Héritage familial et métamorphose de l’identité

Dessins d'un arbre stylisé avec des feuilles, sur un fond beige.

La linguiste et directrice de recherche émérite au CNRS Irène Fenoglio présente son livre Tout héritage est une métamorphose, aux Editions Albin Michel : elle explore comment les héritages familiaux, les récits et les lectures transforment notre identité. Elle rejette la notion d’origine fixe au profit d’une vision dynamique, inspirée de Bergson, où le passé se réinvente continuellement vers l’avenir.

Invitée par Charles Pépin dans son émission Sous le soleil de platon, ils interrogent toutes les manières dont le passé passe en nous pour faire de nous ce que nous devenons.

Irène Fenoglio voulait rendre hommage à ses parents, l’écriture de ce livre lui a paru le meilleur moyen de revenir sur l’héritage qu’ils lui ont laissé. Elle s’interroge : « Nous sommes constitués de quoi ? De ce que nous recevons, de ce que nous allons chercher tout au long de la vie, ce que nous allons chercher chez nos ancêtres, chez nos parents, ou dans les lectures, dans les rencontres avec les personnes. Donc tout ça se métamorphose et c’est un héritage. Nous sommes constitués de cet héritage immatériel. »

Charles Pépin lit un extrait du livre : « Nous héritons de copeaux. Nous sommes façonnés de copeaux inégaux, venus de tailles et rabotages inconnues. Seuls certains plus récents nous apparaissent pour ce qu’ils sont, parce qu’ils laissent des échardes. Tous ces copeaux s’accumulent, se recouvrent diversement, se compactent, puis forment notre figure. »

Commentaire d’Irène Fenoglio : « J’ai vu mon père travailler le bois. C’était très important pour moi de le regarder travailler, qu’il fasse quelque chose qui aboutisse et dont il soit fier. Par ailleurs, moi, je fais aussi de la sculpture. Je taille le bois, je taille la pierre. »

Ses parents étaient immigrés italiens. Son père coiffeur d’abord, métier dont il avait honte, puis maçon. Sa mère, pantalonière, a travaillé chez les tailleurs dès l’âge de 13 ans.

Charles Pépin : « Vous héritez de gestes et de non-dits, et surtout de petites phrases qui pourraient sembler n’être pas importantes, et vous montrez que dans l’héritage que vous avez reçu, elles ont joué un rôle central. Par exemple, ne coupe pas les cheveux en quatre ! »

Réponse : « J’étais curieuse… je m’intéressais à tout ce qui se disait, j’avais une attention à ce qui se disait, j’entendais, j’écoutais, ça produisait des interrogations en moi, et donc je posais des questions, je posais tout le temps des questions, et ma mère, qui avait bien autre chose à faire que répondre à toutes mes questions, me disait, il faut toujours que tu coupes les cheveux en quatre, arrête, on dit ça, c’est ça, point final. »

Charles Pépin : « Qu’est-ce que le rapport de vos parents au travail manuel a laissé comme trace que vous avez fait fructifier en étant chercheuse en linguistique ? »

Irène Fenoglio : « Le fait de ne pas lâcher la chose tant qu’on ne l’a pas terminée. L’insistance. La méticulosité. Par exemple, quand mon père a voulu construire sa maison, à partir du moment où il a acheté le terrain, tous les dimanches, tous les dimanches, il travaillait à ça. »

Charles Pépin revient sur la thèse centrale du livre : « Vous critiquez beaucoup la notion d’origine, qui serait trop localisée, qui serait trop déterministe. Et vous dites qu’il n’y a pas une origine, il y a des sources qui coulent, qui digressent, se dispersent, s’alimentent ou se séparent. »

Réponse : « Oui, je pense profondément que si on cherche une origine, d’abord on ne la trouve pas. Je critique cette métaphore des racines que j’emploie moi aussi à mon corps défendant, mais qui à mon avis désigne quelque chose de faux pour ce qui est de l’humain. Parce que les racines sont là pour immobiliser l’arbre, selon les aléas du climat, pour qu’il puisse puiser sa nourriture. Il faut qu’il reste en quelque sorte immobile. Et les humains, ce qui les caractérise, maintenant on le sait, c’est la bipédie. Donc si vous voulez, cette métaphore d’avoir une origine, des racines… Ça nous fait entrer dans un système qui nous assigne un lieu dont il ne faudrait pas s’éloigner. La source, l’eau, emmène toujours quelque chose avec elle et le dépose là, il emporte autre chose, et ça se transforme, et ça devient une métamorphose. »

