle « reraconte son histoire, la resignifie, la charge de nouveaux sens. » (2)

(1) Professeur Michel Legrand (1945-2006), Docteur en psychologie, psychologue clinicien et psychosociologue. Il fut professeur à la Faculté de psychologie de l’Université de Louvain où il enseigna la clinique biographique.

(2) Source : Penser l’accompagnement biographique, Alex Lainé, Emmanuel Gratton, Annemarie Trekker, L’Harmattan, 2016 – Page 212

Pour approfondir, lire aussi : Le travail de la narration dans le récit de vie par Roselyne Orofiamma, publié dans Souci et soin de soi. Liens et frontières entre histoire de vie, psychothérapie et psychanalyse, Christophe Niewiadomski et Guy de Villers (ouvrage collectif), Editions L’Harmattan, Paris, 2002

 

 

 

 

Travail, oeuvre, accomplissement

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Michel Serres s’émerveille en se promenant dans les ateliers Van Cleef & Arpels : « Non, non, ils ne travaillent pas, comme des hommes et des femmes quelconques, dans l’ordinaire des gestes, de l’emploi du temps et des pensées, comme vous ou moi. Les voici, dans un miracle permanent, comme les alchimistes d’autrefois, à pied d’oeuvre…

Non, non, ils ne travaillent pas comme vous et moi, comme nous. Maçons, paysans, forgerons, nous travaillons dans le dur : sillons, acier, béton ; ou bien dans le doux, employés de bureau ou de banque, avocats, professeurs : dossiers, rapports ou comptes, chiffres et codes. Travailleurs de la tête ou des bras, nous ne confondons pas le dur et le doux, nous ne les mêlons jamais dans nos activités, nos techniques, nos journées…

Toujours séparés dans toutes les langues que je connais – work and labor, Arbeit und Werke… – travail et oeuvre ici se fondent, mails l’oeuvre transcende le travail. Ailleurs, le travail, souvent sans intérêt, aboutit rarement à une oeuvre… Issu du Moyen-Âge, ce mot désignait un instrument de supplice à trois pieds, à trois pals, où l’on enchaînait ceux que l’on voulait fouetter ou même mettre à mort : trois pals : travail… Au contraire, l’oeuvre passe avec raison pour les délices du genre humain, pour le Paradis sur terre… Quand le dur se fond en doux, le travail se fond dans l’oeuvre. » (1)

Pour poursuivre sur la différence entre travail et oeuvre, ou travail et création, on pourrait ajouter que l’oeuvre de création est destinée à durer, le travail non. Hannah Arendt distinguait l’oeuvre, du travail et de l’action.

  • Le travail caractérise l’animal laborans
    Il consiste à subvenir à ses besoins vitaux et s’inscrit donc dans le cycle biologique de la vie. Immergé dans la nature, il n’est pas fondamentalement humain. Il produit l’éphémère c’est-à-dire ce qui, étant destiné à la consommation, n’a aucune permanence. Le travail est solitaire, tout individu y étant un simple membre de l’espèce c’est-à-dire interchangeable, anonyme. Il renvoie à la nécessité.
  • L’œuvre caractérise l’homo faber
    Œuvrer, c’est construire des objets faits pour durer, c’est-à-dire qui soient destinés à l’usage et non à la simple consommation. Sont des œuvres les maisons, les temples, les peintures, les poèmes etc. Le fabricateur est, certes, isolé mais il participe au monde commun dans sa production d’objets durables (c’est-à-dire aussi destinés à lui survivre). Le drame de la modernité est d’avoir  » changé l’œuvre en travail « . Si le travail renvoie au temps comme passage, l’œuvre renvoie au temps comme durée. L’homo faber est l’homme de la maîtrise (ce qui nécessite l’isolement), mais il est capable d’avoir un monde public, bien que non politique.
  • L’action caractérise l’homme agissant
    L’action est la seule activité qui mette directement en rapport les hommes. L’homme agissant est celui qui s’engage dans la vie de la Cité et qui a donc rapport au monde des hommes, ce qui implique la constitution d’un domaine public (c’est-à-dire à la fois de l’égalité et de la distinction). Il peut alors prendre conscience de la pluralité, essence de la condition humaine. L’homme agissant est l’homme parlant dans une communauté d’égaux éloignés des spectres du totalitarisme.

