#Episode 16 podcast avec Muriel Simeon

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Je vous recommande l’ouvrage que Muriel Simeon vient de publier sur un sujet qui nous concerne tous, la vieillesse et le grand âge, intitulé La vie trépidante de Marguerite, aux éditions Les Trois Colonnes : Muriel sait l’aborder avec un humour décapant, dans une fiction délicate qui permet de prendre de la distance, tout en s’attachant aux personnages. Dans cette conversation, elle nous emmène vers d’autres rivages, comme l’amitié féminine, l’amour, sa construction de femme, ainsi que la question du genre, sur lequel Muriel nous partage son histoire personnelle et son analyse sociologique.

La part intime des trajectoires sociales

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Interview de la philosophe Chantal Jaquet (1), qui a codirigé l’essai collectif La fabrique des transclasses, éditions PUF. Elle revient sur la notion de mobilité sociale que j’aborde sur mon site, avec selon elle un fort coût intime.

« Les discours sur la mobilité sociale sont pris entre deux mythes : la trahison et l’ascension. Qu’ils évoquent la figure du social-traitre qui a fui sa classe d’origine plein de honte et gagné un à un ses galons, ou du self-made man qui s’est fait tout seul, ils font abstraction des individus de chair et d’os qui effectuent le passage d’une classe à l’autre. On a vite fait de crier au génie, d’exalter ses talents et son mérite personnel. Or ce n’est pas une question de volonté. La trajectoire des transclasses est un processus bien plus complexe, qui met en jeu des conditions économiques et sociales, une histoire familiale, des rencontres affectives… Un ensemble de fils qui se nouent et se dénouent pour constituer une existence. Se pencher sur cette fabrique permet de rompre avec les clichés.

Les politiques nationales ont une importance déterminante pour favoriser cette mobilité sociale : avec sept enfants d’ouvrier sur dix qui connaissent le même sort que leurs parents, la France est dans la moyenne. C’est dans les pays scandinaves qu’on trouve la mobilité la plus forte et aux Etats-Unis qu’elle est la plus faible, contrairement aux idées entretenues par le mythe de l’american dream.

Un transclasse se fabrique sous l’effet d’une pluralité de causes qui se combinent entre elles. Au sein d’une même famille, des frères et soeurs ne connaissent pas la même trajectoire, en dépit de conditions économiques et sociales semblables. Comment le comprendre si l’on ne tient pas compte du désir parfois inconscient des parents ou de la place dans la fratrie ? On peut rêver de revanche sociale pour l’un et souhaiter que l’autre perpétue le modèle familial. Autrement dit, les enfants ne sortent pas indemnes des aspirations et projections de leurs parents (2).

Nos trajectoires peuvent aussi être le produit d’un secret de famille, de rencontres amicales ou amoureuses, d’une homosexualité qui motive une prise de distance quand elle n’est pas acceptée par son milieu, comme ce fut le cas pour Didier Eribon ou Edouard Louis…

Quand on quitte son milieu d’origine, on est à la fois le même et un autre (3). Même si, de coeur, on reste fidèle à sa classe d’origine, on a incorporé de nouvelles habitudes, nos revenus et nos fréquentations ont changé. Ce passage produit toujours une métamorphose de l’identité, qui devient forcément plus flottante (commentaire perso : je dirais une identité « bricolée » ou « métissée). Le transgenre porte les traces des deux milieux. D’où parfois un sentiment de déchirement, des émotions clivées. Honte, colère, culpabilité, mais aussi joie et fierté. D’ailleurs, être à la frontière peut aussi constituer une force et une richesse : quand on porte plusieurs mondes en soi, on développe un recul critique, ainsi qu’une grande capacité d’adaptation et d’ouverture. Et on a davantage la possibilité de choisir qui l’on veut être.

Confesser qu’on vient de la bourgeoisie est peut-être même encore plus compliqué que d’avouer des racines ouvrières ou paysannes. Car le transclasse qui s’élève dans la hiérarchie sociale a de l’éclat. Le bourgeois de naissance sera toujours soupçonné d’un manque de sincérité, taxé d’imposteur car à tout moment susceptible de faire appel au carnet d’adresses de sa famille pour se sortir de la précarité. Pourtant, renoncer au confort d’une vie aisée exige aussi beaucoup de courage. »

(1) Télérama 3603 du 30/01/2019.

(2) Vincent de Gaulejac parle de « projet parental », l’un des axes de travail des séances d’accompagnement que j’anime (individuel ou collectif).

(3) Voir la contribution d’Alex Lainé sur l’identité. Avec un éclairage sur l’identité mêmeté/ipséité de Paul Ricoeur.

Ce que l’argent dit de nous

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Notre rapport à l’argent nous résume t-il ? Question posée par le philosophe Charles Pépin à Pascal Bruckner lors d’un lundi philo de novembre 2016.*

Réponse documentée du philosophe et essayiste qui a publié en 2016 le livre La sagesse de l’argent chez Grasset :

Il est sage d’avoir de l’argent. Phrase scandaleuse en France. Celui qui en a le mieux parlé au XIXe siècle est Charles Fourier, qui a fait l’éloge de l’argent, de la richesse, de la fortune. alors que lui-même a vécu misérablement. Il allait tous les jours au Palais Royal attendre les financiers pour alimenter son utopie, les phalanstères, qui se sont implantés aux Etats-Unis.

