La littérature soigne

Expo Constantin Brancusi au Centre Pompidou

Quelles sont les stratégies possibles pour vivre avec, notamment grâce à la littérature ? Avec le monde qui nous entoure tel qu’il est, avec des discours ambiants dans lesquels on ne se reconnaît pas, avec des tendances sociétales qui nous mettent mal à l’aise, avec ce dont on a hérité, avec son histoire personnelle, avec ses failles, ses blessures, avec ses forces aussi, ses expériences et ses capacités de résilience.

Les livres, par leur puissance d’humanité, par leur force d’expression, prennent soin de nous. Ils ont le pouvoir de nous apaiser par l’ordre de leur syntaxe, le rythme et la musicalité de leurs phrases, et même par le toucher sensuel de leur papier. Par les récits qu’ils nous soumettent, ils ont ce pouvoir étonnant de nous arracher à nous-mêmes pour nous emporter vers d’autres destinations, souvent insoupçonnées. Pour nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, dans la peau d’un autre, d’un personnage dont l’histoire, le monde, la culture, la joie ou la douleur ne sont pas les nôtres, mais avec lequel il nous est donné d’être en empathie.

Quel est le livre qui a changé votre vie ou votre regard sur votre vie ? Qui vous a permis de vous réparer ou de vous (re) construire ?

En ce qui me concerne, c’est Instruments des ténèbres de Nancy Houston. La force de son écriture, la violence du récit, ce fut un coup de poing. Cette façon de raconter l’histoire des femmes m’a éveillée au féminisme, et je n’ai plus lâché les oeuvres de Nancy Houston. J’admire sa liberté, sa puissance, sa façon de se mettre à nu dans ses livres, tout en racontant des histoires universelles qui nous parlent de nous, les femmes.

Voici quelques exemples et témoignages que j’ai tirés de mes lectures ou de mes vagabondages sur Internet qui m’ont attiré par leur profondeur et leur résonance avec mes centres d’intérêt.

L’écriture, l’amour et le lien : C’est l’histoire d’une grande dame, au courage et à la détermination hors norme. Je vous recommande vivement le témoignage de Josette Kalifa, La réparation, aux Editions J’ose être : « Quand j’observe la vie et ses méandres, je vois à quel point le lien est le dénominateur commun. Tout est lié. Une chose arrive parce que, quelque part, une autre chose doit se produire. Est-ce cette compréhension précoce, intuitive, qui a nourri mon besoin fondamental de réparer le lien, de réparer la vie ? Tout ce qui m’est arrivé procède de cette chronologie du lien. Je suis née dans cette famille, de ce couple névrosé, lui-même porteur d’une lignée de souffrances, de maltraitances, d’abandons et de malheurs. Je suis née pour réparer ce lien. Chaque lignée est une histoire unique. Histoire qui se perpétue de génération en génération en un éternel recommencement. L’histoire se perpétue, jusqu’à ce qu’un accident survienne et brise le cours normal de cette lignée. Cet accident, c’est moi. » … « Je m’étonne de la puissance thérapeutique de l’écriture. Il ne suffisait pas de tenir les tenants et aboutissants de mon histoire. Rompre la chaîne de transmission passait, pour moi, par le dépôt sur le papier de toutes mes souffrances, mes colères, mes chagrins, en dehors de moi, telle une offrande au feu de la vie. L’amour a fait le reste. Aujourd’hui, je me sens plus légère que jamais, heureuse et en paix. »

La lecture peut soigner les enfants : Comment une autrice entrée dans l’âge de la sagesse (elle a 69 ans) peut-elle être aussi connectée à l’univers adolescent ? A ceux ren­contrés « sur le terrain » s’ajoute une solide veille d’information, et des ­relais toujours renouvelés parmi les générations qui viennent. Les enfants ont changé et Marie-Aude Murail aussi. « La littérature soigne ». Parce qu’il n’y a pas assez de psychologues pour écouter tout le monde, et qu’il fallait donc en inventer un. Parce que les enfants continuent d’aimer la lecture, pour peu que l’on sache les y amener.

L’amour comme force de résilience pour Salman Rushdie : « C’est la réponse à la question « comment on raconte » qui fait tout le livre. C’est ce avec quoi j’ai lutté pour écrire Le Couteau. Il fallait que la forme mette en confrontation deux forces opposées : d’un côté l’amour, la beauté, l’art, la liberté, et de l’autre la violence, la bigoterie, le fanatisme, la stupidité… Alors j’ai voulu que Le Couteau soit avant tout un livre sur l’amour des autres et l’amour de la vie – cette vie dont j’ai failli être privé. » Interview dans Télérama n° 3875 du 17/04/2024.