Charles Pépin : « Bergson a une jolie expression, il parle de récapitulation créatrice. Pour lui, aller de l’avant, c’est toujours récapituler ses héritages, mais de manière créatrice. Mais ça veut quand même dire qu’il y a une base et qu’on peut les ressaisir dans le mouvement par lequel on va de l’avant. »

Dans la chanson de Benjamin Biolay sur l’héritage, Irène Fenoglio relève : « Ce n’est pas ta faute ». « Il n’y a pas de faute, je veux dire, dans l’héritage et dans la façon dont nous poursuivons notre vie. Il n’y a pas de jugement moral à porter. Il y a chacun qui va puiser quelque chose. Je ne peux jamais me placer sur le plan de la morale sociale ou du jugement. »

Charles Pépin : « Oui, mais il y a une éthique. C’est-à-dire qu’il y a le souci de faire quelque chose de toutes les traces que les anciens ont laissées en moi. Et ça c’est présent dans le livre. »

Irène Fenoglio :  » J’en suis consciente, j’ai voulu même l’écrire, c’est qu’on n’est jamais responsable de ce qu’ont fait nos parents, nos ancêtres, nos précédents, mais on est absolument responsable de la façon dont on le considère, dont on en fait quelque chose ou pas, mais dans la façon dont on ne l’ignore pas. »

« Une personne, dit Bergson, c’est une manière de recevoir son passé et de l’emmener vers demain.« 

Charles Pépin et Irène Fenoglio reviennent sur le merveilleux livre de Romain Gary, La promesse de l’aube, et l’hommage que l’écrivain a rendu à sa mère russe amoureuse de la France. Ce livre nous dit que l’on hérite du récit : « Oui, on ne se passe pas dans la vie de récits. Je ne veux pas dire tout est récit, mais une grande partie de ce qu’on fait, de ce qu’on pense, de ce dont on hérite, ce sont des récits. »

Charles Pépin : « Oui, d’ailleurs, sur cette question d’identité, tellement compliquée en philosophie, puisqu’on voit bien que l’identité au sens fixe est une illusion, un leurre. Comme vous le dites très bien, on est mélangé, on parle de tous ces copeaux, ces choses hétéroclites. Et aussi, on est en mouvement. Il y a une proposition qui a un peu réconcilié tout le monde, c’était celle de Paul Ricoeur, qui affirme que l’identité est narrative. Je suis au moins le JE qui me donne à moi-même mon histoire. »

Irène Fenoglio : « Je dirais encore qu’on n’a pas une seule identité, un seul récit. Le récit, on le recommence tous les jours. On lit un livre, on rencontre une personne. Et le récit se renouvelle, se métamorphose. On n’a pas une identité qui ne bouge pas. »

En conclusion, elle poursuit sur cette notion intéressante à approfondir : « L’héritage, il faut aller le chercher. Ce n’est pas un événement, l’héritage. Ce n’est pas un testament, un papier qui dit voilà ce que je t’ai transmis et voilà ce que tu reçois. Cela se fait avec l’argent. Alors que l’héritage est vraiment une composition mystérieuse, intime. Je dirais que c’est une alternance ou un carrefour entre un savoir puisé et interprété et une intimité complètement mystérieuse faite de conscient et d’inconscient qui fait que les choses se transforment à nous pour construire notre récit, notre fil de vie et nous faire avancer. »

Mohamed Mbougar Sarr : « Le passé a du temps, il attend toujours avec patience au carrefour de l’avenir. »

Photo de l’article tirée d’une très belle exposition sur Matisse (été 2026) au Grand Palais.

Les récits contribuent à favoriser la résilience

Au cours d’une émission, j’ai eu l’occasion d’écouter Boris Cyrulnik évoquer la notion de résilience, bien connue maintenant en France. Certains propos ont sonné particulièrement à mes oreilles, car il a fait un lien direct entre récits et résilience.