Les futurs chefs d’entreprise que j’accompagne parlent de « création d’entreprise » : leurs mots pour désigner leur projet reprennent la terminologie de l’oeuvre. D’ailleurs, nombreux sont les chefs d’entreprise qui affirment exhausser une passion et ne pas travailler (à l’instar des artistes).

Aujourd’hui, il nous faut distinguer le travail, l’emploi et l’activité (2) :

  • Le travail est défini par les économistes comme une occupation rémunérée (à la différence des tâches domestiques ou le bénévolat)
  • L’emploi désigne le statut, le poste ou la place dans la société, les droits et la protection sociale que l’on obtient en travaillant
  • L’activité : pour être considéré comme « actif » par l’INSEE, il faut exercer ou rechercher une activité professionnelle rémunérée.  Il y a donc des actifs occupés et des actifs inoccupés.

Bien que l’on soit passé en 200 ans de 3 000 heures de travail par an à 1 600, le travail reste t-il le grand organisateur de l’existence et des temps sociaux ? Le psychologue du travail Yves Clot observe un attachement des Français très particulier pour le travail : « un rapport très fort, passionné et identitaire à leur métier… Un emploi, ce n’est pas juste gagner sa vie, c’est une identité sociale, et au-delà, un élément essentiel à la réalisation de soi » (3).

Que représente justement le travail dans la construction de l’identité (2) ?

  • Il nous sécurise et donne une garantie sur l’avenir qui peut faire peur
  • Il structure notre temps de la vie quotidienne
  • Il crée du lien social, par des contacts sociaux en dehors de la famille
  • Il nous donne une utilité sociale et des buts dans la vie
  • Il nous occupe car nous sommes actifs
  • Il nous inscrit dans une communauté et définit notre identité sociale et professionnelle

Pour André Gorz, philosophe, journaliste, les individus doivent s’inventer et se construire eux-mêmes, se donner leurs propres lois, explorer tous les possibles que leur offre leur liberté, malgré les contraintes qu’imposent la socialisation, le travail, la vie tout court… Ces choix philosophiques l’ont vite amené à penser le travail, dont il donne en 1947 cette définition : « Originellement, un homme ne travaille pas pour gagner de l’argent ou vendre un produit. Il travaille parce que la vie est travail et qu’on ne se réalise qu’en faisant quelque chose qui vous exprime et en quoi on se reconnaisse. Sans doute même le peintre vend ses toiles et l’écrivain ses livres. Mais il ne les crée pas pour les vendre. C’est la création qui est sa fin. C’est la vie, en tant qu’elle s’y réalise, qui est la fin pour l’homme ». (4)

Récemment, la chaîne Arte a proposé une série d’anticipation sur le travail, Trepalium (cf. l’étymologie du mot expliquée plus haut par Michel Serres), que je recommande, car non seulement c’est une première, mais elle est vraiment bien faite  : c’est une fable dystopique selon son réalisateur, « le contraire d’une utopie. Elle ne propose pas un monde idéal, mais un monde qui serait allé vers ses pires défauts l’ultralibéralisme poussé à l’extrême, dans un univers cloisonné… Je dirais que Trepalium est moins une satire qu’un miroir déformant de notre époque. Dans le monde de la ville, le jeu des comédiens est froid et distant et nous montre en abîme ce que nous pouvons être (et ce que nous pourrions devenir) dans notre quotidien au travail. » J’attends la suite avec impatience !

  1. Extrait du texte Mains d’or, Michel Serres, philosophe et historien des sciences, dans Un exercice de style, Van Cleel & Arpels, Editions Gallimard, 2015.
  2. La retraite, une nouvelle vie. Une odyssée personnelle et collective. Anasthasia Blanché, Editions Odile Jacob, 2014.
  3. Le travail à coeur, Yves Clot, La découverte, 2010.
  4. Télérama 3482, 05/10/2016, interview de Willy Gianinazzi, historien, auteur d’André Gorz, une vie, éd. La Découverte.

L’impératif généalogique

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On ne peut intégrer qu’en différenciant. On ne peut s’insérer qu’en se distinguant. Cette contradiction est au coeur de la notion d’identité qui évoque à la fois la similitude – je suis semblable à tous ceux qui ont les mêmes attributs que moi – et la différence – je suis défini par des caractéristiques particulières qui me constituent comme différent de tous les autres (L’histoire en héritage, Editions DDB, 2009).

