La littérature soigne

Expo Constantin Brancusi au Centre Pompidou

Quelles sont les stratégies possibles pour vivre avec, notamment grâce à la littérature ? Avec le monde qui nous entoure tel qu’il est, avec des discours ambiants dans lesquels on ne se reconnaît pas, avec des tendances sociétales qui nous mettent mal à l’aise, avec ce dont on a hérité, avec son histoire personnelle, avec ses failles, ses blessures, avec ses forces aussi, ses expériences et ses capacités de résilience.

Les livres, par leur puissance d’humanité, par leur force d’expression, prennent soin de nous. Ils ont le pouvoir de nous apaiser par l’ordre de leur syntaxe, le rythme et la musicalité de leurs phrases, et même par le toucher sensuel de leur papier. Par les récits qu’ils nous soumettent, ils ont ce pouvoir étonnant de nous arracher à nous-mêmes pour nous emporter vers d’autres destinations, souvent insoupçonnées. Pour nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, dans la peau d’un autre, d’un personnage dont l’histoire, le monde, la culture, la joie ou la douleur ne sont pas les nôtres, mais avec lequel il nous est donné d’être en empathie.

Quel est le livre qui a changé votre vie ou votre regard sur votre vie ? Qui vous a permis de vous réparer ou de vous (re) construire ?

En ce qui me concerne, c’est Instruments des ténèbres de Nancy Houston. La force de son écriture, la violence du récit, ce fut un coup de poing. Cette façon de raconter l’histoire des femmes m’a éveillée au féminisme, et je n’ai plus lâché les oeuvres de Nancy Houston. J’admire sa liberté, sa puissance, sa façon de se mettre à nu dans ses livres, tout en racontant des histoires universelles qui nous parlent de nous, les femmes.

Voici quelques exemples et témoignages que j’ai tirés de mes lectures ou de mes vagabondages sur Internet qui m’ont attiré par leur profondeur et leur résonance avec mes centres d’intérêt.

L’écriture, l’amour et le lien : C’est l’histoire d’une grande dame, au courage et à la détermination hors norme. Je vous recommande vivement le témoignage de Josette Kalifa, La réparation, aux Editions J’ose être : « Quand j’observe la vie et ses méandres, je vois à quel point le lien est le dénominateur commun. Tout est lié. Une chose arrive parce que, quelque part, une autre chose doit se produire. Est-ce cette compréhension précoce, intuitive, qui a nourri mon besoin fondamental de réparer le lien, de réparer la vie ? Tout ce qui m’est arrivé procède de cette chronologie du lien. Je suis née dans cette famille, de ce couple névrosé, lui-même porteur d’une lignée de souffrances, de maltraitances, d’abandons et de malheurs. Je suis née pour réparer ce lien. Chaque lignée est une histoire unique. Histoire qui se perpétue de génération en génération en un éternel recommencement. L’histoire se perpétue, jusqu’à ce qu’un accident survienne et brise le cours normal de cette lignée. Cet accident, c’est moi. » … « Je m’étonne de la puissance thérapeutique de l’écriture. Il ne suffisait pas de tenir les tenants et aboutissants de mon histoire. Rompre la chaîne de transmission passait, pour moi, par le dépôt sur le papier de toutes mes souffrances, mes colères, mes chagrins, en dehors de moi, telle une offrande au feu de la vie. L’amour a fait le reste. Aujourd’hui, je me sens plus légère que jamais, heureuse et en paix. »

La lecture peut soigner les enfants : Comment une autrice entrée dans l’âge de la sagesse (elle a 69 ans) peut-elle être aussi connectée à l’univers adolescent ? A ceux ren­contrés « sur le terrain » s’ajoute une solide veille d’information, et des ­relais toujours renouvelés parmi les générations qui viennent. Les enfants ont changé et Marie-Aude Murail aussi. « La littérature soigne ». Parce qu’il n’y a pas assez de psychologues pour écouter tout le monde, et qu’il fallait donc en inventer un. Parce que les enfants continuent d’aimer la lecture, pour peu que l’on sache les y amener.

L’amour comme force de résilience pour Salman Rushdie : « C’est la réponse à la question « comment on raconte » qui fait tout le livre. C’est ce avec quoi j’ai lutté pour écrire Le Couteau. Il fallait que la forme mette en confrontation deux forces opposées : d’un côté l’amour, la beauté, l’art, la liberté, et de l’autre la violence, la bigoterie, le fanatisme, la stupidité… Alors j’ai voulu que Le Couteau soit avant tout un livre sur l’amour des autres et l’amour de la vie – cette vie dont j’ai failli être privé. » Interview dans Télérama n° 3875 du 17/04/2024.

Revisiter les récits familiaux avec Delphine Horvilleur :  » Le monde cherche à nous rassurer. C’est gentil de sa part. Très gentil ! Et nous, on voudrait tellement le croire. Se blottir dans ses bras et savoir qu’on sera protégé. Mais la conversation avec le passé est si puissante qu’elle rend difficilement audible autre chose. Et dans nos têtes, ça fait un boucan monstre. Ça nous oblige à revisiter tous les récits qui nous ont construits, à déconstruire des légendes familiales, des narratifs à l’ombre desquels on s’est si longtemps abrité. » page 39, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024.