« Le premier à soulever l’étonnant problème du bonheur dans la servitude, c’est La Boétie, le copain de Montaigne, dans Discours sur la servitude volontaire. Ce gamin de 18 ans se demande où est le bonheur dans la servitude. Le bonheur dans la servitude existe parce qu’il arrête la pensée. Pour réfléchir, il faut lire, il faut penser, il faut rencontrer, il faut travailler. Alors que dans la servitude, il suffit de répéter les slogans du chef, du sauveur, et on est ensemble. Ecouter tous ensemble les slogans du chef a un effet euphorisant… J’ai bien compris que l’on voulait me tuer quand j’avais 6 ans et demi. Et je ne savais pas pourquoi on voulait me tuer… Et j’ai par bonheur été atteint d’une maladie merveilleuse qu’on appelle la rage de comprendre. »

Comprendre, première étape vers la résilience, ce concept diffusé en France par Boris Cyrulnik : « Ce concept, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, ce sont des psychologues Américains. Avant eux, il y avait Paul Claudel, André Maurois, c’est un mot français la résilience. Cette capacité à affronter et surmonter un traumatisme. La définition est simple. Ce qui est compliqué, c’est de trouver les facteurs qui permettent la reprise d’un nouveau développement. Alors ça, cela nécessite des équipes pluridisciplinaires, scientifiques. Et on travaille actuellement beaucoup sur les récits. Les récits individuels, les récits partagés, et les récits collectifs, où les journalistes et les artistes ont un rôle majeur à jouer. Les romanciers, les gens de cinéma, ont un rôle majeur à jouer dans le façonnement des manières de voir le monde. Parce qu’on voit le monde avec des mots. Aujourd’hui, ce qui me donne envie de continuer à vivre : c’est de parler, de rencontrer, de chercher à comprendre ».

Boris Cyrulnik dit si simplement avec son accent chanté du sud l’importance du récit oral et écrit dans les histoires de vie et de (re) construction identitaire. Et le lien qu’il tisse entre les métiers de ceux qui écoutent, écrivent, créent et accompagnent me touche, moi qui me suis interrogée sur les raisons et le chemin qui m’ont amenée de la communication éditoriale à l’accompagnement.

Paul Ricoeur l’avait lui aussi affirmé : « L’identité n’est que récit. Elle peut s’affirmer en apprenant à se raconter et en confrontant son récit avec celui des autres. » Source : Soi même comme un autre. Editions du Seuil, 1996.

Question d’Augustin Trapenard qui animait l’émission : « Les personnages d’orphelins font souvent de bons héros ».

Réponse de Boris Cyrulnik : « Mais oui absolument, c’est comme ça que je commence mon livre. C’est-à-dire que pratiquement tous les héros, Moïse, Œdipe, Tarzan, Mandraque, Superman, sont des orphelins. Pour une raison bien simple, ils ont côtoyé la mort, ils sont vivants, ils ont triomphé de la mort, donc ils sont initiés. Donc d’emblée, ils se posent en héros. Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? C’est pas des saints, c’est pas des sur-hommes, ils ont triomphé de la mort. J’avais besoin de m’identifier à des héros comme Tarzan… Etre victime, être héros, ce sont des récits finalement. D’où l’importance des récits. Je peux déclencher chez vous des émotions en vous injectant des substances. Je ne peux pas provoquer en vous des sentiments. Pour provoquer en vous un sentiment, il faut que je parle, que je fasse un récit. Un récit de gloire, un récit de honte, un récit d’insulte, un récit de vaincu. D’où l’importance des récits partagés, et surtout l’importance des récits collectifs. Ils provoquent en moi des sentiments auxquels je réponds, et ces sentiments peuvent passer de la honte à la fierté, selon la manière dont vous parlez de ce qui m’est arrivé… On est obligé si l’on veut vivre ensemble, si on veut partager, ne pas raconter l’horreur, il faut raconter la représentation de l’horreur et la remanier, c’est la fonction du cinéma, des écrivains. »

A lire aussi : un billet sur la différence entre honte et culpabilité.

Pour en savoir plus sur Boris Cyrulnik : http://lionel.mesnard.free.fr/le%20site/boris-cyrulnik.html

Le théâtre de la honte (conférence) : https://www.youtube.com/watch?v=0j0dz9aHGRg

Mourir de dire (livre)  http://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-generale/mourir-de-dire_9782738128263.php

 Photo illustrative prise lors de l’exposition Calder à la Fondation Louis Vuitton en mai 2026.

#Episode 24 Podcast avec Ronith Cohen

Suite de la série de podcasts que j’ai initiée avec Mitrane Couppa, et un fil conducteur pouvant être décrit ainsi : découvrir des histoires singulières, des parcours de vie et des conquêtes. Conquête d’indépendance, de liberté, d’identité.

Avec une question fondamentale : comment changer, se transformer, évoluer et / ou s’accepter en restant fidèle à soi (ses valeurs, son héritage, ses loyautés) ?

Retrouver la série complète ici.

Portrait de Ronith Cohen, souriante, portant une chemise noire et des bijoux, avec les cheveux lâchés, se tenant devant un fond neutre.

