Le roman familial

Exposition L’intime au Musée des arts décoratifs, Paris, Octobre 2024

Quelle n’a pas été ma joie de découvrir dans le titre de l’ouvrage de Laure Murat la notion de « Roman familial » (1), très présente en sociologie clinique, mais aussi en psychanalyse. Elisabeth Roudinesco définit ainsi cette notion (2) : « Le roman familial est l’expression créée par Freud et Rank pour désigner la manière dont un sujet, dans une construction inconsciente, modifie ses liens généalogiques en s’inventant, par un récit ou un fantasme, une autre famille que la sienne. Tout enfant, à un moment donné, s’interroge sur ses origines. Et comme il croit que ses parents ne l’aiment pas comme il voudrait, il imagine qu’ils ne sont pas ses vrais parents et il s’en invente de nouveaux, plus valorisants. »

Cette définition insiste sur l’importance de la complexité des relations au sein de la famille, cristallisées par les aventures du héros grec Oedipe, dans la construction de l’identité individuelle, pour laquelle la mise au jour d’un roman familial par l’analyse est fondamentale.

On se rapproche ici de l’identité narrative, chère à Paul Ricoeur : « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte sur lui-même » (Ricoeur, 1985). « L’identité narrative n’a rien de stable. Elle évolue et peut faire l’objet de multiples versions, complémentaires ou même opposées, qui se construisent entre l’histoire factuelle, celle des historiens, et la fiction, celle qui se construit sur le modèle du roman familial. Le récit est une construction qui permet d’échapper au manque, du côté du fantasme, de restaurer une histoire marquée par le malheur ou la maltraitance, ou encore d’inventer des médiations face aux contradictions qui la traversent » (3).

L’ouvrage de Laure Murat est remarquable dans la description de sa famille et de ses origines aristocratriques. Un monde aux antipodes du mien, mais son analyse presque « clinique » est captivante, et l’on peut s’y intéresser lorsque l’on est curieux d’une manière générale, et en particulier d’un habitus si marqué socialement. Elle semble décrire un monde disparu aux codes étranges : « la puissance muette du code », « un savoir immémorial sur l’art de la performance sociale », « l’invisibilité est la clé de voûte », « un monde vide, de pure formes », « un impérieux silence », « toute passion dissimulée », « toute souffrance tue », « s’abstenir de penser », « avoir l’air, affecter, feindre », « avoir de l’esprit ».

Laure Murat, historienne, professeure de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles, rapproche sa vie passée de l’oeuvre de Proust, dont elle est une grande spécialiste : « Les gens qui m’entouraient étaient, stricto sensu, des personnages de Proust ».

Extrait : « Dans le climat de confusion entre la littérature et la vie où j’avais baigné, je m’étonnais à peine de lire que Robert de Saint-Loup fût l’ami de mon arrière-grand-oncle, le duc d’Uzès, à qui il avait servi de témoin lors d’un duel (A l’ombre des jeunes filles en fleurs),ou que le Prince de Borodino, son supérieur à Doncières, allât dîner chez les Murat (Le côté de Guermantes), ou encore que Charlus comparât les Guermantes aux Luynes (La Prisonnière). »

Claire Murat nous rappelle qu’étymologiquement, « aristocratie signifie le pouvoir des meilleurs. Admettre que la noblesse avait perdu son prestige et ne constituait plus l’élite, c’eût été céder à l’inimaginable : l’aveu d’un déclassement. Il ne suffisait donc pas de se tenir, il fallait désormais maintenir coûte que coûte un univers, un décor, un mode d’existence devenus étrangers aux réalités contemporaines et sans rapport avec le siècle ».

Elle se demande à juste titre pourquoi la lecture de l’oeuvre de Proust suscite un tel trouble identitaire et « ontologique » chez elle ? Réponse : « La Recherche n’est pas un roman historique. Proust convoque les transparents, les oisifs sans relief, dont le titre était la seule distinction et l’unique chance de postérité. Il instrumentalise des noms titrés à valeur de signes. C’est bien la fiction qui donnait tout son éclat à la réalité des noms inscrits de tout temps dans ma mémoire et qui, assoupis dans la poussière du bottin mondain et des albums de famille, étaient devenus incolores. Guermantes rehaussait Uzès, Borodino ravivait Murat ». Elle complète : « Ce fut un choc. Car, pour la première fois, la forme proustienne, donnait du sens à la vacuité de la forme aristocratique. Le roman prenait en charge le néant et la futilité d’un monde qui croyait posséder la clé de son royaume. »

La littérature soigne, exemple encore une fois s’il en était nécessaire, Claire Murat a été délivrée des faux-semblants attachés à l’aristocratie de ses origines par la lecture de la Recherche : « Elle m’a instaurée en tant que sujet en dépliant le sens des mises en scène attachées à l’homosexualité, et plus que tout, m’a ouverte au réel. Elle m’a aussi instituée professeure. Car c’est Proust, bien sûr, que j’ai choisi pour mon premier séminaire à l’Université de Californie. »

Pour notre plus grand bonheur, Claire Murat a accepté l’injonction paternelle : « Alors, raconte ! », obsédé qu’était son père par la narration, savoir s’exprimer, raconter une histoire étant son premier commandement. Je vous souhaite une belle découverte de cette histoire de vie singulière, émancipatrice, consolatrice, et merveilleusement bien documentée et écrite.