Vincent de Gaulejac revient encore et toujours sur la notion de place et d’identité en soulignant l’importance de l’ordre généalogique, qui inscrit chaque individu dans une lignée, c’est-à-dire dans une descendance organisée et structurée dans laquelle il va occuper des places successives qui lui sont assignées. Cette assignation lui permet de se singulariser sans se perdre dans l’illusion de s’être engendré lui-même. Les processus d’identification sont au fondement de la construction de l’identité confrontant l’individu à « produire de l’autre à partir du même » selon l’heureuse formule de Pierre Legendre.

Etre semblable sans être identique suppose que chacun soit nommé sous le double registre de l’appartenance à une famille et de la reconnaissance en tant qu’individu singulier : le nom de famille inscrit dans une filiation, un ensemble de liens déterminant un dedans et un dehors ; le prénom est un marqueur d’individualité. Le nom et le prénom octroient une place à l’enfant au sein d’un groupe familial.

« L’impératif généalogique est nécessaire à la constitution de l’ordre social sur plusieurs plans :

  • dans l’ordre de la temporalité, il introduit la chronologie là où règne la réversibilité
  • dans l’ordre de la nomination, il introduit le langage, là où règne l’imaginaire
  • dans l’ordre de la raison, il propose des référents, des catégories, des classements, des repères, là où règnent la confusion et le désordre
  • dans l’ordre symbolique, il propose des lois, des règles, des interdits au fondement du droit qui permettent d’éviter la loi du plus fort et la violence pulsionnelle
  • dans l’ordre social, il instaure la hiérarchie entre les générations, au fondement de la socialisation et de la culture, contre le règne de la confusion des genres » (Vincent de Gaulejac, L’histoire en héritage). »

Sommes-nous une société d’héritiers ? Vaste débat … A écouter : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/une-societe-d-heritiers-est-ce-souhaitable-4549992

A lire également :

Identité et mythes

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Image tirée de l’ouvrage Poser nue, biro&cohen éditeurs, 2011, de Nancy Houston et Guy Oberson

Selon une étude, les légendes pourraient avoir été racontées dès la fin du Néolithique, il y a de cela 6 000 ans. L’analyse, basée sur la phylogénétique, discipline qui compare la proximité génétique entre deux populations, chez 50 peuples indo-européens, met en avant la stabilité de structures narratives, de la Scandinavie à l’Anatolie. En recoupant l’étude des traditions orales, sur un corpus composé uniquement des contes contenant de la magie, et le moment où les populations se sont génétiquement éloignées, les chercheurs ont mis en évidence quels ancêtres communs racontaient quelles histoires. Ainsi, La Belle et la Bête serait racontée depuis au moins 4 000 ans…Nos contes de fées ne dateraient donc pas du 16e siècle.

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Mais pourquoi les mythes sont-ils si importants ? Parce que les humains ont besoin de croyances, et parce que leur identité se construit sur des histoires qui leur sont racontées. C’est ce que développe brillamment Nancy Huston dans son essai L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Elle y explique avec ses mots et son style de romancière reconnue en quoi les récits contribuent à la constitution de l’identité, comme le font les sociologues cliniciens à leur manière.

Recherche de sens : « notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi« . Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans chercher à comprendre. Et nous comprenons essentiellement, par les récits, c’est-à-dire des fictions. « Freud écoutait, médusé, le roman familial de ses patients. Sa découverte immense : ce qui est déterminant est ce qui fait sens pour le sujet, et seulement cela. »

On ne naît pas soi, on le devient, le soi est une construction : le prénom tout d’abord est un exemple de l’arbitraire qui se transforme en nécessité. « Nous recevons un prénom, qui avant d’échouer sur nous, a été rempli de sens ». Par le patronyme, nous sommes reliés à une lignée, nous avons une place définie, c’est l’essentiel, même si les règles patronymiques sont différentes d’une contrée à l’autre. Grâce à nos descendants, nous entendons un certain nombre d’histoires de notre famille qui nous pénètrent et nous façonnent à vie.

« Devenir soi, ou plutôt se façonner un soi, c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration ».

« Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. »

Je trouve toujours très enrichissant de lire Nancy Houston, je dévore ses romans, peut-être parce que son identité multiple, « romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue » comme elle se définit elle-même (L’espèce fabulatrice, page 52) – j’ajouterais féministe, intellectuelle engagée, multipliant les collaborations artistiques (avec des illustrateurs, peintres, photographes, metteurs en scène et j’en oublie) – donnent une coloration unique aux histoires qu’elle raconte et à la façon dont elle les raconte.