Revisiter les récits familiaux avec Delphine Horvilleur :  » Le monde cherche à nous rassurer. C’est gentil de sa part. Très gentil ! Et nous, on voudrait tellement le croire. Se blottir dans ses bras et savoir qu’on sera protégé. Mais la conversation avec le passé est si puissante qu’elle rend difficilement audible autre chose. Et dans nos têtes, ça fait un boucan monstre. Ça nous oblige à revisiter tous les récits qui nous ont construits, à déconstruire des légendes familiales, des narratifs à l’ombre desquels on s’est si longtemps abrité. » page 39, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024.

« Les chansons d’Anne Sylvestre me font du bien, depuis toujours, mais j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. En lisant l’histoire familiale de cette compositrice, un élément de réponse m’est apparu. J’ai compris que cette fille de collabo avait fait de ses chansons le lieu d’un combat contre ses origines. Comme si chaque parole qu’elle écrivait murmurait à demi-mot : je suis l’enfant d’un lâche ou d’un salaud, mais je saurai m’élever contre cet héritage. C’est peut-être pour cela qu’elle a écrit ses fabulettes pour les enfants, pour apprendre à grandir ou à se méfier. Peut-on dépasser autrement son passé que dans la réécriture ? Depuis des semaines, je pense beaucoup à tout ce qui me fait du bien, et plus encore à ceux qui me font du bien. J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. Delphine Horvilleur, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024. page 39 ?

J’ai découvert la biographie hospitalière grâce à Maud Jan-Ailleret, que je remercie vivement pour notre conversation sensible sur le sujet (cf. le podcast Mine de rien). Dans son roman Une certaine Espérance (Editions Baribal, 2025), Dominique incarne le personnage d’une biographe hospitalière, en soutien à Espérance, au départ réfractaire. Dominique présente la biographie hospitalière ainsi : « Elle explique ce qu’apporte le fait de raconter des épisodes de son histoire à un biographe formé et le bienfait de recevoir gracieusement, pour soi-même ou un proche choisi, le récit de sa vie sous la forme d’un livre. » « Tenir parole et rendre parole. Je ne suis qu’un instrument de la voix de l’autre. En quelque sorte, je suis là pour vous aider à ranger le bureau de votre vie. Avec la biographie hospitalière, on est dans le vrai. » (page 96). « Elle a parlé de la puissance de l’écriture comme accès direct, mais aussi comme soin prodigué à l’autre et par effet boomerang, à soi-même. (page 149)

L’art et le langage pour tisser son identité en conscience : Le mot « texte » vient du latin textilis qui veut aussi bien dire « textile » que « ce qui s’entrelace » selon Chloé Bensahel, tisserande et artiste plasticienne franco-américaine, qui mêle performance, textiles et multimédias pour éclairer la relation entre langage et identité. Inspirée par l’expérience migratoire de sa propre famille, elle associe dans son travail la narration et les traditions artisanales pour faire naître un langage intégré ou codé. Grâce au tissu, l’artiste crée des oeuvres intégrant le langage et inclut dans ses tapisseries des mots à peine lisibles, dont on peut déchiffrer le double sens. Télérama 3877 du 01 mai 2024.

Raconter le quotidien des femmes par Alice Munro, la Reine de la nouvelle … et du temps : « Écrire le quotidien – quand on est une femme qui plus est – s’avère risqué. On est rapidement relégué au rang d’artiste mineur. Car de quoi parle-t-on ? De mères avec leurs filles, de passion non réciproque, de souffrance conjugale. Pourtant c’est immense et pourtant c’est poignant. Car Alice Munro, dont la romancière Audrey Thomas disait qu’elle était le seul auteur qu’elle connaissait à explorer vraiment la sexualité féminine, règle leur compte à tous les clichés. » (A lire sur Télérama)

« Proust m’a sauvée » affirme Laure Murat dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) : « La transformation d’un malheur sans nom en un roman exploratoire, où chaque fluctuation de l’âme sera nommée, pensée, sentie, décrite, exorcisée. La conversion d’une catastrophe en une oeuvre d’art » (page 216). « Proust n’endort pas nos douleurs dans les volutes de sa prose, il excite sans cesse notre désir de savoir, cette libido sciendi qui, en séparant l’enfant de sa mère, nous affranchit plus sûrement du malheur que tous les mots de la compassion. A ce titre, il ne serait pas exagéré de dire que Proust m’a sauvée » (page 218).