Il est des hasards parfois qui nous laissent rêveurs… Ronith Cohen, lorsqu’elle se présente à nous, explique qu’elle a dû se réinventer à un moment de sa vie où ses repères professionnels ont vacillé. Impressionnant rebond ! Création du média sexy des femmes de plus de 45 ans, Konenki, proposition de marches sportives qui musclent jambes et têtes, animation de conférences inspirantes (c’est ainsi que l’on s’est rencontré), et toujours la narration comme socle. Ronith continue d’écrire, en tant que productrice, réalisatrice, scénariste, tout en ajoutant une nouvelle corde à son arc, celle de femme accompagnant d’autres femmes à trouver leur voie. Elle engage les femmes à écrire leur propre script, et pas celui écrit par d’autres. Le lien entre production de contenus et coaching selon Ronith (question que je me suis aussi posée) : devenir le propre enquêteur de soi, aller à la recherche de son identité, faire émerger des récits qui libèrent, se donner la permission d’être le premier rôle de sa vie. Bonne écoute stimulante et joyeuse avec Ronith !

« Surtout ne demande pas ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre »

 

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Lauren Bastide a accueilli Delphine Horvilleur dans son podcast La poudre, que je vous recommande vivement. Très belle émission (1).

Delphine Horvilleur, l’une des trois rabbin.es en France, la plus médiatisée, autrice, dont le dernier livre vient de paraître (2). Cette femme inspirante, le rabbin le plus connu par le grand public, une femme donc, est à écouter et à lire, pour plus de tolérance, d’ouverture d’esprit et d’ouverture aux autres. Respect.

Morceaux choisis  :

« J’aimerais que l’on comprenne qu’il ne s’agit pas que du combat de ceux qui sont touchés par la haine. Les gens ont des empathies très sélectives. Les juifs doivent lutter contre l’antisémitisme, les noirs ou les musulmans contre le racisme, les gays contre les propos homophobes. Tout cela, c’est une négation de notre humanité et de la promesse républicaine. On a tous le devoir de se poser la question de notre responsabilité personnelle. Avoir conscience que cela ne viendra pas d’un autre, la fin de ces paroles haineuses, cela ne viendra pas non plus des pouvoirs publics. C’est à chacun de sentir que quand l’autre est frappé, en réalité c’est lui qui est balafré. Même si ce n’est pas notre identité de groupe qui est atteinte.

Aujourd’hui, il est important que l’on entende plein de voix : quelle place laisse-t-on à la parole de l’autre ? Etant une femme, je suis bien consciente quand je prend la parole pour parler de mon engagement rabbinique, qu’il y a toujours un moment chez mon interlocuteur où ma simple présence vient casser des idées reçues. Il lui faut un petit temps pour entendre le contenu de ce que je dis. Tiens, elle est rabbin. Donc tous les rabbins ne ressemblent pas à Rabbi Jacob, ils n’ont pas nécessairement une barbe, cela veut dire qu’il existe une possibilité d’être à côté des stéréotypes. La pluralité des paroles sert à réintroduire de la complexité dans la façon dont on voit l’autre, de l’oxygène dans les débats. Et ce n’est pas facile à faire dans un temps où l’on cherche la simplification.

J’ai grandi dans un tout petit village près d’Epernay, avec très tôt beaucoup de questionnements sur mon identité. Dans mon enfance très heureuse, j’ai eu la conscience qu’il y avait dans mes héritages et mes racines des choses que l’on ne verbalisait pas nécessairement, et qui faisait que je me sentais, toute petite, à la fois comme les autres et pas du tout comme les autres. J’étais quand même l’autre de l’histoire de mes petits camarades. Enfant, je me suis dit qu’il fallait que je fasse dialoguer les silences et les mots.

Aujourd’hui, je vois très bien cet héritage et cette incohérence entre ces deux histoires (côtés paternel et maternel) à réconcilier : il a beaucoup à voir avec mon cheminement vers le rabbinat qui est un travail du mot. C’est une fonction d’enseignement et de passeur, on fait en permanence le lien entre l’humain et les mots. On est centré sur le travail du texte et de son interprétation.

Nos rêves ont beaucoup à voir avec les rêves ou les inaboutis des générations passées. J’ai pensé longtemps que mon rêve devait prolonger celui des générations d’avant pour compléter ou réparer. Et j’ai fini par comprendre que c’était un rêve hérité, celui de devenir médecin. Pas le mien. Le lien entre la médecine, le journalisme que j’ai exercé en France pendant plusieurs années, et le rabbinat, c’est l’écoute, pouvoir traduire autrement, transmettre. On accueille la parole de l’autre, comme un récit sacré.