Pour en savoir plus : dans une série de huit Grands entretiens, Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique et professeur honoraire au Collège de France, fait partager sa passion de la culture classique et des mythes.

« Les mythes sont la forme de narration la plus épanouissante : ils servent à documenter des événements, expliquer l’inexplicable, fonctionner comme des manuels de moralité. » selon Akanksha Singh.

Honte et culpabilité

« Les mots sont des morceaux d’affection qui transportent parfois un peu d’information. Une stratégie de défense contre l’indicible, l’impossible à dire, le pénible à entendre, vient  d’établir entre nous une étrange passerelle affective, une façade de mots qui permet de mettre à l’ombre un épisode invraisemblable, une catastrophe dans l’histoire que je me raconte sans cesse, sans mot dire. »

C’est ainsi que Boris Cyrulnik débute son récit dans Mourir de dire (2012), pour définir ce qu’est la honte. Et il ajoute plus loin : « La honte, ce sentiment poison, cet abcès dans l’âme, n’est pas irrémédiable. On peut passer de la honte à la fierté quand notre histoire évolue ou selon la manière dont nous prenons place dans notre groupe culturel ». C’est là le point essentiel : la honte est un sentiment qui naît toujours dans une représentation.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je me suis demandée quelle différence il y avait entre honte, assez peu objet d’étude, et culpabilité, beaucoup plus analysée, notamment par les psychanalystes. La honte engendre la dépréciation, l’autre la souffrance. Le coupable se dit : « C’est affreux ce que j’ai fait, elle va me quitter. C’est ma faute, je m’en veux ». Le honteux :  » Je me sens rabaissé, moisi sous son regard, je l’évite pour moins souffrir et je lui en veux de me mépriser » (Mourir de dire).

N’oublions pas, nous rappelle Boris Cyrulnik, que les petites hontes de la vie quotidienne et les petites culpabilités ont une fonction morale, qui nous incite à plus d’empathie et de respect de l’autre : « Un zeste de honte, un soupçon de culpabilité nous permettent de coexister dans le respect mutuel et d’accepter les interdits qui structurent la socialisation » (Mourir de dire).

Le sentiment de honte ou de fierté résulte de l’interaction entre deux récits : le récit de soi dialogue avec le récit que les autres font sur nous-mêmes. Le « détracteur intime » du honteux provient toujours d’un effondrement de l’estime de soi. Et triste paradoxe : les victimes d’une agression ou d’un traumatisme se sentent souvent honteuses.

Les causes de la honte (Mourir de dire, page 86) ou conférence à écouter, passionnante, Le théâtre intime de la honte :

  • Causes externes sociales (peuple vaincu, misère…)
  • Causes externes culturelles (mythes ou préjugés qui rabaissent celui qui les intériorise) étonnamment variables selon les époques et les pays
  • Causes externes familiales (parents écrasants ou méprisants)
  • Fratrie humiliante ou rabaissante
  • Parents transmetteurs de honte (parent au récit troué par la guerre ou silencieux sur les origines de sa famille)
  • Causes intériorisées (lorsque les parents attendent tout de leur enfant, qui doit nécessairement être à la hauteur de leurs rêves)
  • Causes génétiques et épigénétiques
  • Echecs, traumas (une personne sur deux a subi un trauma)

Vincent de Gaulejac, sociologue, a lui-aussi étudié le sentiment de honte (Les Sources de la honte (Editions DDB, 1996) et en a constaté les effets lors des séminaires d’implication qu’il a animés et dont il a tiré un ouvrage, L’histoire en héritage (Editions DDB, 2009). Danièle, participante à l’un de ces séminaires, est « passée aux aveux » (page 48) : « Certes, elle n’est pas responsable de l’attitude de son père. Mais elle en porte la honte de ce qu’il a fait, et la culpabilité de l’avoir rejeté pour rejeter la faute. Il vaut mieux être « la fille de rien » que la fille d’un collaborateur qui a vraisemblablement participé à la déportation de juifs. La rupture du lien avec son père semble un élément déterminant. Il représente à la fois une nécessité de survie et une coupure qui l’empêche qui l’empêche de vivre.  »