L’héroïne du conte Les Mille et Une nuits, Shéhérazade, plait à Marlene Monteiro Freitas « parce qu’elle donne à la fiction le pouvoir de sauver la vie » (Télérama n ° 3937, page 24).

Maladie mentale et littérature : Philippa Motte dans son ouvrage Et c’est moi qu’on enferme (Editions Stock, 2025), constate que les livres qu’elle a engloutis par dizaines ont eu un pouvoir salvateur dans sa vie, avec l’impression d’avoir découvert un continent immense : « les livres m’auraient épargné certains comportements excessifs et passionnés que je soupçonne d’avoir nourri ma fragilité » (page 158).

En ce qu’ils touchent à un besoin universel de création de sens, les récits fictionnels, contes, légendes, romans, sont aussi un support naturel pour les psychothérapeutes. Et les coachs, puis-je ajouter, notamment à travers le travail autour des histoires de vie, approche à laquelle j’ai été certifiée pour mes accompagnements.

A lire aussi : https://nathalieprevostconseil.com/2021/04/28/litterature-et-identite/

Monologue contre l’identité : « Il n’y a pas de Ajar »

Très belle exposition Pastels au musée d’Orsay avril 2023

J’aimerais m’attarder sur ce court essai de Delphine Horvilleur au sujet de Romain Gary, point commun avec Nancy Houston, que je cite régulièrement sur mon site. Romain Gary (déjà pseudo de Roman Kacew), avec cet autre pseudo Emile Ajar, publie ainsi incognito, et devient lauréat de deux Prix Goncourt, sous deux noms différents, alors que le règlement l’interdit : Les racines du ciel en 1956 et La vie devant soi en 1975. Au-delà de ce canular, cette double identité, enjeu de reconnaissance et de renaissance, fut-elle un piège ?

Les passionnés de Romain Gary auraient en eux une profonde mélancolie, très exactement proportionnelle à leur passion de vivre : « une volonté farouche de redonner à la vie la puissance des promesses qu’elle a faites un jour, et qu’elle peine à tenir » (page 12). « L’oeuvre de Gary/Ajar est le livre de chevet des gens qui ne sont pas prêts à se résoudre ni au rétrécissement de l’existence, ni à celui du langage, mais qui croient qu’il est donné de réinventer l’un comme l’autre ».

Delphine Horvilleur nous propose avec Il n’y a pas de Ajar (Editions Grasset, 2022), une réflexion sur l’obsession identitaire mortifère de notre temps et je suis tentée de lui donner la parole, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, moi qui m’interroge sur la notion d’identité depuis longtemps. Sa voix apporte une richesse précieuse au débat, je vous en laisse juge à la lecture de cet article.

« Autour de nous – tendez l’oreille – hurlent de toute part des voix qui affirment que pour être authentiques, il faudrait être entièrement définis par notre naissance, notre sexe, notre couleur de peau ou notre religion (page 15). Cette identité transmise par des générations passées nous empêcherait d’être autre chose que ce que notre naissance a dit de nous. Je pense encore et toujours à Romain Gary, et à tout ce que son oeuvre a tenté de torpiller, en choisissant constamment de dire qu’il est permis et salutaire de ne pas se laisser définir par son nom ou sa naissance. Permis et salutaire de se glisser dans la peau d’un autre qui n’a rien à voir avec nous. Permis et salutaire de juger un homme pour ce qu’il fait et non pour ce dont il hérite. D’exiger pour l’autre une égalité, non pas parce qu’il est comme nous, mais précisément parce qu’il n’est pas comme nous, et que son étrangeté nous oblige (page 18). Nous sommes pour toujours les enfants de nos parents, des mondes qu’ils ont construits et des univers détruits qu’ils ont pleuré, des deuils qu’ils ont eu à faire et des espoirs qu’ils ont placés dans les noms qu’ils nous ont donnés. Mais nous sommes aussi, et pour toujours, les enfants des livres que nous avons lus, les fils et les filles des textes qui nous ont construits, de leurs mots et de leurs silences » (page 31).