Je me suis toujours sentie très féminine. Le féminin pour moi a toujours rimé avec le fait d’être l’autre de l’histoire. Je n’ai pas de problème avec l’idée que le féminin est à la fois du même et de l’autre. Pour moi c’est une chance d’être l’autre de l’histoire, l’autre voix/voie de la littérature, de la culture, des religions.

Comme il y a beaucoup de femmes rabbins aux Etats-Unis, cette idée devint possible pour moi. En France, on ne peut pas étudier en étant une femme, mais on peut devenir rabbin. En 2008, quand je suis ordonnée rabbin, je suis enceinte de ma fille.

Pour beaucoup de femmes dans l’histoire qui ont accédé à des fonctions longtemps masculines, pendant un temps, elles sont occupées à neutraliser le féminin en elles, à devenir neutres, c’est-à-dire plutôt du genre masculin en français. Il faut un certain temps pour gagner une reconnaissance, qui vous permet d’être pleinement la femme que vous êtes.

Quand les hommes et les femmes lisent ensemble un texte, même les hommes le lisent différemment. C’est comme si tout le monde était resitué dans la lecture. Quand les femmes se mêlent à la conversation, cela éveille les voix du féminin, on change le point de vue sur la lecture, on a des interprétations différentes. Il faut dépasser le cliché de genre, les hommes aussi peuvent entendre ces autres voix. Seulement, quand on exclut les femmes de la conversation, ces voix demeurent muettes.

La mixité est critique aujourd’hui : sans elle, on appauvrit l’identité, la lecture et l’interprétation des textes, on piétine la richesse de ce que l’on pourrait faire dire aux textes, de ce que l’on pourrait être.

Il faut que l’on trouve un moyen pour les femmes qui ont accès à la parole de dépasser leur statut de victimes, afin de les rendre pleinement actrices de leurs histoires. Et ce n’est pas facile, la parole peut enfermer dans un récit de soi qui met en avant une certaine passivité, « voilà ce qui m’est arrivé », et « voilà les droits que cela va me donner ». Ce n’est pas du tout ça l’enjeu d’une prise de parole : ce que je raconte me donne une force, une puissance pour me relever.

A quoi sert l’écoute ? C’est surtout permettre à l’autre de s’entendre raconter son histoire autrement. Plus que la faire entendre à celui qui écoute.

L’étymologie dans les langues sémites du mot « Miséricordieux », l’un des noms de Dieu, est l’utérus. En fait, Dieu porte pour nous, entre autres, la matrice, dont la fonction est de faire de la place à l’autre. La capacité à faire de l’espace pour que l’autre grandisse et surgisse en vous, puis hors de vous. Et c’est exactement ce dont on est malade aujourd’hui. Certains disent « on est chez nous », « l’autre n’est pas chez lui ». Pour être vraiment soi, il faudrait se séparer de l’étrangeté, de l’altérité. Comme si on voulait se séparer de la fonction matricielle, d’un utérus en nous.

La Bible dit que le premier homme est créé masculin et féminin. Pour les mystiques, le masculin c’est la capacité à donner, le féminin la capacité à recevoir. Il faut pouvoir vivre avec cet équilibre-là. Savoir accueillir et recevoir, c’est très actif.

Il est passionnant ce grand malentendu de l’histoire sur la traduction du mot « côte », expliquant que la femme est sortie de la côte d’Adam, alors qu’il s’agit du mot « à côté ». (3) Dans ce cas, il s’agit d’une relation de sujet à objet, la femme est secondaire par rapport au masculin premier, et pour le dire simplement, il y a comme un os. La femme est l’os de l’histoire et on ne rétablit pas la possibilité d’un face à face. L’histoire de l’humanité aurait pu être tout autre si ce mot avait été traduit correctement. »

(1) Source : épisode 46 Delphine Horvilleur 21 mars 2019.