Vincent de Gaulejac cite La honte de Annie Ernaux  qui évoque la rupture qu’a représentée pour elle la vision de son père voulant assassiner sa mère. Elle avait alors 12 ans :  » Et alors tout d’un coup je me mets à vivre les choses autrement, avec recul, en les voyant. C’est ainsi que je découvre que nous appartenons à un milieu qui est celui des dominés… Tout cela forme une boucle de honte qui fait partie désormais de ce que vous êtes, de votre manière de voir, de sentir, de vivre. La honte est une manière de vivre. » Et plus loin : « J’ai mis au jour les codes et les règles des cercles où j’étais enfermée. J’ai répertorié les langages qui me traversaient et constituaient ma perception de moi-même et du monde. Nulle part il n’y avait de place pour la scène du dimanche de juin. Cela ne pouvait se dire à personne, dans aucun des deux mondes qui étaient les miens ».

Selon le sociologue, « Annie Ernaux décrit parfaitement les différents éléments qui constituent le noeud sociosexuel dans lequel s’origine sa honte : la chute de l’enfant roi, l’effondrement de l’image parentale idéalisée, le clivage entre deux mondes sociaux, la dévalorisation de ses parents renforcée par la honte d’avoir honte d’eux, l’humiliation de ne pas maîtriser les codes de la culture dominante et la découverte que ses parents font partie des dominés. »

En conclusion de l’ouvrage, fort instructif pour comprendre l’intérêt et l’importance de ces groupes d’implication dans la construction de son identité : « La honte et la haine sont des symptômes d’un conflit entre, d’une part, la fidélité aux origines, la loyauté vis-à-vis des siens, qui reste un bien précieux qu’il faut préserver à tout prix et d’autre part, les sollicitations de l’idéologie de la réalisation de soi-même, le désir de s’élever, l’envie d’une existence plus aisée. » Vincent de Gaulejac

Les récits contribuent à favoriser la résilience par Boris Cyrulnik

 

boris-cyrulnik_1038272.jpgJe vous conseille d’écouter le podcast de Boomerang, l’intelligente émission d’Augustin Trapenard sur France Inter, consacrée le 21 avril 2016 à Cyrulnik tombe à pic. Cet homme que j’admire y présentait son nouveau livre : Ivres paradis, bonheurs héroïques, aux Editions Odile Jacob. Livre qui figure d’ores et déjà sur ma (longue) liste d’ouvrages à me procurer dans ma librairie préférée.

 

Morceaux choisis qui ont sonné à mes oreilles, car il y a été question de résilience, de récits, de soumission volontaire.

« Le premier à soulever l’étonnant problème du bonheur dans la servitude, c’est La Boétie, le copain de Montaigne, dans Discours sur la servitude volontaire. Ce gamin de 18 ans se demande où est le bonheur dans la servitude. Le bonheur dans la servitude existe parce qu’il arrête la pensée. Pour réfléchir, il faut lire, il faut penser, il faut rencontrer, il faut travailler. Alors que dans la servitude, il suffit de répéter les slogans du chef, du sauveur, et on est ensemble. Ecouter tous ensemble les slogans du chef a un effet euphorisant… J’ai bien compris que l’on voulait me tuer quand j’avais 6 ans et demi. Et je ne savais pas pourquoi on voulait me tuer… Et j’ai par bonheur été atteint d’une maladie merveilleuse qu’on appelle la rage de comprendre. »

Comprendre, première étape vers la résilience, ce concept diffusé en France par Boris Cyrulnik : « Ce concept, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, ce sont des psychologues Américains. Avant eux, il y avait Paul Claudel, André Maurois, c’est un mot français la résilience. Cette capacité à affronter et surmonter un traumatisme. La définition est simple. Ce qui est compliqué, c’est de trouver les facteurs qui permettent la reprise d’un nouveau développement. Alors ça, cela nécessite des équipes pluridisciplinaires, scientifiques. Et on travaille actuellement beaucoup sur les récits. Les récits individuels, les récits partagés, et les récits collectifs, où les journalistes et les artistes ont un rôle majeur à jouer. Les romanciers, les gens de cinéma, ont un rôle majeur à jouer dans le façonnement des manières de voir le monde. Parce qu’on voit le monde avec des mots… Aujourd’hui, ce qui me donne envie de continuer à vivre : c’est de parler, de rencontrer, de chercher à comprendre ».

Boris Cyrulnik dit si simplement avec son accent chanté du sud l’importance du récit oral et écrit dans les histoires de vie et de (re) construction identitaire. Et le lien qu’il tisse entre les métiers de ceux qui écoutent, écrivent, créent et accompagnent me touche, moi qui me suis interrogée sur les raisons et le chemin qui m’ont amenée de la communication éditoriale à l’accompagnement.