Je vous invite à lire ce monologue d’un homme étrange qui se dit le fils d’Emile Ajar, hommage à nos filiations littéraires. C’est le message d’un homme qui sait combien les fictions nous façonnent, ce que j’ai déjà eu l’occasion de partager sur ce site au travers des histoires de vie notamment.

Je souscris tellement à ses derniers propos sur les textes qui m’ont façonnée : je pense notamment, sans exhaustivité ou chronologie aucune à des auteurs ou autrices qui ont compté pour moi, comme en premier lieu Nancy Houston, mais aussi Hannah Arendt, Robert et Elisabeth Badinter, Primo Levi, Marguerite Duras, Robert Anthelme, Jorge Semprun, Ernest Hemingway, Julie Otsuka, Abnousse Shalmani, Emmanuel Carrère, Jim Harrison, Andreï Makine, Amine Maalouf, Carson McCullers, Tobie Nathan, Boris Cyrulnik, Philippe Sands, Joseph Boyden, Delphine de Vigan, Alice Ferney, Javier Cercas, Sofi Oksanen, Tahar Ben Jelloun, Camille Kouchner, Vanessa Springora, Margaret Atwood …

Constance Debré, autrice d’Offenses, son dernier livre paru aux Editions Flammarion, 2023, ne répond pas autre chose à la question de Nathalie Crom dans Télérama (n°3811 du 25 janvier 2023) : « se définir en tant que ceci ou cela n’est vraiment pas mon approche des choses. Parce que ce n’est pas ce qu’il y a de plus vrai dans la réalité de l’expérience humaine. Parce que l’obsession de l’identité est un oubli de l’autre. Je ne dis pas que l’on est tous pareils, et encore moins tous égaux, mais si on peut se parler, si on peut écrire des livres et être lu, si on peut essayer de faire société, c’est qu’il existe quelque chose de commun et d’universel. Ce truc universel, c’est un mélange de sentiments de solitude, de douleur, de violence, d’amour … bien plus passionnant que les identités. C’est quoi pour vous la vie ? C’est une question que j’adore ! »

En conclusion, je me sens proche de cette maxime de Jean-Paul Sartre que j’ai reprise dans ma brochure de présentation : « La liberté de l’individu est ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui ». L’idée de liberté et de bricolage identitaire me séduit et ouvre un champ à chacun et chacune d’entre nous dans sa construction et son développement tout au long de la vie, rien n’est figé, tout peut évoluer.

« L’humour est une affirmation de supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » Romain Gary

Etonnante coïncidence, avec dans ce documentaire intitulé Les identités de Mona Ozouf, l’historienne et philosophe nous donne sa définition de l’identité, sur la ligne de crête, entre fidélité, déterminisme, héritage d’une part et liberté, émancipation, affranchissement d’autre part. A écouter à partir de 38mn58, extraits : « Selon les contextes, on est tenté par l’une ou l’autre des approches, et c’est mon cas. Je n’ai cessé d’osciller entre les deux. Nous sommes tous faits d’appartenances multiples, qui commencent dès la carte d’identité, mais sont liées aussi à des opinions, rencontres, amitiés, à notre histoire en somme … que l’on ne peut réduire à une identité essentialisée. Au cours d’une vie, nous procédons constamment à des arbitrages entre des fidélités contradictoires. C’est la liberté qui nous reste, jouer entre nos appartenances. Nous pouvons les composer. C’est pourquoi j’ai appelé mon livre Composition française. Bref, cette identité que j’ai cherché à enfermer dans une définition est introuvable. Il y a toujours quelque chose de violent dans la définition de l’identité. Au lieu de nous demander sans arrêt qui nous sommes, demandons-nous plutôt qui est l’autre. L’identité est réflexive, elle se nourrit de la mémoire et de la conscience de soi. »

La relation

J’ai eu envie d’écrire ce texte sur la relation, car j’ai été frappée par cette idée que la relation nous change, et que la rencontre nous modifie. C’est ce que je vis dans les rencontres avec les invitées de mes podcasts que je remercie encore infiniment pour leur confiance ! Et bien sûr aussi dans les accompagnements que j’ai la chance de mener. La coach se transforme avec son ou sa cliente.

J’aime le double sens du mot : la relation, c’est le lien, la correspondance, mais c’est également le fait de relater, avec le récit et la narration, que j’évoque si souvent sur mon site.