« Les chansons d’Anne Sylvestre me font du bien, depuis toujours, mais j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. En lisant l’histoire familiale de cette compositrice, un élément de réponse m’est apparu. J’ai compris que cette fille de collabo avait fait de ses chansons le lieu d’un combat contre ses origines. Comme si chaque parole qu’elle écrivait murmurait à demi-mot : je suis l’enfant d’un lâche ou d’un salaud, mais je saurai m’élever contre cet héritage. C’est peut-être pour cela qu’elle a écrit ses fabulettes pour les enfants, pour apprendre à grandir ou à se méfier. Peut-on dépasser autrement son passé que dans la réécriture ? Depuis des semaines, je pense beaucoup à tout ce qui me fait du bien, et plus encore à ceux qui me font du bien. J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. Delphine Horvilleur, Comment ça va pas ? Editions Grasset, 2024. page 39 ?

J’ai découvert la biographie hospitalière grâce à Maud Jan-Ailleret, que je remercie vivement pour notre conversation sensible sur le sujet (cf. le podcast Mine de rien). Dans son roman Une certaine Espérance (Editions Baribal, 2025), Dominique incarne le personnage d’une biographe hospitalière, en soutien à Espérance, au départ réfractaire. Dominique présente la biographie hospitalière ainsi : « Elle explique ce qu’apporte le fait de raconter des épisodes de son histoire à un biographe formé et le bienfait de recevoir gracieusement, pour soi-même ou un proche choisi, le récit de sa vie sous la forme d’un livre. » « Tenir parole et rendre parole. Je ne suis qu’un instrument de la voix de l’autre. En quelque sorte, je suis là pour vous aider à ranger le bureau de votre vie. Avec la biographie hospitalière, on est dans le vrai. » (page 96). « Elle a parlé de la puissance de l’écriture comme accès direct, mais aussi comme soin prodigué à l’autre et par effet boomerang, à soi-même. (page 149)

L’art et le langage pour tisser son identité en conscience : Le mot « texte » vient du latin textilis qui veut aussi bien dire « textile » que « ce qui s’entrelace » selon Chloé Bensahel, tisserande et artiste plasticienne franco-américaine, qui mêle performance, textiles et multimédias pour éclairer la relation entre langage et identité. Inspirée par l’expérience migratoire de sa propre famille, elle associe dans son travail la narration et les traditions artisanales pour faire naître un langage intégré ou codé. Grâce au tissu, l’artiste crée des oeuvres intégrant le langage et inclut dans ses tapisseries des mots à peine lisibles, dont on peut déchiffrer le double sens. Télérama 3877 du 01 mai 2024.

Raconter le quotidien des femmes par Alice Munro, la Reine de la nouvelle … et du temps : « Écrire le quotidien – quand on est une femme qui plus est – s’avère risqué. On est rapidement relégué au rang d’artiste mineur. Car de quoi parle-t-on ? De mères avec leurs filles, de passion non réciproque, de souffrance conjugale. Pourtant c’est immense et pourtant c’est poignant. Car Alice Munro, dont la romancière Audrey Thomas disait qu’elle était le seul auteur qu’elle connaissait à explorer vraiment la sexualité féminine, règle leur compte à tous les clichés. » (A lire sur Télérama)

« Proust m’a sauvée » affirme Laure Murat dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) : « La transformation d’un malheur sans nom en un roman exploratoire, où chaque fluctuation de l’âme sera nommée, pensée, sentie, décrite, exorcisée. La conversion d’une catastrophe en une oeuvre d’art » (page 216). « Proust n’endort pas nos douleurs dans les volutes de sa prose, il excite sans cesse notre désir de savoir, cette libido sciendi qui, en séparant l’enfant de sa mère, nous affranchit plus sûrement du malheur que tous les mots de la compassion. A ce titre, il ne serait pas exagéré de dire que Proust m’a sauvée » (page 218).

L’héroïne du conte Les Mille et Une nuits, Shéhérazade, plait à Marlene Monteiro Freitas « parce qu’elle donne à la fiction le pouvoir de sauver la vie » (Télérama n ° 3937, page 24).

Maladie mentale et littérature : Philippa Motte dans son ouvrage Et c’est moi qu’on enferme (Editions Stock, 2025), constate que les livres qu’elle a engloutis par dizaines ont eu un pouvoir salvateur dans sa vie, avec l’impression d’avoir découvert un continent immense : « les livres m’auraient épargné certains comportements excessifs et passionnés que je soupçonne d’avoir nourri ma fragilité » (page 158).

En ce qu’ils touchent à un besoin universel de création de sens, les récits fictionnels, contes, légendes, romans, sont aussi un support naturel pour les psychothérapeutes. Et les coachs, puis-je ajouter, notamment à travers le travail autour des histoires de vie, approche à laquelle j’ai été certifiée pour mes accompagnements.