Paul Ricoeur l’avait lui aussi affirmé : « L’identité n’est que récit. Elle peut s’affirmer en apprenant à se raconter et en confrontant son récit avec celui des autres. » Source : Soi même comme un autre. Editions du Seuil, 1996.

… Question d’Augustin Trapenard : « Les personnages d’orphelins font souvent de bons héros ». Réponse de Boris Cyrulnik : « Mais oui absolument, c’est comme ça que je commence mon livre. C’est-à-dire que pratiquement tous les héros, Moïse, Œdipe, Tarzan, Mandraque, Superman, sont des orphelins. Pour une raison bien simple, ils ont côtoyé la mort, ils sont vivants, ils ont triomphé de la mort, donc ils sont initiés. Donc d’emblée, ils se posent en héros. Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? C’est pas des saints, c’est pas des sur-hommes, ils ont triomphé de la mort. J’avais besoin de m’identifier à des héros comme Tarzan… Etre victime, être héros, ce sont des récits finalement. D’où l’importance des récits. Je peux déclencher chez vous des émotions en vous injectant des substances. Je ne peux pas provoquer en vous des sentiments. Pour provoquer en vous un sentiment, il faut que je parle, que je fasse un récit. Un récit de gloire, un récit de honte, un récit d’insulte, un récit de vaincu. Donc l’importance des récits partagés, et surtout l’importance des récits collectifs. Ils provoquent en moi des sentiments auxquels je réponds, et ces sentiments peuvent passer de la honte à la fierté, selon la manière dont vous parlez de ce qui m’est arrivé… On est obligé si l’on veut vivre ensemble, si on veut partager, ne pas raconter l’horreur, il faut raconter la représentation de l’horreur et la remanier, c’est la fonction du cinéma, des écrivains. »

A venir : un billet sur la différence entre honte et culpabilité.

Pour en savoir plus sur Boris Cyrulnik : http://lionel.mesnard.free.fr/le%20site/boris-cyrulnik.html

Le théâtre de la honte (conférence) : https://www.youtube.com/watch?v=0j0dz9aHGRg

Mourir de dire (livre)  http://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-generale/mourir-de-dire_9782738128263.php

 

Françoise Héritier : « l’homme, la seule espèce dont les mâles tuent les femelles »

 

J’ai découvert au hasard de mes cheminements sur Internet, sans doute le 8 mars, cette interview de Françoise Héritier sur le site de Sciences et Avenir, que je vous recommande, car l’anthropologue y livre sa réponse à la question « qu’est-ce que l’Homme ? ».

Elle justifie cette affirmation reprise dans le titre en considérant que « le comportement d’agression des hommes à l’égard des femmes n’est pas un effet de la nature animale et féroce de l’Homme, mais de ce qui fait sa différence, qu’on l’appelle conscience, intelligence ou culture ».

J’y ai découvert le mot « néoténie », un handicap mortel pour l’Homme sur une longue durée : « persistance temporaire ou permanente des formes immatures ou larvaires durant le développement de l’organisme. Se dit aussi pour désigner des espèces aptes à se reproduire tout en conservant leur structure immature. L’espèce humaine a été caractérisée de néoténique parce que l’homme naît inachevé, que son enfance est très longue et sa puberté tardive ».

A lire dans son intégralité : ici.

 

 

 

 

Sociologie clinique et histoires de vie

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Vous le constaterez en me lisant, je fais souvent référence à la sociologie clinique et aux histoires de vie. Certifiée à cette approche, j’en utilise les fondamentaux et supports pour accompagner de façon individuelle ou collective. De quoi s’agit-il ?

L’hypothèse fondamentale qui sous-tend cette approche est la suivante : « L’individu est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet ». Elle a été énoncée par Vincent de Gauléjac, Michel Bonetti, Jean Fraisse, initiateurs du dispositif méthodologique Roman familial, trajectoire sociale, groupes d’implication et de recherche qui ont débuté à la fin des années 70. En d’autres termes, énoncés par Sartre : «  La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui ».

L’individu est multidéterminé, socialement, inconsciemment, biologiquement, et ces déterminations multiples le confrontent à des contradictions qui l’obligent à faire des choix, à inventer des médiations, à trouver des réponses, des issues, des échappatoires.