(2) Réflexion sur la question antisémite, Grasset, 2019. Autres ouvrages parus : En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font les enfants (Grasset, 2015) …

(3) Interview sur le genre, l’éducation religieuse, la pudeur :

« A ce propos, dans votre livre, vous évoquez un célèbre verset de la Genèse cité par le grand rabbin Gilles Bernheim, et repris par le pape Benoît XVI…
Oui, pour illustrer leur opposition au projet de loi, ils ont tous deux cité le même verset (Genèse 27-1) : « L’Eternel créa l’homme à son image, masculin et féminin Il les créa. » Mais ils ont choisi de le traduire par « homme et femme Il les créa », insistant sur la complémentarité originelle de l’homme et de la femme. Or, les termes en hébreu pour dire « homme » et « femme » ne sont pas les mêmes que « masculin » et « féminin ». Choisir un terme et pas un autre est lourd de conséquences. Dans le texte biblique, le masculin et le féminin ne sont pas réductibles à la simple différence des sexes. Ils expriment une complémentarité d’un autre type. Le genre féminin représente souvent la vulnérabilité, le monde de l’intériorité, de la dépendance, alors que le masculin est celui de l’autonomie, de l’extériorité. Chacun d’entre nous, homme ou femme, expérimente dans sa vie tour à tour l’autonomie et la dépendance, la force et la vulnérabilité. Chacun d’entre nous fait des expériences qui dépassent ce à quoi on voudrait le réduire : les attributs de son sexe biologique. »

(Genèse 27-1) : « L’Eternel créa l’homme à son image, masculin et féminin Il les créa. »

Ton héritage

 

Benjamin Biolay (La superbe, 2009)

Si tu aimes les soirs de pluie
Mon enfant, mon enfant
Les ruelles de l’Italie
Et les pas des passants
L’éternelle litanie
Des feuilles mortes dans le vent
Qui poussent un dernier cri
Crie, mon enfant

Si tu aimes les éclaircies
Mon enfant, mon enfant
Prendre un bain de minuit
Dans le grand océan
Si tu aimes la mauvaise vie
Ton reflet dans l’étang
Si tu veux tes amis
Près de toi, tout le temps

Si tu pries quand la nuit tombe
Mon enfant, mon enfant
Si tu ne fleuris pas les tombes
Mais chéris les absents
Si tu as peur de la bombe
Et du ciel trop grand
Si tu parles à ton ombre
De temps en temps

Si tu aimes la marée basse
Mon enfant, mon enfant
Le soleil sur la terrasse
Et la lune sous le vent
Si l’on perd souvent ta trace
Dès qu’arrive le printemps
Si la vie te dépasse
Passe, mon enfant

{Refrain:}
Ça n’est pas ta faute
C’est ton héritage
Et ce sera pire encore
Quand tu auras mon âge
Ça n’est pas ta faute
C’est ta chair, ton sang
Il va falloir faire avec
Ou, plutôt sans

Si tu oublies les prénoms
Les adresses et les âges
Mais presque jamais le son
D’une voix, un visage
Si tu aimes ce qui est bon
Si tu vois des mirages
Si tu préfères Paris
Quand vient l’orage

Si tu aimes les goûts amers
Et les hivers tout blancs
Si tu aimes les derniers verres
Et les mystères troublants
Si tu aimes sentir la terre
Et jaillir le volcan
Si tu as peur du vide
Vide, mon enfant

{au Refrain}

Si tu aimes partir avant
Mon enfant, mon enfant
Avant que l’autre s’éveille
Avant qu’il te laisse en plan
Si tu as peur du sommeil
Et que passe le temps
Si tu aimes l’automne vermeil
Merveille, rouge sang

Si tu as peur de la foule
Mais supportes les gens
Si tes idéaux s’écroulent
Le soir de tes vingt ans
Et si tout se déroule
Jamais comme dans tes plans
Si tu n’es qu’une pierre qui roule
Roule, mon enfant

{au Refrain}

Mon enfant

 

L’identité narrative

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Le but du consultant en pratique narrative ou biographique (appelée aussi histoire de vie par les sociologues cliniciens) est d’aider ses clients à quitter leurs conclusions réductrices, leurs jugements, leurs interprétations, leurs croyances et à devenir l’auteur d’histoires nouvelles. Ce faisant, il les aide à relier entre eux des événements qui jusqu’à présent n’avaient pas de cohérence, et aussi à révéler des fidélités, des engagements, des loyautés, des intégrités : il leur permet d’en comprendre un sens nouveau, et ainsi d’en tirer de nouvelles conclusions identitaires.

Afin de mieux cerner la notion d’identité narrative,  amenée par Paul Ricoeur, j’ai demandé à Pierre-Olivier Monteil, ancien collègue, et aujourd’hui docteur en philosophie politique (voir biographie plus complète ci-dessous), de nous en expliquer les contours. Un grand merci à Pierre-Olivier d’avoir accepté que je publie sa note sur mon blog.