Pour Pascal Bruckner, la richesse est en soi un bienfait. L’absence de richesse n’a pas de valeur et peut être source de malheurs. Mais c’est un bienfait qui oblige. Ainsi, Andrew Carnegie, à 60 ans, écrit que « celui qui est riche doit rendre tout ou partie de cette richesse à la collectivité. » Il crée une fondation, une « charity » à l’instar des milliardaires anglo-saxons, qui tentent de se prémunir de la malédiction de l’argent, en y versant une partie leurs immenses fortunes, pour les plus démunis. A la différence de la France, les Américains équilibrent leur aversion de l’impôt par un goût de la redistribution de l’argent par les plus riches. Alors qu’en France, c’est en principe l’Etat qui est chargé de la redistribution de la fortune nationale au service des plus faibles.

Thèse principale de l’ouvrage de P. Bruckner : la sagesse de l’argent tient dans la combinaison de trois vertus : la liberté, la sécurité, l’insouciance. Equilibrées par trois devoirs : la probité, la proportion et le partage.

Il est bon de rappeler les avantages de l’argent, que nous avons tendance à oublier, parce que nous sommes héritiers d’une tradition socialisante et catholique. Tout d’abord, l’argent est facteur d’émancipation. Les femmes dans les années 50-60-70 ont réclamé leur part de travail pour pouvoir s’émanciper économiquement de leur mari. Depuis que l’on a instauré le mariage d’amour, c’est une source de divorce. Là où jadis nos mères hésitaient à quitter leur mari, parce que cela signifiait pour elles la misère ou l’incertitude financière les femmes d’aujourd’hui n’hésitent pas à rompre le lien conjugal, précisément parce qu’elles ont une tendance financière. L’argent, c’est une liberté. La sécurité découle de cette liberté. L’argent a cette capacité merveilleuse de nous prémunir de l’adversité. Pouvoir s’offrir un toit, des études, se soigner, tout cela, ce sont des garanties de sécurité. L’insouciance, j’ouvre le livre là-dessus : l’argent nous offre du temps et la capacité de faire des projets. Avec la pauvreté, on est condamné au présent perpétuel.

L’éminente dignité des pauvres est un point central du catholicisme, ils témoignent de la grandeur du Christ. Les riches dans leur appétit de jouissance sont prisonniers des biens de ce monde. On peut aujourd’hui a posteriori lire cela comme une justification de l’ordre établi. Au fond, le christianisme en expliquant aux pauvres que les derniers sur Terre seraient les premiers au Paradis, maintenait la structure sociale de l’Ancien régime intacte. Le grand basculement de notre civilisation est ce moment où les protestants, avec Martin Luther et Calvin vont modifier ce point de dogme : pour eux, la pauvreté n’est en soi porteuse d’aucune grandeur naturelle, c’est le travail ; par exemple, faire fructifier cette terre qui est l’oeuvre divine. Ils vont condamner une pratique qui est la mendicité. C’est l’effort consenti pour sortir de la pauvreté qui est mis en valeur. On a là toute la différence entre le monde protestant et le monde catholique en Europe, mais aussi entre l’Europe latine et l’Amérique du Nord.

Spécificité française du tabou de l’argent : la France est héritière de trois héritages. La tradition catholique qui condamne l’argent, concurrent maléfique de Dieu, qui sépare les hommes. L’héritage aristocratique qui méprise le travail : l’argent n’est pas fait pour être gagné, on laisse cela aux serfs et manants, il est fait pour être dépensé. Un bon aristocrate va à la chasse et à la guerre, il ne travaille pas, à la différence des Bourgeois. Dernier héritage enfin, celui de la Révolution française égalitariste, qui fait que tous les hommes sont nés égaux en droits, sinon en condition. A la différence des Etats-Unis, où il n’y a pas comme chez nous de séparation entre vie spirituelle et vie matérielle. Pour les Américains, le dollar est une monnaie spirituelle. Alors que pour nous Français, l’Euro est une monnaie profane, voire désincarnée. Aux Etats-Unis, la richesse est à la fois un gage de patriotisme et de christianisme. Les riches sont aimés par Dieu, les pauvres peut–être pas. C’est ce qui peut nous scandaliser lorsque nous sommes là-bas.

Question de Charles Pépin : est-ce que notre rapport à l’argent à titre individuel dit la vérité de ce que nous sommes ou aspirons à être ?