Le dispositif méthodologique créé par V. de Gauléjac, M. Bonetti et J. Fraisse permet à la fois de comprendre ces différentes déterminations et de saisir le travail du sujet, comment chacun contribue à produire sa propre destinée, comment chacun agit sur son histoire pour en devenir auteur et acteur.

Entre l’histoire « objective » de chacun, et le récit « subjectif » qui en est fait, il y a un écart, ou plutôt un espace, qui permet de réfléchir à la dynamique des processus de transmission, sur les ajustements entre l’identité prescrite, l’identité souhaitée et l’identité acquise.

Dans un contexte de changement permanent, d’absence de repères ou de référents, et de culture tyrannique du projet, chaque individu est aux prises avec lui-même et avec la nécessité de se construire, de s’inventer une identité qui n’est jamais totalement acquise.

Les histoires de vie contribuent à ce travail sur l’identité en faisant retour sur le passé, c’est-à-dire sur la dimension du temps qui semble la moins incertaine.

Nous avons besoin pour construire et asseoir notre identité d’un minimum d’unité et de continuité de notre histoire. La production, par un sujet, de l’histoire structurée de sa vie, est en mesure de faire apparaître cette unité et cette continuité relatives à travers les discontinuités et la diversité de son existence.

Les histoires de vie connaissent un succès à la mesure de la réponse qu’elles apportent au malaise dans les identités qui surgit dans une société donnée, à un moment donné, sachant que l’extrême valorisation de l’avenir (dans la culture de projets qui nous domine) au détriment du passé et du présent contribue largement à ce malaise.

Pour ceux qui veulent aller plus loin, et en savoir plus sur ces mots, qui paraissent curieux énoncés ensemble « sociologie clinique », voici quelques repères complémentaires :

Le mot « clinique » d’abord  : XVIIe siècle, emprunté au latin clinicus, du grec Klinikos, « propre au médecin qui exerce son art près du lit de ses malades », lui-même de kliné, « lit ».

Vincent de Gauléjac complète : « La sociologie clinique, c’est mettre ensemble deux termes qui peuvent paraître antinomiques. Clinique recouvre l’idée d’être au plus près du vécu des acteurs. L’étymologie du mot, c’est « au chevet du malade », c’est-à-dire quand la médecine se préoccupe non seulement du corps malade, mais aussi de ce que le malade a à dire sur sa maladie. La sociologie clinique, c’est donc écouter ce que les acteurs ont à dire sur la société, sur les phénomènes sociaux à étudier. La sociologie clinique remet en question la coupure entre sociologie et psychologie. Elle montre qu’il y a une implication étroite entre ce que vivent les personnes, leur subjectivité, leur être profond et les phénomènes sociaux. » In La sociologie clinique à la rescousse des travailleurs sociaux, Vincent de Gauléjac. Entretien publié le 02/04/2012, www.lecanardsocial.com.

Reine-Marie Halbout, dans Savoir-être coach, Editions Eyrolles, 2009, fait un rappel historique et revient à la filiation de l’approche : « Depuis une trentaine d’années, les histoires de vie se sont développées dans les champs des sciences humaines et sociales. Cette démarche s’inscrit plus généralement dans le courant de la sociologie clinique porté, entre autres, par Eugène Enriquez, Max Pagès et Vincent de Gaulejac. Cette présentation s’appuie sur les travaux d’Anasthasia Blanché, cofondatrice de l’Institut International de Sociologie Clinique, et d’Isabelle Nalet, cofondatrice du réseau Pluridis. Le courant de la sociologie clinique affirme la primauté du sujet comme élément moteur des changements des organisations et des systèmes sociaux. A l’écoute de ce sujet, dans ses registres affectifs et existentiels, ses enjeux inconscients individuels et collectifs, ce courant cherche à démêler les noeuds complexes dans les rapports entre « l’être de l’homme » et « l’être de la société »….

Dans le coaching, la démarche histoires de vie est centrée sur l’analyse de la trajectoire socioprofessionnelle… Pour le coaché, elle est l’occasion de prendre conscience des déterminants de son histoire, afin de s’en dégager et de trouver de nouvelles marges de manoeuvre dans son contexte professionnel… Ce dispositif fait largement appel à la créativité par l’utilisation de supports verbaux et non verbaux (dessins, récits, expression corporelle, théâtre, sociodrame) qui permettent un va-et-vient entre deux mouvements :

  • l’implication de la personne par le récit qu’elle fait de son histoire socioprofessionnelle
  • la distanciation en s’appuyant sur une attitude visant la compréhension et l’interprétation de cette histoire, où coaché et coach sont impliqués ensemble dans une co-construction de sens, sachant que ce sens est toujours multiple et polysémique. »

A lire, un article sur la différence entre thérapie et histoire de vie.

