L’âme 2/2

DSCN0374.JPGJ’ai écrit en mars dernier un article pour partager ma découverte éblouie de L’âme, ouvrage de François Cheng de l’Académie française (2016, Editions Albin Michel).

Grâce à lui, certains écrits de la philosophe Simone Weil nous sont rappelés (page 128), et je ne résiste pas au désir de vous faire part des extraits qu’il cite, et qui m’ont émue. Je les trouve si contemporains et si utiles à rappeler !

« Dans L‘Enracinement (1949, Gallimard), ses convictions sur l’âme s’y affirment avec éclat. Elle est persuadée comme Pascal, que « l’homme passe l’homme », que son destin fait partie d’un advenir qui le dépasse, qu’il ne saurait être « la mesure de toutes choses », encore moins le critère de valeur de lui-même. En tant que platonicienne qui par la suite a embrassé la voie christique, elle identifie l’ordre surnaturel au Bien absolu et à l’Amour absolu. Dans cet ordre surnaturel où prime le principe de donation, les besoins de l’âme de l’être humain se présentent comme des obligations envers la Vie, avant d’être des droits pour soi-même. Selon l’expression même de la philosophe : « La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative ».

Pour justifier la nécessité de relier l’ordre naturel à l’ordre surnaturel, dans La personne et le sacré, un texte écrit à la même époque, Simone Weil use de l’image de l’arbre à double racine :  » Seule la lumière qui tombe continuellement du ciel fournit à un arbre l’énergie qui enfouit profondément dans la terre ses puissantes racines. L’arbre est en réalité enraciné dans le ciel ».

Ici se pose justement le problème du déracinement et du ré-enracinement. Que l’homme moderne soit un être déraciné est une évidence pour elle. Déjà l’industrialisation à outrance a entraîné l’exode rural et la misère des ouvriers travaillant en usine. Puis elle pointe bien d’autres formes de déracinement : découlant de la colonisation à grande échelle, de la guerre de destruction massive et du totalitarisme, de la migration des peuples, de la déportation et des camps de concentration. Par-delà ces phénomènes collectifs, la philosophe perçoit, bien entendu, un drame qui sape l’humanité dans son fondement. Car malgré les faits tragiques de son époque règne dans la sphère de la pensée une idéologie qui exalte la « modernité », l’érigeant en valeur en soi.

L’homme moderne est cet être revenu de tout, fier de ne croire à rien d’autre qu’à son propre pouvoir. Une confuse volonté de puissance le pousse à obéir à ses seuls désirs, à dominer la nature à sa guise, à ne reconnaître aucune référence qui déborderait sa vision unidimensionnelle et close. Il s’attribue des valeurs définies par lui-même.

Au fond de lui, ayant coupé tous les liens qui le relient à une mémoire et à une transcendance, il est terriblement angoissé, parce que terriblement seul au sein de l’univers vivant. Il se complet dans une espèce de relativisme qui dégénère souvent en cynisme ou en nihilisme. »

Préambule de L’Enracinement, cité page 132, rédigé lorsqu’elle était à Londres :

« Cette obligation (ndlr : « qui engage chaque homme envers tous les êtres humains sans aucune exception ») est celle de satisfaire aux besoins terrestres de l’âme et du corps de chaque être humain autant qu’il est possible.

Les besoins d’un être humain sont sacrés. Leur satisfaction ne peut être subordonnée ni à la raison d’Etat, ni à aucune considération soit d’argent, soit de nationalité, soit de racine, soit de couleur, ni à la valeur morale (…).

La seule limite légitime (…) est celle qu’assignent la nécessité et les besoins des autres êtres humains. Il s’agit seulement de besoins terrestres, car l’homme ne peut satisfaire que ceux-là. Il s’agit des besoins de l’âme autant que ceux du corps. L’âme a des besoins, et quand ils ne sont pas satisfaits, elle est dans un état analogue à l’état d’un corps affamé ou mutilé (…).

Les besoins de l’âme peuvent être rangés en couple d’opposés qui s’équilibrent et se complètent :

  • L’âme humaine a besoin d’égalité et de hiérarchie.
  • L’âme humaine a besoin d’obéissance consentie et de liberté.
  • L’âme humaine a besoin de vérité et de liberté d’expression.
  • L’âme humaine a besoin d’une part de solitude et d’intimité, d’autre part de vie sociale.
  • L’âme humaine a besoin de propriété personnelle et collective.
  • L’âme humaine a besoin de châtiment et d’honneur (…).
  • L’âme humaine a besoin de participation disciplinée à une tâche commune d’utilité publique et elle a besoin d’initiative personnelle dans cette participation.
  • L’âme a besoin de sécurité et de risque.
  • L’âme humaine a besoin par-dessus tout d’être enracinée dans plusieurs milieux naturels et de communiquer avec l’univers à travers eux. La patrie, les milieux définis par la langue, par la culture, par un passé historique commun, la profession, la localité sont des exemples de milieux naturels (…). Est criminel tout ce qui a pour effet de déraciner un être humain ou d’empêcher qu’il ne prenne racine.

Le critère permettant de reconnaître que les besoins des êtres humains sont satisfaits, c’est un épanouissement de fraternité, de joie, de beauté, de bonheur. Là où il y a repliement sur soi, tristesse, laideur, il y a des privations à guérir. »

Pour en savoir plus :

Simone Weil
Simone WeilNée le : 03/02/1909
Décédée le : 24/08/1943
Philosophe française (1909-1943). Sans avoir renié formellement la religion juive, elle évolua vers un mysticisme chrétien teinté d’hindouisme et de gnosticisme, et milita pour la justice sociale. Elle rejoignit Londres et la France libre en 1940.

 

 

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