Voici ce que dit Charles Pépin de la relation * : « Contrairement aux animaux, même à ceux qui vivent en groupe comme les loups ou les oiseaux migrateurs, l’humain ne développe sa singularité, donc ne devient lui-même, qu’au fil de ses rencontres. C’est un besoin non pas naturel comme celui de manger ou de boire, mais civilisationnel. La rencontre, qu’elle soit amoureuse, amicale, professionnelle, spirituelle, artistique, est le cœur de l’existence humaine. »

Comment faire du hasard son allié ? « En se mettant en action. Commencer par sortir de chez soi… pour mieux sortir de soi, et de ses rails identitaires. La rencontre suppose de se rendre disponible à ce que l’on ne cherchait pas. »

Manon Garcia, philosophe, complète : « Dans toutes les interactions humaines, on négocie sans cesse les limites de la forme que peut prendre la relation, on ne cesse de modifier son attitude en fonction de ce que l’on donne et reçoit de l’autre. »**

Cela me fait penser à Delphine Horvilleur, dont j’ai repris certains propos qui m’inspirent dans cet article : « Surtout ne demande pas ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre ».

Charles Pépin poursuit : « La vraie rencontre implique le trouble ; elle peut donc faire peur. Aujourd’hui, je dis et ce n’est pas anodin : je ne peux devenir moi-même qu’à la condition d’aller à la rencontre de l’inconnu, des autres cultures, y compris celles qui nous inquiètent ou nous effraient. L’altérité, c’est dérangeant. »

Une fois encore, Charles Pépin rejoint les penseurs de la sociologie clinique : « L’essentiel s’applique à tout le monde : pour devenir soi-même, il faut sortir de là où l’on est. Trouver ce que, chacun, nous allons pouvoir inventer avec notre héritage. Les rencontres ne sont pas seulement humaines : on peut rencontrer des films, des artistes, des pays, des idées … Quand j’étais adolescent, j’ai rencontré L’étranger de Camus. »

Charles Pépin explique dans cette interview de Télérama qu’il a vécu dans une sorte de balancement identitaire, tout comme Delphine Horvilleur ou Rachel Kahn, dont on a beaucoup entendu parler ces derniers mois, avec la sortie de son livre Racée.

Rachel Kahn va dans le même sens sur France culture : l’identité est en construction permanente, fluide, elle ne peut pas rester figée. Elle évoque Edouard Glissant, et sa lutte contre les enfermements identitaires. Céleste Brunnquell, cette jeune actrice dont je découvre la profondeur et le goût de la littérature dans l’émission Une journée particulière, parle joliment du livre Les années d’Annie Ernaux : « nous sommes multiples, nous déposons dans les lieux que nous traversons qui nous avons été, et que nous ne sommes plus, notre identité est fluide » (encore…).

Pierre Lemarquis*, neurologue, atteste lui aussi que la relation nous modifie : « A chaque rencontre que nous faisons, du moins si elle revêt pour nous une signification, le cerveau se sculpte au contact d’autrui. Nos existences, nos lignes de vie, se construisent ainsi par porosité, à la lisière du moi (l’intérieur) et de l’autre (l’extérieur). Par ses impacts répétés, l’extérieur vient remodeler en permanence notre intériorité ». Le neuroscientifique Albert Moukheiber* spécifie ainsi : « Nous faisons partie des rares animaux capables, au sein de leur espèce, de se regarder les yeux dans les yeux. La plupart des autres, par exemple les loups, ne le peuvent, car ce contact oculaire induit aussitôt l’activation d’un rapport de domination entre eux. Sapiens, lui, est en mesure de se servir de ses yeux pour exprimer au contraire toute la palette de sa cognition sociale ». Laquelle est son seul et unique atout. « Cette cognition sociale permet de collaborer, au besoin par centaines, par milliers ! ».

Notre grande force : une extrême plasticité cérébrale, qui nous permet de nous transformer, aux contacts des autres, vitaux pour notre développement, mais aussi de la nature, des animaux, ou de l’art sous toutes ses formes.

*Télérama 3734-3735

**Télérama 3746

« Surtout ne demande pas ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre »

 

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Lauren Bastide a accueilli Delphine Horvilleur dans son podcast La poudre, que je vous recommande vivement. Très belle émission (1).