Et pour conclure avec Freud : « Mes histoires de cas, s’excusait-il, se lisent comme des romans, c’est cela même qui est ici revendiqué : l’essai d’un nouveau style en sciences humaines, qui laisse poindre la part d’implication d’un sujet et qui marie des genres hétérogènes – théorie, clinique, roman. » (in Penser l’accompagnement biographique, page 211, par Alex Lainé, Emmanuel Gratton et Annemarie Trekker, Edition Academia-L’Harmattan, 2016).

Consulter ma proposition d’atelier : comment exprimer son identité professionnelle, animé avec le référentiel des histoires de vie.

Un historien et sociologue britannique, Theodore Zeldin, professeur au St. Antony’s College d’Oxford auteur d’une Histoire des passions françaises monumentale publiée en France en 1973 définissait l’ambition méthodologique de son ouvrage ainsi : « Mon but est de vous déshabiller. Je veux vous séparer des vêtements dont vous avez hérité (du passé, de votre famille, de votre milieu, de votre pays) et qui, en partie au moins, ont formé vos habitudes et idées. En tant qu’historien, j’étudie ces vêtements d’occasion, couverts de raccommodages, que vous avez encore recousus pour qu’ils vous conviennent un peu mieux ».

Pour en savoir plus et me contacter.

Identité et bonheur intérieur

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J’ai découvert cet article sur Les Echos Business, écrit par Vincent Avanzi, dont j’apprécie la signature personnelle : « Développeur de richesses humaines, poète d’entreprise et fondateur de La plume du futur ». Elle est proche de la façon dont je me définis : « révélateur de pépites et talents » que nous avons tous, mais que nous ne voyons pas forcément. Son article, que je vous recommande, intitulé « Votre bonheur contribue au succès de votre entreprise« , aborde dans un style propre à Vincent Avanzi les domaines que je développe dans l’atelier « Exprimer son identité professionnelle« , en m’inspirant du référentiel de la sociologie clinique et des histoires de vie en particulier.

Il s’adresse aux chefs d’entreprise, en leur conseillant de bâtir leur bien-être plan, tout aussi indispensable que leur business plan. Ce bien-être plan est là pour aider les entrepreneurs à maintenir leur cap en cultivant leur propre bonheur intérieur. Comment ? En se posant ces questions clés :

  • L’intégrité : votre business est-il aligné avec vos valeurs ?
  • Le potentiel : êtes-vous vraiment dans votre zone de talents ?
  • La vision : vos rêves sont-ils réalisables à horizon 3, 5 ou 10 ans ?
  • Le leadership : êtes-vous plutôt inspirant, intriguant ou fatiguant ?
  • L’équilibre : quelle est votre balance entre vie pro et vie perso ?

L’atelier Comment exprimer son identité professionnelle, que j’anime pour des créateurs d’entreprise (au maximum quatre, pour laisser à chacun le temps de se dire, et d’échanger avec les autres), a justement pour but de les aider à exprimer de façon authentique et incarnée leur identité professionnelle afin qu’ils soient alignés entre eux et leur projet d’entreprise. Il se déroule en plusieurs étapes :

  • Identifier les valeurs héritées, les influences, les représentations autour notamment de la réussite, l’argent, le risque, le travail, l’entreprise, la création etc.
  • Clarifier les trajectoires et choix professionnels, entre continuités et ruptures, amenant à la décision de créer son entreprise
  • Imaginer les scenarii de demain : quelles perspectives pour son projet professionnel à 5 ou 10 ans
  • Exprimer son identité professionnelle en quelques minutes : soi, son projet, son idée, de manière authentique car congruente et adaptée aux publics visés (un prospect, un futur partenaire ou prescripteur, un investisseur, un éventuel associé etc.)

Je propose également en séance individuelle de poursuivre en s’entraînant à pitcher face caméra pour travailler les mots, le récit et la posture (vidéo fournie).

Bon cheminement aux créateurs qui se lancent dans l’aventure entreprenariale !

Pour en savoir plus, me contacter.