En latin, « identitas » vient de « idem », qui signifie « le même ». Aussi parle-t-on de « la même chose », ou de « la même personne ». Mais l’identité des personnes n’est pas, comme celle des choses, définie par une substance. C’est une identité temporelle, qui consiste à être soi-même dans le temps qui passe. Elle conjugue ce qui change et ce qui ne change pas dans une personne. Nos empreintes digitales, notre date de naissance sont des éléments permanents (c’est ce que Paul Ricœur désigne par le mot de « mêmeté »). Mais si nous n’évoluions pas au fil des circonstances, avec le temps, nous serions tellement figés que ne serions plus en devenir et nous ne serions plus tout à fait une personne vivante. Evoluer tout en restant soi-même, c’est ce que Ricœur désigne par le mot d’ « ipséité ». Cela suppose de savoir conjuguer la permanence et le changement, ce que permet de saisir la notion d’identité narrative. Car elle tient à la capacité de raconter une histoire, la nôtre, dans laquelle, par-delà les péripéties, nos puissions nous reconnaître et attester : « Oui, c’est bien encore de moi qu’il s’agit ».

L’identité narrative, qui apparaît pour la première fois chez Ricœur dans la conclusion générale de Temps et récit (1985), résulte de notre capacité de nous raconter au fil des épisodes que nous traversons, en mettant à jour cette histoire qui évolue tout au long de notre vie. Parce que l’intrigue de ce récit tisse de la continuité, il ne s’agit donc pas d’une identité qui se dissoudrait dans des états successifs momentanés. Mais, parce que cette histoire laisse une place aux péripéties, elle ne peut se réduire à de la permanence. Elle s’affranchit ainsi d’une conception qui définirait le « soi » comme une substance caractérisée une fois pour toute.

L’identité narrative associe donc la répétition et la différence. Elle se démarque ainsi du dogmatisme qui prétendrait se définir soi-même et s’y tenir contre vents et marées, comme du scepticisme qui douterait d’exister soi-même à force de changer tout le temps. Elle combine une part de dogmatisme (en continuant d’affirmer que l’on existe) et une part de scepticisme (en admettant qu’on ne saurait s’enfermer dans une définition de soi qui serait forcément réductrice). En outre, elle mêle la réalité et la fiction dans un roman qui ne prétend à aucune objectivité scientifique.

L’identité narrative trouve sa pertinence dans une multitude de situations pratiques. Au niveau individuel, on peut dire que la cure psychanalytique est une travail qui porte sur elle, puisqu’il consiste à se raconter soi-même à de multiples reprises, en quête d’un récit dans lequel on puisse mieux s’accepter et se reconnaître.

Dans le contexte de l’action collective – dans la conduite de projet, en entreprise par exemple – l’identité narrative souligne l’importance pour le collectif de travail et pour chacun de ses membres de faire le point, étape après étape, non seulement sur les résultats obtenus, mais sur ce que les personnes, modifiées par ce qu’elles ont fait, sont devenues. Sans quoi elles perdent le fil et ne sait plus qui elles sont, ni individuellement ni collectivement.

Au niveau de la société, enfin, l’identité narrative vient nous rappeler que les identités ne sont pas figées. Il n’y a pas, par exemple, une « essence » de la Nation française, que l’on pourrait définir comme une formule chimique inaltérable, mais simplement une continuité possible, qui tient à notre capacité collective à nous raconter, c’est-à-dire à tisser l’unité d’une intrigue à partir de la diversité des faits.

De surcroît, les autres aussi, peuvent nous raconter, dans la mesure où ils sont parties prenantes à notre propre histoire. Il est alors fort instructif de les écouter parler de nous en tant que l’un des personnages intervenant dans leur histoire à eux. Car nous cessons alors d’occuper le centre de la scène, comme lorsque nous nous racontons nous-mêmes, et nous pouvons acquérir, grâce à eux, un point de vue plus relatif sur nous-mêmes. Plus relatif, c’est-à-dire un peu moins autocentré et, par là, mieux disposé à la relation.

Alex Lainé, philosophe et formateur à l’Institut de Sociologie Clinique, y ajoute la tenue d’une promesse,  un « maintien de soi et de la parole donnée », qui définit également l’identité ipséité :

C’est ce qui amène Ricœur (reprenant Hannah Arendt) à dire que l’identité-mêmeté répond à la question « que suis-je ? » (= quelles sont les caractéristiques qui me définissent et dont certaines ne relèvent pas de mon initiative – par exemple mon nom, mes traits de visage -) ; tandis que l’identité-ipséité répond à la question « qui suis-je ? », entendez par là : qui suis-je en tant que « faiseur d’actes » (Hannah Arendt), c’est-à-dire celui qui prend des initiatives, notamment sur les terrains de l’éthique et de la vie politique.