Delphine Horvilleur, l’une des trois rabbin.es en France, la plus médiatisée, autrice, dont le dernier livre vient de paraître (2). Cette femme inspirante, le rabbin le plus connu par le grand public, une femme donc, est à écouter et à lire, pour plus de tolérance, d’ouverture d’esprit et d’ouverture aux autres. Respect.

Morceaux choisis  :

« J’aimerais que l’on comprenne qu’il ne s’agit pas que du combat de ceux qui sont touchés par la haine. Les gens ont des empathies très sélectives. Les juifs doivent lutter contre l’antisémitisme, les noirs ou les musulmans contre le racisme, les gays contre les propos homophobes. Tout cela, c’est une négation de notre humanité et de la promesse républicaine. On a tous le devoir de se poser la question de notre responsabilité personnelle. Avoir conscience que cela ne viendra pas d’un autre, la fin de ces paroles haineuses, cela ne viendra pas non plus des pouvoirs publics. C’est à chacun de sentir que quand l’autre est frappé, en réalité c’est lui qui est balafré. Même si ce n’est pas notre identité de groupe qui est atteinte.

Aujourd’hui, il est important que l’on entende plein de voix : quelle place laisse-t-on à la parole de l’autre ? Etant une femme, je suis bien consciente quand je prend la parole pour parler de mon engagement rabbinique, qu’il y a toujours un moment chez mon interlocuteur où ma simple présence vient casser des idées reçues. Il lui faut un petit temps pour entendre le contenu de ce que je dis. Tiens, elle est rabbin. Donc tous les rabbins ne ressemblent pas à Rabbi Jacob, ils n’ont pas nécessairement une barbe, cela veut dire qu’il existe une possibilité d’être à côté des stéréotypes. La pluralité des paroles sert à réintroduire de la complexité dans la façon dont on voit l’autre, de l’oxygène dans les débats. Et ce n’est pas facile à faire dans un temps où l’on cherche la simplification.

J’ai grandi dans un tout petit village près d’Epernay, avec très tôt beaucoup de questionnements sur mon identité. Dans mon enfance très heureuse, j’ai eu la conscience qu’il y avait dans mes héritages et mes racines des choses que l’on ne verbalisait pas nécessairement, et qui faisait que je me sentais, toute petite, à la fois comme les autres et pas du tout comme les autres. J’étais quand même l’autre de l’histoire de mes petits camarades. Enfant, je me suis dit qu’il fallait que je fasse dialoguer les silences et les mots.

Aujourd’hui, je vois très bien cet héritage et cette incohérence entre ces deux histoires (côtés paternel et maternel) à réconcilier : il a beaucoup à voir avec mon cheminement vers le rabbinat qui est un travail du mot. C’est une fonction d’enseignement et de passeur, on fait en permanence le lien entre l’humain et les mots. On est centré sur le travail du texte et de son interprétation.

Nos rêves ont beaucoup à voir avec les rêves ou les inaboutis des générations passées. J’ai pensé longtemps que mon rêve devait prolonger celui des générations d’avant pour compléter ou réparer. Et j’ai fini par comprendre que c’était un rêve hérité, celui de devenir médecin. Pas le mien. Le lien entre la médecine, le journalisme que j’ai exercé en France pendant plusieurs années, et le rabbinat, c’est l’écoute, pouvoir traduire autrement, transmettre. On accueille la parole de l’autre, comme un récit sacré.

Je me suis toujours sentie très féminine. Le féminin pour moi a toujours rimé avec le fait d’être l’autre de l’histoire. Je n’ai pas de problème avec l’idée que le féminin est à la fois du même et de l’autre. Pour moi c’est une chance d’être l’autre de l’histoire, l’autre voix/voie de la littérature, de la culture, des religions.

Comme il y a beaucoup de femmes rabbins aux Etats-Unis, cette idée devint possible pour moi. En France, on ne peut pas étudier en étant une femme, mais on peut devenir rabbin. En 2008, quand je suis ordonnée rabbin, je suis enceinte de ma fille.

Pour beaucoup de femmes dans l’histoire qui ont accédé à des fonctions longtemps masculines, pendant un temps, elles sont occupées à neutraliser le féminin en elles, à devenir neutres, c’est-à-dire plutôt du genre masculin en français. Il faut un certain temps pour gagner une reconnaissance, qui vous permet d’être pleinement la femme que vous êtes.