Oui, l’argent est un formidable révélateur. L’avare, le généreux, le prodigue n’échappent pas à cette relation à la vérité. L’avarice : chaque sou gagné est un fragment de notre corps. C’est une hémorragie qui sort de nous et rend littéralement les gens malades. On a tous nos moments de radinerie, personne ne peut se dire exempt de cette maladie. Le prodigue en sens inverse a un rapport étrange avec l’argent. Dans le geste aimable du prodigue, il y a aussi la volonté de manifester face aux témoins à quel point l’argent le laisse indifférent. Il est lui membre d’une humanité bien supérieure à la moyenne. Il y les cadeaux qui oppriment ceux qui les reçoivent, parce qu’un don doit être suivi d’un contre-don. Quand un cadeau ne peut être rendu, il y a là une appropriation potentielle qui peut mettre très mal à l’aise. C’est pour cette raison que l’argent a été créé, pour mesurer la dette, pour mieux quantifier ce qui est dû. L’argent nous fait passer du monde de la dette, du monde de l’Ancien régime au monde du don, du salaire et du travail pour nous arracher de l’emprise des autres. C’est tout le paradoxe de l’argent : il est l’émancipation pour les uns et l’asservissement pour les autres.

Conviction de Charles Pépin : la manière dont on dépense, économise, partage ou pas dit assez bien la vérité de l’intériorité.

Pascal Bruckner voulait depuis longtemps écrire un livre sur l’argent, étonné par la haine qu’il suscite. Il constate que les critiques les plus acerbes du veau d’or sont en général assez bien pourvus. Selon lui, maudire l’argent, c’est finalement lui rester attaché.

Classe sociale, élite, dirigeants se voient émerger et disparaître, bouger comme des plaques tectoniques, se refusent à l’immobilisation. La frugalité de toute chose, telle est la leçon de l’argent qui nous échoie pour nous fuir, qui ne gratifie les uns que pour les abandonner ensuite, dans une alternance de ruine et de résurrection. Ce que voulait dire l’apôtre Matthieu, reprenant l’enseignement des stoïciens, quand il recommandait de rester pauvre dans notre coeur. Les dons de la vie nous fuient aussi promptement qu’ils arrivent, comme sur la table de jeu, les dés roulent parfois en notre faveur, parfois à notre détriment. La fortune n’est que la métaphore de la vie, si belle, si fragile. Accepter que tout ce qui nous fut accordé puisse nous être repris, en retirer malgré tout un immense sentiment de gratitude, telle est l’ultime sagesse.

Pascal Bruckner a voulu pourfendre deux illusions dans son livre : la première est l’idée selon laquelle l’argent nous rendrait matérialiste. C’est un contre-sens selon lui. C’est la pauvreté qui rend matérialiste. Lorsque vous êtes pauvre, vous êtes asservi jour et nuit à la matière. Le paradoxe, c’est quand on a de l’argent qu’on n’y pense plus. L’argent permet d’échapper à l’argent. Il y a une deuxième illusion : la possession d’une fortune permet de s’élever au-dessus de la condition humaine. Quand on est millionnaire on pourrait acheter l’amour, l’amitié… C’est faux. On peut acheter ou louer des corps, mais on ne peut pas monnayer des loyautés. Il y a des croyances, des attachements totalement étrangers à la notion d’argent.

Le mot liquide est important : l’argent sert à fluidifier l’existence. L’argent n’a d’intérêt que s’il est la récompense d’un honnête travail. C’est là où le protestantisme a une petite supériorité sur le catholicisme (excepté Florence, Milan, Venise qui ont été les laboratoires de l’économie de marché) ; à travers la condamnation de l’argent, ce que l’on peut voir en filigrane, dans la France d’aujourd’hui et depuis 10 ou 15 ans, c’est l’idée selon laquelle le travail est condamné, que c’est un vestige de l’histoire ancienne, que dans le monde de demain, on aura la semaine de quatre jours, et qu’au fond, le travail nous enchaîne à une activité dégradante. Et ça, c’est une réminiscence de l’esprit aristocratique. On s’aperçoit que les gens qui travaillent le plus, ce sont les classes dominantes, ce sont les élites, qui exécutent des tâches harassantes, alors même que s’est répandue en France l’idée des 35h. On pourrait se retrouver demain un peu comme l’Empire romain à son apogée, au moment de sa décadence, où un petit nombre de gens extrêmement riches entretenaient une masse de oisifs. Et d’esclaves heureux. Et on peut très bien imaginer pour demain une société analogue à l’Empire romain, une société festive, avec des personnes très riches qui entretiendraient et contrôleraient une grande masse de non actifs et ce serait une utopie sinistre.

La sagesse est de désacraliser l’argent, à ne pas l’aimer ou le détester plus que de raison. Il y a une vie en dehors des ruminations financières, une vie faisant émerger l’éclosion artistique.

Sources :

* Conférence du 07 novembre 2016 au MK2 Odéon, café philo animé par Charles Pépin.

Emission « ça va pas la tête ? » animée par Ali Rebeihi avec : 

PWN-Paris (Professional Women Network), un des plus grands réseaux de femmes en France et en Europe, a planché sur le thème Femmes et argent depuis 2013, avec une étude complète et  un documentaire sur ce thème, conçu comme un véhicule de sensibilisation de la cible féminine à l’importance de gérer son argent en propre.

Argent dans le couple, la fin d’un tabou ?