Alex Lainé conclut : « Le récit de vie est en puissance affirmation de l’identité ipséité. »

Biographie :

Docteur en philosophie politique (EHESS) et diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur. Il enseigne l’éthique appliquée à HEC, à l’Université Paris-Dauphine et à l’Espace de réflexion éthique de la région Ile-de-France/université Paris Sud.

Il intervient également en entreprise et en institution comme formateur et consultant en éthique, en s’appuyant sur plus de vingt ans de pratique professionnelle en management (notamment en tant qu’adjoint du directeur de la communication d’un groupe bancaire de 2002 à 2009).

Parmi ses précédents ouvrages : Abécédaire du bien commun (Editions des îlots de résistance, 2012), Ricœur politique (Presses universitaires de Rennes, 2013), Reprendre confiance (Editions François Bourin, 2014).

A lire, l’article paru sur Pierre-Olivier Monteil, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Ethique et Philosophie du Management, Editions ERES.

La construction de l’identité par le récit, par Cécile de Ryckel et Frédéric Delvigne, in Psychothérapies 2010/4 (vol. 30, pages 229 à 240), Cairn

Pour en savoir plus sur Paul Ricoeur :

A découvrir : l’accompagnement par l’arbre de vie.

Identité et mythes

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Image tirée de l’ouvrage Poser nue, biro&cohen éditeurs, 2011, de Nancy Houston et Guy Oberson

Selon une étude, les légendes pourraient avoir été racontées dès la fin du Néolithique, il y a de cela 6 000 ans. L’analyse, basée sur la phylogénétique, discipline qui compare la proximité génétique entre deux populations, chez 50 peuples indo-européens, met en avant la stabilité de structures narratives, de la Scandinavie à l’Anatolie. En recoupant l’étude des traditions orales, sur un corpus composé uniquement des contes contenant de la magie, et le moment où les populations se sont génétiquement éloignées, les chercheurs ont mis en évidence quels ancêtres communs racontaient quelles histoires. Ainsi, La Belle et la Bête serait racontée depuis au moins 4 000 ans…Nos contes de fées ne dateraient donc pas du 16e siècle.

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Mais pourquoi les mythes sont-ils si importants ? Parce que les humains ont besoin de croyances, et parce que leur identité se construit sur des histoires qui leur sont racontées. C’est ce que développe brillamment Nancy Huston dans son essai L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Elle y explique avec ses mots et son style de romancière reconnue en quoi les récits contribuent à la constitution de l’identité, comme le font les sociologues cliniciens à leur manière.

Recherche de sens : « notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi« . Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans chercher à comprendre. Et nous comprenons essentiellement, par les récits, c’est-à-dire des fictions. « Freud écoutait, médusé, le roman familial de ses patients. Sa découverte immense : ce qui est déterminant est ce qui fait sens pour le sujet, et seulement cela. »

On ne naît pas soi, on le devient, le soi est une construction : le prénom tout d’abord est un exemple de l’arbitraire qui se transforme en nécessité. « Nous recevons un prénom, qui avant d’échouer sur nous, a été rempli de sens ». Par le patronyme, nous sommes reliés à une lignée, nous avons une place définie, c’est l’essentiel, même si les règles patronymiques sont différentes d’une contrée à l’autre. Grâce à nos descendants, nous entendons un certain nombre d’histoires de notre famille qui nous pénètrent et nous façonnent à vie.

« Devenir soi, ou plutôt se façonner un soi, c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration ».

« Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. »

Je trouve toujours très enrichissant de lire Nancy Houston, je dévore ses romans, peut-être parce que son identité multiple, « romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue » comme elle se définit elle-même (L’espèce fabulatrice, page 52) – j’ajouterais féministe, intellectuelle engagée, multipliant les collaborations artistiques (avec des illustrateurs, peintres, photographes, metteurs en scène et j’en oublie) – donnent une coloration unique aux histoires qu’elle raconte et à la façon dont elle les raconte.

Pour en savoir plus : dans une série de huit Grands entretiens, Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique et professeur honoraire au Collège de France, fait partager sa passion de la culture classique et des mythes.

« Les mythes sont la forme de narration la plus épanouissante : ils servent à documenter des événements, expliquer l’inexplicable, fonctionner comme des manuels de moralité. » selon Akanksha Singh.