Quand les hommes et les femmes lisent ensemble un texte, même les hommes le lisent différemment. C’est comme si tout le monde était resitué dans la lecture. Quand les femmes se mêlent à la conversation, cela éveille les voix du féminin, on change le point de vue sur la lecture, on a des interprétations différentes. Il faut dépasser le cliché de genre, les hommes aussi peuvent entendre ces autres voix. Seulement, quand on exclut les femmes de la conversation, ces voix demeurent muettes.

La mixité est critique aujourd’hui : sans elle, on appauvrit l’identité, la lecture et l’interprétation des textes, on piétine la richesse de ce que l’on pourrait faire dire aux textes, de ce que l’on pourrait être.

Il faut que l’on trouve un moyen pour les femmes qui ont accès à la parole de dépasser leur statut de victimes, afin de les rendre pleinement actrices de leurs histoires. Et ce n’est pas facile, la parole peut enfermer dans un récit de soi qui met en avant une certaine passivité, « voilà ce qui m’est arrivé », et « voilà les droits que cela va me donner ». Ce n’est pas du tout ça l’enjeu d’une prise de parole : ce que je raconte me donne une force, une puissance pour me relever.

A quoi sert l’écoute ? C’est surtout permettre à l’autre de s’entendre raconter son histoire autrement. Plus que la faire entendre à celui qui écoute.

L’étymologie dans les langues sémites du mot « Miséricordieux », l’un des noms de Dieu, est l’utérus. En fait, Dieu porte pour nous, entre autres, la matrice, dont la fonction est de faire de la place à l’autre. La capacité à faire de l’espace pour que l’autre grandisse et surgisse en vous, puis hors de vous. Et c’est exactement ce dont on est malade aujourd’hui. Certains disent « on est chez nous », « l’autre n’est pas chez lui ». Pour être vraiment soi, il faudrait se séparer de l’étrangeté, de l’altérité. Comme si on voulait se séparer de la fonction matricielle, d’un utérus en nous.

La Bible dit que le premier homme est créé masculin et féminin. Pour les mystiques, le masculin c’est la capacité à donner, le féminin la capacité à recevoir. Il faut pouvoir vivre avec cet équilibre-là. Savoir accueillir et recevoir, c’est très actif.

Il est passionnant ce grand malentendu de l’histoire sur la traduction du mot « côte », expliquant que la femme est sortie de la côte d’Adam, alors qu’il s’agit du mot « à côté ». (3) Dans ce cas, il s’agit d’une relation de sujet à objet, la femme est secondaire par rapport au masculin premier, et pour le dire simplement, il y a comme un os. La femme est l’os de l’histoire et on ne rétablit pas la possibilité d’un face à face. L’histoire de l’humanité aurait pu être tout autre si ce mot avait été traduit correctement. »

(1) Source : épisode 46 Delphine Horvilleur 21 mars 2019.

(2) Réflexion sur la question antisémite, Grasset, 2019. Autres ouvrages parus : En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font les enfants (Grasset, 2015) …

(3) Interview sur le genre, l’éducation religieuse, la pudeur :

« A ce propos, dans votre livre, vous évoquez un célèbre verset de la Genèse cité par le grand rabbin Gilles Bernheim, et repris par le pape Benoît XVI…
Oui, pour illustrer leur opposition au projet de loi, ils ont tous deux cité le même verset (Genèse 27-1) : « L’Eternel créa l’homme à son image, masculin et féminin Il les créa. » Mais ils ont choisi de le traduire par « homme et femme Il les créa », insistant sur la complémentarité originelle de l’homme et de la femme. Or, les termes en hébreu pour dire « homme » et « femme » ne sont pas les mêmes que « masculin » et « féminin ». Choisir un terme et pas un autre est lourd de conséquences. Dans le texte biblique, le masculin et le féminin ne sont pas réductibles à la simple différence des sexes. Ils expriment une complémentarité d’un autre type. Le genre féminin représente souvent la vulnérabilité, le monde de l’intériorité, de la dépendance, alors que le masculin est celui de l’autonomie, de l’extériorité. Chacun d’entre nous, homme ou femme, expérimente dans sa vie tour à tour l’autonomie et la dépendance, la force et la vulnérabilité. Chacun d’entre nous fait des expériences qui dépassent ce à quoi on voudrait le réduire : les attributs de son sexe biologique. »

(Genèse 27-1) : « L’Eternel créa l’homme à son image, masculin et féminin Il les créa. »

Ce que n’est pas l’identité

    Je suis tombée par hasard sur ce podcast avec pour invitée sur France culture Nathalie Heinich sociologue au CNRS, auteure de l’Elite artiste puis du Paradigme de l’art contemporain. Après Des Valeurs, Prix Pétrarque l’an dernier, Ce que n’est pas l’identité, son nouvel essai, paraît chez Gallimard, dans la collection Le Débat. Nathalie Heinich a choisi de définir l’identité au travers de ce qu’elle n’est pas. Délestée, allégée de toutes connotations superflues, l’identité se définit dans la perception qu’on a de nous-mêmes et dans le regard des autres.