A lire aussi : https://nathalieprevostconseil.com/2021/04/28/litterature-et-identite/

Une sorcière comme les autres

a5842d9c.png
Le temps de la soirée Debout citoyennes ! organisée par l’association Eklore, j’ai découvert les paroles magnifiques de cette chanson d’Anne Sylvestre. C’est mon cadeau de fin d’année, à l’approche de Noël, aux femmes, mères, soeurs, amies. Cette chanson m’a émue aux larmes, je vous la partage.
S’il vous plaît
Soyez comme le duvet
Soyez comme la plume d’oie
Des oreillers d’autrefois
J’aimerais
Ne pas être portefaix
S’il vous plaît
Faites-vous léger
Moi je ne peux plus bougerJe vous ai porté vivant
Je vous ai porté enfant
Dieu comme vous étiez lourd
Pesant votre poids d’amour
Je vous ai porté encore
A l’heure de votre mort

Je vous ai porté des fleurs
Vous ai morcelé mon coeurQuand vous jouiez à la guerre
Moi je gardais la maison
J’ai usé de mes prières
Les barreaux de vos prisons
Quand vous mouriez sous les bombes
Je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe
Et tout le malheur dedans

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui parle
Ou qui se tait
Celle qui pleure
Ou qui est gaie

C’est Jeanne d’Arc
Ou bien Margot
Fille de vague
Ou de ruisseau

C’est mon coeur
Ou bien le leur
Et c’est la soeur
Ou l’inconnue
Celle qui n’est
Jamais venue
Celle qui est
Venue trop tard
Fille de rêve
Ou de hasard

Et c’est ma mère
Ou la vôtre

Une sorcière
Comme les autres

Il vous faut
Être comme le ruisseau
Comme l’eau claire de l’étang
Qui reflète et qui attend
S’il vous plaît
Regardez-moi je suis vraie
Je vous prie
Ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjà
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin

Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j’étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j’étais belle et soumise
Vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n’aime pas
Celle qui règne
Ou qui se bat

C’est Joséphine
Ou la Dupont
Fille de nacre
Ou de coton

C’est mon coeur
Ou bien le leur
Celle qui attend
Sur le port
Celle des monuments
Aux morts
Celle qui danse
Et qui en meurt
Fille bitume
Ou fille fleur

Et c’est ma mère
Ou la vôtre

Une sorcière
Comme les autres

S’il vous plaît
Soyez comme je vous ai
Vous ai rêvé depuis longtemps
Libre et fort comme le vent
Libre aussi
Regardez je suis ainsi
Apprenez-moi n’ayez pas peur
Pour moi je vous sais par coeur

J’étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J’étais la bûche et le feu
L’incendie aussi je peux
J’étais la déesse mère
Mais je n’étais que poussière

J’étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas

Mais un jour la terre s’ouvre
Et le volcan n’en peux plus
Le sol se rompt
On découvre des richesses inconnues
La mer à son tour divague
De violence inemployée
Me voilà comme une vague
Vous ne serez pas noyé

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Et c’est l’ancêtre
Ou c’est l’enfant
Celle qui cède
Ou se défend

C’est Gabrielle
Ou bien Aïcha
Fille d’amour
Ou de combat

C’est mon coeur
Ou bien le leur
Celle qui est
Dans son printemps
Celle que personne
N’attend
Et c’est la moche
Ou c’est la belle
Fille de brume
Ou de plein ciel

Et c’est ma mère
Ou la vôtre

Une sorcière
Comme les autres

S’il vous plaît
Faites-vous léger
Moi je ne peux plus bouger

 

Anne Sylvestre, album 1975

Conversation avec Anne Sylvestre, qui évoque sa carrière, ses chansons, le féminisme, l’écriture.

Les 5 objectifs de « Debout citoyennes » :

1. Rendre visibles des femmes engagées insuffisamment représentées dans les médias
2. Faire connaitre des initiatives à impact social ou écologique positif
3. Inspirer la mise en action citoyenne : chacun.e peut agir de là où il/ elle est
4. Inviter les hommes et femmes à envisager leurs rôles dans des logiques de complémentarité et non d’opposition ou de déni de leurs différences
5. Lancer un appel aux femmes pour qu’elles osent s’engager dans l’entrepreneuriat, l’engagement sociétal ou politique, ou saisir des postes de pouvoir et d’influence.

Les missions de l’association Eklore :

Constat

Un monde du travail qui échoue à créer du bien humain et du sens commun.

Mission

Inspirer et rassembler ceux et celles qui veulent donner un sens humain au travail.

Identité

Un mouvement culturel pour inspirer d’autres représentations et pratiques personnelles au travail.

Vision

Un monde où chacun.e assume sa singularité dans sa vie professionnelle et sa responsabilité dans la vie humaine.

Valeurs

Audace, discernement, liberté, responsabilité, solidarité.