(1) Proust, roman familial, Editions Robert Laffont, 2023.

(2) Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, Editions Plon / Le Seuil, 2017.

(3) Vocabulaire de psychosociologie, Editions érès, 2013.

Identité : significations 1/2

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Par Vincent de Gaulejac (page 176), dans Le vocabulaire de psychosociologie, positions et références. Auteurs : Jacqueline Barus-Michel, Eugène Enriquez et André Lévy, Editions érès, 2013.

Extraits

L’identité est un terme polysémique. Selon les définitions du Petit Robert, le mot évoque ce qui est « identique », l’unité, « le caractère de ce qui est un », la permanence, « le caractère de ce qui reste identique à soi-même », la reconnaissance et l’individualisation… Certains de ces éléments sont repris dans nos cartes d’identité : le nom, les prénoms, la taille, la nationalité, l’adresse, les signes particuliers. Délivrée par les pouvoirs publics, elle est au fondement de l’existence sociale et de la reconnaissance de la citoyenneté.

Le mot condense une série de significations, entre les processus de construction de soi et les processus de reconnaissance, qui concernent les différents registres des relations humaines et des rapports sociaux. Notion complexe, éminemment psychosociologique, elle évoque la permanence dans le temps d’individus qui ne cessent de se transformer pour tenter de maîtriser le cours de leur existence.

Le terme d’identité est contradictoire : entre l’idée de similitude (préfixe idem) et celle de différenciation (singularité), chacun se définit par des caractéristiques communes à tous ceux qui sont comme lui.elle, et par des caractéristiques qui permettent de le.la  distinguer de tous ses semblables.

Lorsque l’enfant paraît, il est l’objet d’identifications multiples qui amorcent un double mouvement de projection et d’introjection constitutif de sa construction identitaire : « il a le nez de sa mère » ; « elle sera avocate comme son père » …

Chaque individu tente de se définir comme un soi-même à partir d’éléments disparates. D’un côté les désirs, les projections, les attentes et les aspirations de l’entourage, de l’autre les normes, les codes, les habitus et les modes de classement que chaque milieu produit pour désigner et reconnaître chacun des membres qui le composent. « Nous ressemblons tous à l’image de ce que l’on fait de nous » écrit Jorge Luis Borges pour rendre compte de la dualité entre ce qui pousse à « être soi-même » et ce qui vient des autres dans la constitution de soi.

C’est dire que l’individu est désigné par un ensemble d’attributs sociaux et juridiques qui lui assignent une place dans l’ordre généalogique (côté paternel, côté maternel, fratrie…) et dans l’ordre social (emploi, statut socio-professionnelle, niveau de revenu, type d’habitat, place dans diverses organisations ou institutions…).

L’identité est définie à partir de l’appartenance de chaque individu à une famille, une communauté, une classe sociale, un peuple, une nation etc. Entre l’identité individuelle et l’identité collective, il existe des liens étroits dans la mesure où, loin de s’opposer, elles se coproduisent. Ainsi, le nom de famille permet de singulariser chaque individu selon un code pré-établi qui le classe dans des lignées précises tout en le situant dans une région géographique donnée, dans un pays et dans une langue. Il en va de même pour les prénoms, qui sont porteurs d’appartenances et de traditions tout en spécifiant l’individualité de chacun à l’intérieur du groupe familial.

Dans les sociétés médiévales, chacun était assigné à une place dans un monde social, interprété comme un ordre naturel qui fixait l’existence. La personne s’identifiait au rôle qu’elle jouait dans la société : forgeron, paysan, chevalier… L’idéologie contemporaine de la réalisation de soi s’est imposée : c’est aujourd’hui à l’individu lui-même de construire sa cohérence dans un monde éclaté, c’est à lui de donner un sens à son existence. Chaque individu a donc la liberté de changer de place, mais également le risque de la perdre. C’est la lutte des places.

En conséquence, les tensions augmentent entre l’identité héritée, celle qui nous vient de la naissance et des origines sociales, l’identité acquise, liée fortement à la position socioprofessionnelle, et l’identité espérée, celle à laquelle on aspire pour être reconnu.e.

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A découvrir : l’atelier que j’anime sur l’identité professionnelle, directement inspirée des histoires de vie.

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Ou identité et mythes.