    Morceaux choisis, qui viennent corroborer et enrichir ce que j’écris sur mon site depuis plusieurs années, sous un angle différent :

    L’identité c’est d’abord une représentation mentale de ce que nous sommes, de ce que sont les autres, de ce que sont des identités abstraites telles qu’un pays par exemple. Les représentations sont difficiles à se figurer. Elles sont arrimées à des objets, à des institutions. Une carte d’identité par exemple est un bon objet, des visages, car nous sommes aussi défini.e.s par notre corps, des vêtements, notre apparence… Pour le pays auquel nous appartenons, le drapeau est un symbole d’identité, le fronton de l’Assemblée nationale etc.

    L’identité n’est pas une identité objective qui serait là une bonne fois pour toute. Elle se construit, se fabrique, se négocie, se raconte, et même temps, elle n’est pas non plus totalement mouvante, et pouvant se modifier à sa guise.

    Une représentation mentale collective partagée est ancrée dans des objets, dans des institutions, et on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Pour exemple, l’identité sexuée : beaucoup voudraient sortir d’une assignation à un genre, et on voit bien que cela ne va pas de soi. Il y a une plasticité identitaire, mais elle n’est pas infinie.

    Il est intéressant de voir que des constructions identitaires peuvent se faire soit sur l’affirmation d’une différence « je suis qui je suis et je ne ressemble à personne d’autre », soit sur l’affirmation de ressemblances, « j’appartiens à tel collectif, à ma famille, mon village, ma religion, mon pays etc. » Ce qui est extraordinaire, c’est que l’identité est les deux à la fois. Ce sont des définitions contradictoires, qui construisent l’une et l’autre notre rapport à l’identité. Nous pouvons selon les moments, selon les contextes, nous définir en tant que personne irréductible à toute autre, ou bien comme individu appartenant à un collectif. C’est heureusement la grande liberté que nous avons.

    Je complèterai cette approche suite à la lecture d’un article lu dans Télérama (n °3799 du 02/11/2022) intitulé « Je ne suis pas que ça » sur les dangers de s’enfermer dans une identité unique et univoque (de race, de genre, de religion …), par ces temps incertains où le manque de repère peut amener à ce rétrécissement de soi. « Non seulement, nous sommes pluriels, mais nous évoluons tous. Il faut assumer le fait que l’identité est par nature composite. Et même troublée » affirme ainsi Myriam Revault d’Allonnes, chercheuse associée au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences po. Elle complète : « La confusion grandit entre deux notions : semblable et identique. Pourtant, ce ne sont pas des synonymes : mon semblable, c’est celui qui appartient à l’espèce humaine … or il n’est jamais le même que moi ! ». Sous le glissement sémantique se joue donc une certaine conception de l’altérité. Dephine Horvilleur, rabbine et écrivaine, renchérit : « Appauvrir nos définitions identitaires incite non seulement à n’entrer en contact qu’avec ses clones, mais cela pousse à considérer les autres comme des ennemis. Si vous pensez qu’une seule chose vous définit, et que l’individu d’en face ne la partage pas, alors vous n’avez plus rien en commun. L’obsession identitaire crée des assignations, des sédentarisations mentales et religieuses, des obsessions d’authenticité et de pureté, qui de mon point de vue, sont toujours le premier pas vers une forme de fanatisme ».  Elle poursuit : « Aucun de nous n’est uniquement sa naissance, et aucun n’est uniquement ce qu’il a décidé. Nous sommes ce que nous faisons, à la fois de notre naissance et du chemin que nous empruntons pour aller vers un ailleurs », propos qui rejoignent ceux des penseurs de la sociologie clinique à laquelle j’ai été formée (cf. la définition de l’identité par le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac). 

    A découvrir, les ateliers que j’anime sur l’expression de son identité professionnelle.